Conférence d'Evgueni Primakov
Date de publication: 17/6/2010




Le 15 juin 2010, l’IDC a reçu l’ancien premier ministre de la Fédération de Russie, Monsieur Evgueni Primakov, qui est intervenu sur le thème «La Russie dans le monde contemporain» en présence d'Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française.



 

La présidente de l’IDC, Natalia Narotchnitskaïa, a ouvert la soirée en remerciant Monsieur Primakov de sa présence et en soulignant combien son action politique est apprécié par une grande majorité, toutes tendance confondues.  « Vous êtes un chercheur et écrivain brillant, a-t-elle dit.   Votre connaissance profonde de la politique mondiale et des problème géopolitiques contemporains, spécialement au Moyen Orient mais aussi dans le monde entier, pour ne pas parler de questions économiques, font de vous un des premiers intellectuels de la Russie et un homme d’Etat prééminent au niveau mondial.  Avec votre vision panoramique et vos qualités humaines, vous jouissez d’un sentiment de profond respect dans le monde entier, et de l’admiration de la grande majorité du peuple russe.  En effet, les Russes savent très bien combien ils doivent à leur ancien premier ministre. Je salue donc son courage et sa façon d’allier force et clarté intellectuelles par ses prises de position politiques et morales. »


Monsieur Primakov a répondu disant tout d’abord qu’il ne pensait pas être à la hauteur de la belle image que Natalia Narotchnitskaïa avait dressée  de lui.  Il a continué :

 

«Je voudrais commencer par parler du monde dans lequel nous vivons.  Il y  a peu de gens au monde qui ne croient pas que nous assistons actuellement à un processus qui aboutira à un monde multipolaire.  Si nous regardons l’histoire du 20e siècle, nous constatons que nous avons vécu d’abord un monde multipolaire et ensuite un monde bipolaire.  Le système unipolaire n’a existé qu’en différentes théories.  L’Allemagne hitlérienne voulait créer un monde unipolaire basé sur le fascisme ;  au début de la révolution bolchévique, l ‘idée de la révolution mondiale était en plein essor, ce qui correspondait à une vision unipolaire ; après la fin de la guerre froide, il y avait une tendance d’évolution vers un monde unipolaire avec un seul centre, les Etats-Unis.  C’était la doctrine de l’unilatéralisme prôné par les néo-conservateurs.  Selon cette doctrine, les Etats-Unis détermineraient eux-mêmes quelles sont les menaces et les défis internationaux, sans consultation aucune ni avec les organisations internationales ni avec leurs propre alliés.

 

On voit bien où les Américains en sont avec cette tentative aujourd’hui.  La guerre en Irak a montré bien où mènent ces idées.  Il est évident que l’intervention en Irak  en 2003 ne correspondait à aucun accord international; elle est maintenant dans l’impasse.  Je précise que je ne suis aucunement un admirateur de Saddam Hussein, que j’ai rencontré pour la première fois en 1979.  Pendant la guerre de 2003, je lui ai rendu visite deux fois et je lui ai transmis les messages du Président Poutine lui demandant de démissionner et de convoquer le parlement.  Mais il est aussi évident que l’Irak de Saddam Hussein était laïc; aujourd’hui, par contre, tous les partis au Parlement sont des partis islamiques.  Avant l’intervention américaine, il n’y avait pas de guerre sans merci entre les chiites et les sunnites comme nous l’observons aujourd’hui. 

 




Je ne crois pas que les USA réussissent à imposer le fédéralisme en Irak.  Bien avant l’invasion de l’Irak, le livre de Brent Scowcroft et de George Bush Père était publié ("A World Transformed"). Dans ce livre, les auteurs expliquent pourquoi la première guerre en Irak s’est limitée au seul Koweït et pourquoi les Américains et leurs alliés ne sont pas allés jusqu’à Bagdad.  Tous les experts bien informés avaient expliqué que si le régime irakien était renversé, l’équilibre entre l’Irak et l’Iran serait détruit.  Ce livre a d’ailleurs prédit le chaos que nous connaissons aujourd'hui.  Mais Bush Fils, entouré de néo-conservateurs, n’a pas tenu compte de ce message. 

 

La situation a changé suite à l’arrivée au pouvoir du président Obama.   Il est difficile de dire que Obama n’aspire pas au leadership mondial.  Mais en même temps, on comprend que, pour lui, le leadership n’équivaut pas à un hégémonisme imposé.  Il se comporte différemment, disant que les Etats Unis doivent entretenir de bonnes relations avec les autres pays y compris avec la Russie et la Chine.  Des pas importants ont déjà été faits dans ce sens.  Mais il est clair qu’il ne lui sera pas facile d’imposer politique dans la mesure où les gens de son entourage, par inertie, continueront sur le vieux chemin de la guerre froide. 

 

Autant que je le sache, les dirigeants russes veulent profiter de cette nouvelle situation.  En tout cas, d’une manière ou d’une autre, la théorie d’un monde unipolaire est dans l’impasse.  L’idée d’exporter de la démocratie mène aussi à l’impasse.  L’Afghanistan illustre parfaitement l’impossibilité de cette tentative.  J’ai raconté une anecdote au journal, Le Monde, hier :  un colonel américain pendant la guerre au Viet-Nam se rend chez le coiffeur.  Le coiffeur lui demande comment les choses se passent dans ce pays. Il répond :  « stable ».  Le coiffeur pose de nouveau la même question une deuxième, troisième fois  et il reçoit toujours la même réponse.  Au bout d’un moment, le colonel commence à s’énerver et demande pourquoi le coiffeur continue à lui poser la même question.  Le coiffeur répond : ‘Parce que, chaque fois que vous dites « stable » vos cheveux se dressent sur la tête.’ Eh bien ! c’est ainsi aujourd’hui en Afghanistan.  Je le dis avec beaucoup de regret parce que la Russie a soutenu la politique américaine en Afghanistan.  Nous avons notre propre expérience dans ce pays. 


Aujourd’hui, tout le monde sait qu’il y a des négociations secrètes avec les Talibans.  Il est évident que le gouvernement afghan veut arriver à une solution en direct, sans les Américains.  Les ministres de la Défense et de l’Intérieur ont été écartés récemment, car ils étaient liés aux Etats-Unis.  Il est évident que le gouvernement afghan veut négocier en direct, mais que cette entente pourrait avoir des conséquences catastrophiques.  A mon avis, les Américains commenceront à retirer leurs troupes en 2011, car l’Afghanistan est un problème insoluble. 

 

Quand nous parlons de la lutte contre le terrorisme, nous devons comprendre qu’il y a un dilemme.  Sans aucun doute le recours à la force est nécessaire pour combattre le terrorisme.  Mais il ne suffit pas à lui seul.  Quant au Moyen Orient, il me semble qu’un moment très dangereux se passe maintenant.  L’Iran attend qu’Israël frappe ses sites nucléaires.  Ce n’est un secret pour personne que l’Iran se prépare à envoyer une flottille humanitaire mais armée.  Si ce conflit maritime a lieu entre Israël et l’Iran, Israël aura recours à la force.  L’Iran l’exploitera pour avoir la sympathie au niveau international.  En tout état de cause, nous ne pouvons pas exclure cette possibilité. 

 

Qu’est-ce qui se passe avec le programme nucléaire de l’Iran?  Selon les informations disponibles, vérifiées lorsque je dirigeais encore les services de renseignement extérieur de la Russie, l’Iran n’a pas encore pris la décision politique d’obtenir l’arme nucléaire.  L’Iran poursuit le chemin du Japon, le développement de la technologie mais sans la fabrication de la bombe.  Que faire ?  Certains disent oui aux sanctions mais non à des sanctions très fermes.  Les sanctions trop fortes peuvent avoir des conséquences négatives.  En ce qui concerne la Russie, elle a des relations économiques avec l’Iran.  Des sanctions trop fortes auraient, certes, des conséquences économiques négatives pour nous – et pour le peuple iranien - mais nous craignons aussi que les sanctions trop fortes ne fassent basculer le régime iranien vers l’extrémisme.  En tout cas, le pire des scénarios serait celui d’une frappe israélienne.  Elle pourrait avoir des conséquences désastreuses.

 

Sur la crise financière :  une des dimensions du monde aujourd’hui, c’est bien la crise. L’actuelle crise dans la zone euro est une deuxième vague de la crise.  A mon avis, cette crise dans la zone euro est systémique.  En créant l’Union monétaire, les pays qui y ont adhéré ont délégué au niveau supranational le pouvoir de fixer les taux d’intérêt est les taux de change.  Mais en même temps, l’Union Européenne est bâtie sur des unités économiques autonomes.  En outre, un élargissement rapide de l’IUE a eu lieu.  Je ne crois pas à l’effet domino, mais la situation au Portugal, en Espagne en Grèce et en Hongrie est préoccupante.   Les mesures qui sont prises aujourd’hui pour créer un fonds de soutien pourraient éteindre le feu, mais je crois que l’Union européenne traversera des difficultés considérables dans le long terme.  J’ai eu une conversation très intéressante récemment avec Helmut Schmidt.  C’est une personne très sage malgré son âge avancé.  À son avis, il est plus probable qu’un noyau dur se forme entre la France, l’Allemagne et de quelques autres pays.  En dehors de ce noyau dur, les autres pays européens seraient au second rang.  Je pense qu’il faut tenir compte de cette opinion qui a des chances de se réaliser.





Et la Russie?  Selon les indicateurs traditionnels, la Russie reste le pays le plus grand au monde, même après l’effondrement de l’URSS.  Elle dispose de jusqu'à 40% des ressources naturelles du monde.  Le seul pays comparable à la Russie en matière nucléaire, c’est les Etats-Unis.  Rien que cette énumération nous montre quelle est la place de la Russie.  Mais notre économie est faible.  Nous subissons des difficultés majeures avec la crise.  La Russie a été plus touchée par la crise que tous les autres pays du G20.  Nous sommes entrés dans la crise avec deux déséquilibres.  Premièrement, nos exportations des matières premières représentent 40% de notre produit intérieur brut.  Bien sûr, quand les prix chutent, nous retrouvons dans une situation difficile.  Comparons la Russie à la Chine, dont les exportations représentent aussi une part importante de son PIB, mais qui sont constituées essentiellement de produits manufacturiers.  La Chine a donc a une marge de manœuvre plus grande que la Russie.  Elle a retourné ses exportations vers le marché intérieur , et par conséquent, elle ne s’est même pas enfoncée dans la crise.  Nous ne pouvons pas faire la même chose.  Le deuxième déséquilibre est lié à la dette de nos entreprises à des banques étrangères.  Celles-ci s’élèvent à quelques $ 500 milliards.  Ces montants correspondent au montant des toutes les réserves d’or de la Russie.   Comment ces dettes ont-elles pu se constituer?  Nos entrepreneurs ont été obligés d’aller chercher de l’argent à l’étranger, car les prêts n’étaient pas disponibles en Russie.  La situation est aggravée par le fait que ces entreprises sont souvent publiques, ces dettes sont donc des lettes de l’Etat.  Quand l’échéance arrivera, l’Etat sera obligé d’intervenir.

 

Je voudrais mentionner deux problèmes d’actualité.  Premièrement, les prix des hydrocarbures recommencent leur envol.  Certains en Russie disent qu’il faut maintenant revenir au modèle d’avant crise.  Les revenus augmentaient – où était le mal ?  Le gouvernement a fait le nécessaire pendant la crise pour sauvegarder le système bancaire et le chômage est sous contrôle.  Ce sont principalement les financiers et les conservateurs qui soutiennent ce retour en arrière.  Mais les statistiques d’Eurostat viennent de paraître pour les années de la réforme.  La population de la Russie a diminué de 10 millions; le nombre de fonctionnaire a augmenté de 17% ; même si le niveau de vie augmentaient, les écarts se sont agrandis.  La différénce entre les 10% des plus riches et les 10% des plus pauvres en Russie est de l’ordre de 17 fois (contre 7 fois ou 8 fois dans beaucoup de pays).  Les instituts de recherche ont baissé de 40%, le nombre de chercheurs a baissé de 50%, mais 3 fois plus de thèses sont soutenues !  Le nombre d’établissements de maternité a diminué de 2 fois. 

 

Par conséquent, et deuxièmement, il est impératif que l’économie russe se modernise.  Ce n’est pas un simple slogan mais une décision politique qu’il faut prendre compte tenu de la situation difficile de notre économie.  En plus, beaucoup de bonnes décisions ne sont pas mises en œuvre.  Je ne citerais qu’un exemple.  Tout le monde comprend bien qu’il est important de rééquiper les équipements vétustes dans les entreprises.  Notre Chambre de Commerce et d’Industrie avait mis à l’ordre du jour l’idée de réduire à zéro les droits de douanes sur l’importation de ce type d’équipement, et même la TVA.  Un sondage récent a montré que seuls 13% des entreprises importent des équipement de haute technologie.  Or, soient elles n’ont pas d’argent, soit elles font des économies.  En tout cas, la modernisation n’a pas lieu.  Pour comprendre pourquoi notre Etat doit être engagé dans l’économie, je vous donne un autre exemple.  En Occident, en France, l’entrepreneur cherche toujours un bénéfice et pour cela il investit.  Notre économie de marché aujourd’hui n’a pas assez de concurrence.  Par conséquent, nos entrepreneurs n’ont pas l’essor interne qui les pousserait vers le renouvellement technologique.  Ce n’est pas un slogan, nous comprenons que c’est une vraie nécessité.  Nous pouvons espérer que cela aura lieu car au moins il y une situation stable dans notre pays.»

 


Questions :

 

Jean-Pierre Chevènement , sénateur, ancien ministre:  Monsieur le premier ministre, je vous remercie de cet exposé panoramique qui susciterait beaucoup de questions tant il était intéressent.  Je voudrais vous poser une question encore plus panoramique.  Comment la Russie se positionne-t-elle entre la Chine, avec sa rapide croissance, et l’Europe, anciennement développée, riche et variée ?  Vous avez émis des craintes sur la zone euro et vous avez évoqué la perspective d’une plus grande intégration entre la France et l’Allemagne.  Mais du point de vue de la Russie, quel est votre intérêt ?  Est-ce une intégration entre la France et l’Allemagne, peut-être inégale, ou est-ce une coopération plus large avec les pays individuels ?  N’y a-t-il plus de complémentarité entre la Russie et l’Europe au niveau des pays individuels ? Ne serait-il pas mieux d’organiser un développement paneuropéen, au lieu de se concentrer sur un noyau dur franco-allemand ?



 

Evgueni Primakov:  Je suis d’accord avec vous.  La Russie est intéressée par le rapprochement maximal avec l’Europe toute entière.  Nous faisons partie de l’Europe !  Nous ne serons sans doute jamais acceptés comme pays membre de l’Union européenne, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas œuvrer pour la création d’un grand espace économique à l’échelle du continent européen.  Notre attitude à l’égard de l’Europe n’est pas seulement une attitude géopolitique ou de sécurité ; elle est basée aussi sur des motifs économiques.  Notre proposition d’abolir les visas n’en constitue-t-elle pas un exemple ?  Nous ne voulons pas nous entourer d’un mur de Berlin et de Chine !  En ce qui concerne la Russie et la Chine, quand j’étais ministre des affaires étrangères, j’ai plaidé pour la diversification de nos relations extérieures.  J’ai plaidé pour un triangle Russie-Inde-Chine.  Cette idée a aidé a établir des meilleurs relations entre l’Inde et la Chine : elle est toujours d’actualité.  En même temps, le pays le plus puissant du monde, c’est les Etats Unis.  Nous ne pouvons pas les ignorer.  Cela ne veut pas dire que la Russie sera entrainée par eux.

 



Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française :  Je voudrais aussi remercier Monsieur Primakov pour son exposé.  Monsieur le premier ministre, vous avez évoqué les difficultés économiques de la Russie.  Voulez-vous nous dire quelque chose sur les difficultés de la Russie dans le Caucase ?


Evgueni Primakov.  Je vous remercie, chère Hélène, de votre question, qui est en effet très difficile.  La Tchétchénie est actuellement plutôt calme car la voie qui a été choisie est celle où ce sont les Tchétchènes qui assurent leur propre stabilité.  Mais c’est n’est pas tout.  La situation au Caucase du Nord est liée à la situation économique.  Le chômage y favorise l’extrémisme islamiste.  Cet extrémisme est aussi une réaction au passé soviétique où les mosquées étaient interdites.  Les Wahhabites sont très actifs dans cette région, mais souvent ces gens ne savent même pas ce que c’est le wahhabisme.  Le fondateur de ce mouvement prônait un retour aux sources et ne mentionnait guère le Prophète. De toute manière, ce sont des tendances qui viennent de l’étranger.  La situation au Daghestan est aussi très difficile. La lutte  contre le terrorisme avec la force, et la lutte pour l’amélioration des conditions de vie, vont de pair.


David Mascré, diplomate et professeur :  L’aigle impérial, c’est bien connu, a deux têtes.  Quels sont les facteurs qui pourraient encourager la Russie à se tourner vers l’Est ?  Le Japon pourrait-il prendre ses distances avec les Etats-Unis ?  Quel rôle joue la construction d’oléoducs vers la Chine et vers le Japon ?

 

Evgueni Primakov :  Jadis on se demandait s’il fallait construire un oléoduc vers la Chine ou vers l’Océan Pacifique.  Aujourd’hui, on fait les deux.  Il n’y a donc pas de dilemme.

 

Natalia Narotchnitskaïa :  En effet, c’est ce qu’a dit aussi le grand premier ministre impérial, Piotr Stolypin.  Il défendait l’idée des deux têtes en disant qui si jamais on coupait la tête qui est tournée vers l’Ouest, l’aigle mourrait exsangue !

 

Pierre Lévy, rédacteur en chef du mensuel «’Bastille, République, Nations ».  Je souhaiterais vous poser une question sur l’Union européenne et l’OTAN.  Ce sont deux sœurs jumelles !  Elles ont les mêmes origines et elles soutiennent les mêmes valeurs.  Washington essaie depuis toujours de coller au plus près les frontières de l’une aux frontières de l’autre.  Le personnel politique passe souvent et avec facilité de l’une organisation à l’autre, le cas le plus connu étant celui de Javier Solana, l’ancien secrétaire général de l’OTAN qui est devenu ensuite Haut Représentant pour la Politique étrangère commune de l’Union européenne.  Or, Moscou semble avoir une attitude différente à l’égard de ces deux organisations.  La Russie est-elle plus indulgente à l’égard de l’Union européenne qu’elle ne l’est à l’égard de lOTAN ?

 

Evgueni Primakov :  Permettez moi de dire que je ne suis pas d’accord avec vous.  Lorsque Natalia Narotchnitskaïa et moi avons travaillé ensemble dans le même Institut IMEMO (Institut de l’Economie Mondiale et des Relations Internationales) notre tâche était de lutter contre les idées trop primitives de la propagande soviétique.  Celle-ci voulait que l’Union européenne ne soit qu’une plateforme pour l’OTAN.  Or, l’OTAN a été créé pour défendre les pays occidentaux pendant la guerre froide.  Aujourd’hui, sa doctrine lui permet d’agir en dehors de sa propre zone.  Malgré les déclarations pacifistes de la part de dirigeants otaniens, nous savons que la préparation militaire continue.  Or, il n’en est pas de même avec l’Union européenne.  C’est une autre organisation.  Par conséquent, notre attitude est différente.

 

Prince Jean de France, Duc de Vendôme :  Monsieur le premier ministre, cette année est l’année croisée France-Russie.  Quels sont les axes ce la coopération entre nos deux pays ?

 

Evgueni Primakov :  Les axes de notre collaboration sont multiples.  Ils sont économiques, culturels et politiques.  Avançons sur tous ces axes !  En Russie, nous aimons beaucoup la France !

 

Natalia Narotchnitskaïa  Il faut savoir que, pour les Russes, la France reste une référence très positive, comme d’ailleurs l’Europe aussi qui pour nous signifie tout ce qu’il y a de meilleur dans la civilisation mondiale.  En revanche, le concept d’ « Occident » est plus politique pour nous et même, dans une certaine mesure, négatif. 

 

Serge de Pahlen, industriel, directeur des Editions des Syrtes  C’est pour moi un honneur d’avoir édité non seulement Evgueni Primakov mais aussi Natalia Narothcnitskaïa !  Monsieur le premier ministre, pourriez-vous nous dire quelque chose sur l’Organisation de Coopération de Shanghai ?  Je trouve qu’on n’en parle pas assez.

 

Evgueni Primakov :  C’est en effet une organisation très prometteuse.  Les membres sont la Russie, la Chine et les pays d’Asie centrale.  Selon sa charte, tout pays qui n’est pas sous sanctions internationales peut adhérer et, en effet, l’Inde, le Pakistan et l’Iran, qui on le statut d’observateurs, veulent devenir membres.  C’est un bon signe.

 

François-Xavier Coquin, professeur émérite au Collège de France.  Voulez-vous nous dire quelque chose sur l’évolution intérieure de la Russie ?  Vous avez parlé de modernisation, des douanes, et du fait que les entrepreneurs font défaut.  On pourrait dire que la Russie a trop de milliardaires et pas assez de millionnaires !  Mais comment la Russie peut-elle sortir de son statut, vieux de deux siècles, d’exportateur de matières premières ? 

 

Evgueni Primakov.  Nous avons toutes les possibilités de la faire.  Les milliardaires sont le produit de la privatisation.  Mais je ne pense pas qu’ils ne veulent pas le développement technologique.  L’Etat fait beaucoup pour soutenir les petites entreprises, plus même que pour les moyennes !  Les grandes et moyennes entreprises ont souvent leurs actifs à l’étranger, ce qui veut dire qu’elles sont compétitives.


Bernard Owen, enseignant à l’Université Paris Panthéon-Sorbonne (Paris I).  Que pensez-vous de l’Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe ?  Que pensez-vous de son rôle dans la démocratisation et dans la sécurité ?

 

Evgueni Primakov :  Nous avons toujours soutenu l’OSCE, à un point tel qu’on nous accuse de le préférer à l’OTAN.  Nous continuerons à le faire dans l’avenir.

 

David Teurtrie, chercheur au Centre de Recherches Russes et Euro-Asiatiques.  Est-ce l’adhésion de la Russie à l’Organisation Mondiale du Commerce va faire accélérer la modernisation ?

 

Evgueni Primakov.  La Russie doit adhérer à l’OMC.  Nous ne pouvons pas ignorer une organisation par laquelle passe autant de commerce.  Mais nous voulons y adhérer sous les même conditions que les autres pays membres.  Nous voulons protéger nos entreprises avec les mêmes règles.  Par exemple, plusieurs pays membres de l’OMC continuent à protéger leur secteur agricole.  Pourquoi la Russie ne devrait-elle pas faire autant ? 


 


Colonel Alain Corvez, consultant :  Je souhaiterais vous interroger sur un événement récent, la solution proposée au dilemme nucléaire iranien par la Turquie et le Brésil.  Le considérez vous comme un étape décisive vers la construction d’un monde pluripolaire ?

 

Evgueni Primakov.  C’est une très bonne question.  Tout dépend de l’Iran.  Si l’Iran accepte cette solution sans conditions, elle pourrait faire l’objet d’un soutien général.  Mais les Iraniens ont immédiatement réagi en disant qu’ils continueraient à enrichir l’uranium.  Le gouvernement iranien est très versatile.  On a souvent l’impression que ce pays veut simplement gagner du temps.  C’est donc un moment important :  l’Iran a le droit d’utiliser l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, mais le gouvernement iranien lui-même n’est pas homogène.

 

Natalia Narotchnitskaïa.  Je voudrais vous poser une question que nos invités n’ont pas posée car ils sont trop polis.  La Russie est-elle plus démocratique ou moins démocratique que dans les années 1990 ? 

 

Evgueni Primakov.  Je crois en la démocratie qui garantit le droit à tous.  Afin que le droit s’applique à tous, il ne faut pas permettre tout ce qui n’est pas anarchie.  En même temps, certaines formules ne me conviennent pas du tout, comme par exemple « la démocratie souveraine ».  L’Etat, lui, est souverain mais la démocratie s’appuie sur des principes universels, appliqués toutefois à des circonstances particulières.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Copyright 2009, Institut de la Démocratie et de la Coopération