
| Les origines de la guerre froide |
| Date de publication: 12/5/2010 |
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Le 19 mai 2010, l’IDC a eu l’honneur de recevoir le professeur Edouard
HUSSON de l’Université d’Amiens, qui est intervenu sur le thème
« 1945 : Staline,
l’Allemagne et le début de la guerre froide ». Cette conférence a été organisée dans le contexte des célébrations du 65e
anniversaire de la fin de la Seconde Guerre Mondiale en 1945. D’importantes cérémonies ont eu lieu, notamment
à Moscou, où pour la première fois les troupes des pays alliés (France,
Royaume-Uni, Etats-Unis) ont défilé sur la Place Rouge. Avant la conférence d’Edouard Husson, la présidente de l’IDC, Natalia
Narotchnistskaïa, a présenté son dernier ouvrage, qui porte sur la conférence
de Yalta et qui est essentiellement composé de documents tirés des archives personnelles
de Staline. Edouard Husson a commencé sa conférence en soulignant l’existence de
nombreux éléments mythologiques concernant la guerre froide. Il a notamment évoqué le rôle de
l’Allemagne de l’Ouest dans la création de ces mythes. Particulièrement importants à cet égard
avaient été les travaux de l’historien allemand controversé, Ernst Nolte, dont
l’ouvrage principal « La guerre civile européenne, 1917 – 1945 »
véhicule la thèse selon laquelle le nazisme serait né grâce à la peur légitime
de l’Allemagne devant la barbarie bolchévique. Pour Nolte, en effet, les causes du nazisme ne se trouvent
pas dans l’histoire et la culture politique allemandes mais, au contraire, dans
le « totalitarisme » qui serait né avec Lénine. Par une sorte de processus dialectique,
la révolution bolchévique aurait provoqué la naissance du nazisme en
Allemagne. Edouard Husson a souligné
combien cette thèse a eu d’échos, en Allemagne mais plus généralement en
Occident, et notamment pendant la radicalisation de la guerre froide dans les
années 1980. L’écroulement du
système soviétique en 1990 semblait lui donner raison, dans la mesure où le mal
primordial avait finalement été vaincu pas le camp occidental. La cause du mal était donc, pour Nolte, le communisme, et plus précisément
le communisme russe. Ses thèses
ont été reprises, entre autres, par des anciens trotskystes et maoïstes
français dont la seule chose qui reste de leur marxisme est une haine pour l’Union
soviétique (stalinienne) et pour la Russie. Dans cette optique d’un Est barbare libéré et vaincu par un
Occident civilisé, on parle de tout sauf de l’essentiel, à savoir la guerre
germano-soviétique. En prônant la
thèse du « totalitarisme », on relativise aussi le caractère
uniquement maléfique et criminel du régime nazi. Nolte récupère un certain
nombre de clichés, notamment celui sur la barbarie asiatique. Ces idées trouvaient un écho dans une Allemagne fédérale qui admettait
évidemment les crimes nazis mais où l’idée était fort répandue selon laquelle
la Wehrmacht combattait, en fin de compte, un ennemi plus barbare encore, le
bolchévisme. Selon cette vision,
la Wehrmacht était une sorte d’OTAN avant la lettre. Le grand historien allemand du nazisme, Andreas Hillgruber,
a aussi défendu cette thèse, véhiculant ainsi l’idée que la Wehrmacht avait
sauvé l’Europe de Staline. Cette construction des faits est enraciné dans la construction idéologique
de la guerre froide. Elle
permettait à l’Allemagne de se présenter comme ayant été deux fois du bon côté,
s‘étant opposé à Staline en 1941 et ensuite contre ses successeurs, et du
communisme soviétique en général, pendant la Guerre Froide. Or, quelle était la réalité de la guerre germano-soviétique. On n’exagère aucunement en disant
qu’elle était la guerre la plus atroce de l’histoire humaine. Les estimations
les plus récentes mettent le chiffre à 27 millions de morts, 14 millions de
civils, 13 millions de soldats.. On
a accusé les Soviétiques d’exagérer leurs pertes humaines mais en réalité Staline
avait sous-estimé les chiffres. Sans
doute ne voulait-il pas mettre en relief la catastrophe de juin 1941. L’Allemagne nazie est directement
responsable de ce nombre des victimes en URSS, qui montre l’écrasant poids
militaire que l’Allemagne a déferlé sur l’URSS. Les chiffres montrent aussi que c’est l’Armée rouge, et elle
seule, qui a cassé l’armée allemande.
Le nazisme n’aurait pas été abattu s’il n’y avait pas eu le sacrifice de
plus de 10 millions de soldats soviétiques. La réalité de la Seconde Guerre Mondiale est que la guerre
germano-soviétique en constitue la majeure partie, à côté de laquelle la guerre
en Occident a joué un rôle mineur. A cet égard, continuait Edouard Husson, il était remarquable et regrettable
que les deux grandes gestes de réconciliation allemande – Adenauer à
Reims pour la France, la génuflexion de Brandt devant le monument à
Varsovie pour la Pologne et pour le peuple juif – n’ont jamais été complémenté
par un troisième geste de repentance à l’égard de la Russie. Or logiquement un tel geste aurait du
avoir lieu. La façon dont les 15 millions de soldats allemands ont traité les
prisonniers soviétiques mérite réflexion.
Plus de 3 millions sont morts en captivité, plus des deux tiers
capturés. De juin 1941 à juin 1942
il y avait un taux de mortalité de 90% parmi les prisonniers de guerre
soviétiques. Nous savons que la
décision a été consciemment prise par le commandement de la Wehrmacht de les
laisser mourir, et c’est ici qu’on commence ainsi à toucher du doigt la réalité
de la guerre germano-soviétique.
Elle faisait partie d’un plan général pour tous les peuples de
l’Est : le soi-disant « Generalplan Ost ». Rédigé de 1939 à 1940, le plan
envisageait la déportation ou mort de 30 à 50 millions de personnes en Europe
de l’Est. Les taux d’extermination
imaginé par les idéologues nazis étaient énormes. Jusqu’à aujourd’hui, tout le discours sur l’ « alliance »
entre l’Allemagne nazie et l’URSS passent au côté de la réalité, qui était celle
du racisme nazi à l’égard des Slaves.
L’URSS n’était rien d’autre que l’espace vitale pour le peuple
allemand. La guerre
germano-soviétique était une guerre d’extermination. Même si on a une estimation haute des atrocités commises par
l’armée rouge, on est bien loin de ceux commis par les nazis. Edouard Husson a insisté sur le fait qu’il faut tenir compte de ces faits
pour comprendre ce qui s’est passé en 1945. En 1945, l’URSS avait le droit de
formuler un certain nombre de revendications légitimes. Vu son sacrifice humain, il n’y a pas
de doute sur la légitimité de ses demandes. Pour Husson, la géopolitique stalinienne était simple et
constante : il voulait trois zones en Europe, une zone d’influence
soviétique, une zone d’influence occidentale, et une zone de sécurité au centre
qui serait neutre, démilitarisée et indépendante des deux. Son idée fondamentale était de faire en
sorte que plus jamais ce qui s’est passé en 1938 ne puisse se répéter, à savoir
que l’Occident essaie de tourner l’Allemagne contre l’URSS. Il est impossible de comprendre le
pacte germano-soviétique comme une réponse à Munich. Staline voulait pour
l’Allemagne et pour la Tchécoslovaquie ce qu’il a obtenu pour la Finlande et
pour l’Autriche. Il ne voulait pas
la domination directe de l’Europe centrale, il voulait un accord avec
l’Occident. Edouard Husson a
insisté que Staline ne voulait pas que l’Europe ou l’Allemagne soient divisées
en deux : il voulait une Allemagne unifiée et capitaliste. Quant à Churchill, son souci était de limiter l’affaiblissement de la
Grande-Bretagne. Sa préoccupation
n’était pas seulement l’URSS mais aussi les Etats Unis. Le fameux épisode où Staline et Hitler
ont partagé l’Europe centrale en zones d’influence sur un bout de papier correspond
fondamentalement à la vision britannique de la politique étrangère – une vision
de puissances basée sur le présupposée que les Grandes Puissances négocieront
toujours entre elles. Il est même
possible de hasarder que si la Grande Bretagne était resté la grande puissance
après la guerre, la guerre froide n’aurait jamais eu lieu. Churchill était capable d’accepter
l’idée d’une sphère d’influence russe et
la vieille idée britannique de l’équilibre européen (entre grandes
puissances) l’aurait emporté. Pour Edouard Husson, ce sont les Etats Unis qui ont provoqué la guerre
froide. La vision américaine de la
politique étrangère la rendait inévitable car elle exclut la notion même de
zones d’influence. En réalité,
tous les présidents américains sont wilsoniens. Au fond, l’idée est que les valeurs américaines ne
connaissent pas de frontières. Il
est donc impossible d’admettre de tripartition de l’Europe. Comment accepter l’idée que le centre de
l’Europe ne soit pas ouvert aux idées et aux biens américains ? Justine Faure montre dans « L’ami
américain » comment la Tchécoslovaquie a basculé dans le camp communiste
suite à l’installation de Radio Free Europe à Prague et aux plans
américains de déstabiliser l’Ukraine par la Slovaquie. On voit très bien comment Moscou était
forcé à avoir son emprise sur la politique étrangère tchèque. Quand on regarde les documents américains rédigés dans le premier semestre
1945, on voit bien que les Américains ont peur de l’influence russe. Aucun des
experts américains n’est capable d’analyser le point de vue russe et soviétique
en termes historiques. Le long
télégramme de Kennan est dépourvu de tout contexte historique : pour
l’auteur, la Russie est en un rapport de force permanent. Il y a un messianisme américain qui est
hostile au concept même de sphères d’influence. Les Américains conçoivent l’organisation du monde seulement selon
le modèle américain. Il y a chez
eux une rupture avec la tradition européenne de la reconnaissance de
l’autre. En Europe, on trouve un
mode d’équilibre entre des gens qui ne sont pas d’accord les uns avec les
autres. Il y a un refus que
l’idéologie l’emporte en politique étrangère. La vision américaine, par contre, est purement idéologique, contrairement
aux conceptions staliniennes qui relèvent de la tradition européenne. Staline ne voulait aucunement que toute
l’Europe soit communiste. Sa
géopolitique était conçue en termes d’équilibre européen. On agitait les drapeaux américains dans
les rues de Moscou en mai 1945, mais les Soviétiques étaient totalement choqués
par l’explosion de la bombe nucléaire sur Hiroshima en août. C’était un grand tournant. L’idée de la victoire commune était
donc vite remplacée par une peur d’une nouvelle menace. La manière dont Truman a annoncé le
déploiement de la bombe atomique à Staline ne peut qu’être interprété comme une
menace. Edouard Husson a conclu son intervention en disant que l’on peut repérer la
différence entre les deux approches, américaine et soviétique, dès
1945. L’idéologie n’est pas là où
on pense. En outre, ce ne sont pas
les Américains qui ont gagné la guerre froide, ce sont les Soviétiques qui ont
décidé d’y mettre fin. |
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