Le souvenir de Normandie-Niémen reste vivace en Russie
Date de publication: 12/5/2010
 



Natalia Narochnitskaya : Pour eux, la Patrie n’était pas là où les impôts sont moins chers.

Interview avec la présidente de l’Institut de la démocratie et de la coopération sur le régiment légendaire «Normandie-Niémen »


Natalia Narotchnitskaïa, aujourd'hui encore en Russie, on se souvient du régiment aérien décoré de l’ordre de l'Étendard Rouge et et de l’ordre d’Alexandre Nevski, et de l'héroïsme des pilotes français qui ont abattu 273 avions allemands. Sur le 96 pilotes de l’escadrille « Normandie-Niémen», 42 ont fait le sacrifice ultime.  Un film a été tourné, des livres et des articles ont été publiés. Et soudainement, au début de cette année nous apprenons avec stupeur que le musée du régiment dans aux Andelys est sur le point de fermer


J’étais en effet très émue par le reportage de l’émission «Vesti» qui a révélé la fermeture prochaine du musée, d’autant plus que nous fêtons cette année le 65e anniversaire de la Grande Victoire sur le nazisme.  J’ai donc immédiatement téléphoné à notre ambassadeur en France qui m’a expliqué que la situation est en réalité moins grave que ne l'ont dit les journalistes.  En réalité, personne ne chasse le musée de ses locaux.  Il est situé en province, à environ 110km de Paris, dans une petite commune, et musée n’existe que grâce à l’enthousiasme des bénévoles dont plusieurs s’approchent de la retraite.  La solution proposée est de transférer la partie principale de l’exposition au musée de l’air du Bourget, près de Paris.  Une autre partie des objets sera transféré à la ville de Kalouga.

Lorsque nous avons visité le musée, on nous a réservé un accueil des plus chaleureux.  Le personnel du musée nous a pris dans les bras et ensuite ils nous ont fait visiter le musée ; ils nous ont montré l’exposition avec tous les objets personnels des héros.  La documentation du musée est particulièrement impressionnante.  Il y a même un fragment d’un avion allemand abattu par l’escadrille.  D’immenses photographies montrent la vie quotidienne des aviateurs.

Le musée lui-même se trouve dans un bâtiment modeste à deux étages.  Mais à l’intérieur de ces murs, la mémoire est si vivante qu’elle vous serre le cœur.

Le musée lui-même est un petit bâtiment, modeste maison où sur la façade est écrit - le musée de la Normandie-Niémen… Deux étages,  l’escalier étroit qui mène au troisième étages, les vieux papier peint, le tapis limé, tout est très modeste, mais dans cette  ambiance il y a une mémoire particulièrement vivante qui serre le cœur.

Quel est votre plus fort souvenir ?

Il y a une immense quantité d'archives. Il y en a particulièrement qui concernent la vie du capitaine Maurice de Seynes, mort le 15 juillet 1944. Pendant que son avion s'écrasait, il a reçu l'ordre de sauter mais il est resté dans la cabine car il y avait aussi son mécanicien, Vladimir Belozub, qui n'avait pas de parachute … Le pilote et le mécanicien ont trouvé la mort ensemble comme des frères d'armes. Cette épisode est racontée de façon très émouvante dans le fil « Normandie-Niémen » et il s’agit d’une histoire vraie. 

Il y a également plusieurs documents sur Marcel Lefèvre, un héros de l'Union Soviétique. Il a péri en 1944.  Je rend visite souvent aux tombeaux de pilotes français à Moscou, car mon père et mes deux grands-mères sont enterrés dans le même cimetière à Lefortovo.

Les pilotes français risquaient leur vie parce que le pays était occupé par l'Allemagne fasciste.  Ils risquaient aussi la vie de leurs proches: au musée, on nous a raconté comment les Allemands ont emprisonné les membres de la famille d’un des pilotes lorsqu’ils ont découvert qu’il était parti par la guerre du côté de l’Union soviétique.  Ce que ce musée préserve, c’est la mémoire de l’esprit de cette époque.  Pour ces hommes qui étaient d’un courage hors du commun, il n’y avait aucun dilemme « Europe-Russie » : pour eux, nous étions des frères et des sœurs. 

Nous avons donc discuté avec le personnel du musée de la possibilité de soutenir financièrement leur travail.  Notre Institut veut que la mémoire des ces héros reste vive. 

Mais le musée va fermer quand même.

Cela est vrai et je suis triste de le constater.  La décision est irréversible.  Le personnel réagit avec chagrin mais en même temps ils comprennent que la mémoire s’efface avec le temps.

Il semble que le célèbre pilote russe Alexandre Ivanovitch Pokryshkin, avait été invité en France, tout comme son camarade Lavrinekov, deux fois décoré héros de l’Union soviétique, mais qu’on a refusé à celui-ci, devenu entre temps général de l’armée de l’air et chargé de missions secrètes, le droit de se rendre en France, les contacts avec les militaires français étant interdits.  Il fallait attendre la fin des années soixante avant que nos pilotes reçoivent l’autorisation de se rendre à Paris.

 

Oui, hélas, il est vrai que vous avions à cette époque-là le goût du secret.  Je comprends que cette décision devait être fort pénible pour lui.  En même temps, vivre avec un tel fardeau faisait aussi partie de sa profession.  Il faut comprendre que l’esprit de corps entre les frères d’armes est une chose si forte qu’il peut y avoir un sentiment d’union que rien ne puisse effacer.  Les gens qui travaillent dans ce musée sont des conservateurs dans le vrai sens du terme.  Lorsque je leu ai dit que la patrie n’est pas là où les impôts sont moins chers, ils ont répondu que la patrie, c’est ce pour laquelle on est prêt à donner sa vie.

 

Mais est-ce que ces vétérans ont-ils un point de vue communiste ou sont-ils catholiques ?

 

La question est mal posée.  Tout cela est sans aucune importance.  Ce sont des gens de la vraie France, de la France que nous aimons tant.  Nous nous sommes entendus très bien avec eux car celui qui aime sa propre patrie comprend comment les autres aiment la leur.  Nous avions des sentiments de respect réciproque.  Ils ont ouvert une bouteille de champagne et nous avons bu à la mémoire de nos héros et de notre victoire commune !  Ils étaient très touchés par notre visite.

 

En France, les enfants reçoivent une excellent éducation en histoire.  La mémoire de la Première Guerre Mondiale reste vive.  Le 11 novembre, jour de l’armistice, reste un jour férié.  En revanche, la mémoire de la Second Guerre Mondiale est différente.  L’expérience de la guerre était inégale en France.  Une partie de la population française est entrée en résistance malgré la politique défaitiste du gouvernement.  De telles pages de l’histoire unissent les nations, car la lutte pour l’indépendance est incontestablement un acte noble qui peut même expier les pêchés des autres.  Au sein de toute nation, il y a toujours de divergences politiques, mais la défense de la Patrie est une vocation commune qui unit tous.  Il est essentiel de ne pas perdre la capacité d’une telle union et d’un tel sacrifice.


Mais est-ce qu’en France on fête en France aussi le jour de la capitulation de l’Allemagne fasciste, le 8 mai?

Bien sûr que oui.  C’est un jour férié.  On dépose des gerbes, il y a des parades militaires, les gens visitent les cimetières.  Mais la Seconde Guerre Mondiale était beaucoup moins terrible pour la France que pour l’Union soviétique.  L’Europe était sauvée non pas par elle-même ou par les Américains, mais par notre lutte mortelle.  Nous avons subi une puissance maléfique et destructrice telle quelle ne s’est jamais déchainée sur l’Europe occidentale.  Il est difficile de comparer ce que nous avons vécu avec ce qui s’est passé en Europe occidentale.  Tout cela ne diminue aucunement, bien entendu, l’héroïsme dont ces Français ont fait preuve.  Au contraire, cela l’élève encore davantage.  Dans ces héros s’incarne ce qu’il a de mieux dans la nation française – le refus de se plier, et la détermination de défendre son pays et son honneur.  C’est la raison pour laquelle ces hommes sont aussi nos héros à nous.

 

Interview réalisée pour le journal en ligne www.stoletie.ru

 




La Croix, 6.5.2010

Pour la première fois, des soldats français vont participer, sur la place Rouge, à la traditionnelle parade militaire

«Des héros ! Ils ont ouvert la voie vers Berlin…» Artour Alfiorov, 13 ans, rayonne dès qu’il parle des exploits de l’escadron de chasse Normandie-Niémen, ce groupe de pilotes français et de mécaniciens russes qui, ensemble dès 1942 sur le front est, ont combattu les avions de l’Allemagne nazie. « Ils ont prouvé que les deux armées pouvaient être partenaires et gagner face à Hitler. »

Gamin de Moscou parmi d’autres, Artour Alfiorov n’est pas une exception en Russie où, bien davantage qu’en France, l’histoire du « Normandie-Niémen » est largement connue de génération en génération. Dans les livres et à la télévision, c’est l’un des faits marquants de la Seconde Guerre mondiale. Nombreuses sont les villes à lui consacrer des musées. Et plusieurs écoles portent ce nom de légende.

C’est le cas de l’école 712, simple établissement moscovite. Ses 600 élèves ont accueilli mercredi 5 mai les membres du régiment français de chasse Normandie-Niémen, héritiers de cet escadron envoyé par le général de Gaulle, qui défileront dimanche sur la place Rouge. Ces 75 soldats seront les premiers Français à participer à la traditionnelle parade militaire du 9 mai, date de la victoire pour les Russes en 1945, devenue la fête nationale la plus sacrée.

Des régiments américains et britanniques défileront également. Et, dans la tribune du 65e anniversaire de la fin de « la grande guerre patriotique » de l’URSS, le président Nicolas Sarkozy sera présent aux côtés d’autres chefs d’État.
« En 1945, nous avons gagné côte à côte »

« En 1945, nous avons gagné côte à côte. C’est avec honneur, fierté et beaucoup d’émotion que nous défilerons avec nos amis russes ! », se réjouit le lieutenant-colonel Fabien Kuzniak qui a été reçu avec ses hommes sous les applaudissements et les drapeaux à l’école Normandie-Niémen. Une fête à la gloire des vétérans et de l’amitié franco-russe : chaleureuses embrassades, ballons bleu, blanc et rouge, haies d’honneur des élèves, gros nœuds dans les cheveux des filles, musiques de la victoire, discours pompeux, remise de cadeaux, concert et danses…

Les soldats français ont aussi visité la petite salle retraçant l’histoire de l’escadron. Émouvant et surprenant musée. L’un des murs est couvert de petites photos en noir et blanc des héros russes et français. Se font aussi face les portraits géants de Staline et du général de Gaulle et un cliché plus discret d’une cérémonie avec les présidents Poutine et Chirac.

La présence de Staline ne semble troubler personne. « C’était notre leader pendant la guerre. C’est notre histoire », insiste Tatiana Eriomenkova, directrice de l’école qui reçoit régulièrement la visite de vétérans. « Ils ont combattu comme des frères sous le feu des avions. Aujourd’hui, ils nous transmettent leur énergie… », confie-t-elle avant de lever son verre avec ses invités pour le premier des toasts à la vodka.
« Un important symbole »

« Les Français ont aidé les Russes à vaincre le mal du XXe siècle. Votre participation au défilé du 9 mai est un important symbole ! », lance Anatolii Fetissov, président de l’association russe des vétérans Normandie-Niémen et heureux maître de cérémonie. Des toasts conclus par les inévitables « hourras » militaires.

« Pour les Russes, la grande guerre est avant tout synonyme de sacrifices. C’est un événement sacré, explique le général Jean Maurin, attaché de défense à l’ambassade française de Moscou, lui aussi invité à l’école. Le fait que des pilotes français soient venus aider l’Armée rouge dès 1942, avant même le tournant de la bataille de Stalingrad, continue de marquer les esprits. »

Sans oublier toutes les histoires de fraternité d’armes entre pilotes français et mécaniciens russes. « Je n’oublierai jamais Maurice, Robert et Pierre… Nous avons gagné ensemble », glisse Vladimir Soboliev, l’un des vétérans russes, 83 ans. Dimanche, il sera sur la place Rouge pour voir défiler les soldats français.

Benjamin Quénelle à Moscou

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