L'Ukraine et sa politique étrangère
Date de publication: 21/4/2010


Anatoliy OREL




Suite aux élections présidentielles en Ukraine en février 2010, et le lendemain de la signature d’un nouveau traité qui prolongera la présence de la flotte russe à Sébastopol pendant trente ans jusqu’en 2040, l’IDC a été honoré de recevoir l’Ambassadeur Anatoliy OREL, directeur général du Centre des Etudes Internationales et Comparatives à Kiev, qui est intervenu le 22 avril 2010 sur le thème « l’Ukraine et sa politique étrangère ».

 

Anatoliy OREL est ancien ministre adjoint des affaires étrangères d’Ukraine, ancien conseiller diplomatique du premier ministre, Viktor Ianoukouvitch et du président, Léonid Koutchma, et ancien ambassadeur en Italie.  Il était accompagné à l’IDC par Oleg Grytsaïenko, Directeur des Etudes européennes au Centre des Etudes Internationales et Comparatives, lui aussi ancien diplomate.

 

L’Ambassadeur Orel a commencé par souligner le caractère non partisan de son Centre, dont la vocation est de promouvoir le dialogue entre les différentes composantes de la vie politique en Ukraine.  Ni Monsieur Orel ni son adjoint n’est membre du Parti de Régions (le parti du nouveau président, Viktor Ianoukovitch) même si le président du Centre, l’ambassadeur Kozhara, lui, l’est.

 

Ensuite, l’Ambassadeur et ancien ministre a abordé la politique ukrainienne, dont l’image en Occident est, selon lui, trop simpliste.  En Europe, en effet, on pose le schéma suivant pour résumer l’histoire récente de l’Ukraine : totalitarisme soviétique, démocratie, régime autoritaire de Léonid Koutchma, révolution orange, et, en dernier lieu, la victoire en 2010 d’un président « pro-russe » dont on ne comprend pas très bien les vraies intentions. Anatoliy Orel s’est dit convaincu que la vie est plus complexe.  Le principal défaut de ce schéma, selon lui, est l’idéalisation de l’ère du président sortant, Viktor Iouchtchenko, le vainqueur de la « révolution orange ».  Pendant le mandat de celui, un gouffre s’est ouvert entre les déclarations officielles et la réalité.  Par exemple, en politique intérieure, Viktor Iouchtchenko évoquait sans cesse les valeurs européennes ; en réalité, il poursuivait un politique d’intolérance  à l’égard de la langue russe, qui est pourtant la langue maternelle d’une très grande minorité des citoyens d’Ukraine.  Son imposition unilatérale de la langue ukrainienne comme la seule langue officielle du pays ne correspondait aucunement, selon l’ambassadeur, à la vision de l’histoire partagée par la majorité des ukrainiens.  L’opinion publique avait surtout été indignée par le fait que certaines personnes qui s’étaient compromises avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre Mondiale aient été décorées par le président Iouchtchenko. 

 

Monsieur Orel a également affirmé que la fameuse division de l’Ukraine entre l’Est et l’Ouest date uniquement du mandat du président Iouchtchenko. Avant son arrivée au pouvoir, personne ne parlait d’un quelconque schisme au sein du pays. C’est Iouchtchenko qui avait lancé cette politique de face à face, et c’est lui qui avait établi une opposition manichéenne, divisant le pays entre « les bons » et « les méchants ».

 

En politique extérieure, le président sortant avait imposé à l’Ukraine une politique d’adhésion rapide à l’Otan, alors que seulement 13% de la population soutenait cette politique.  Il avait ainsi mis l’Ukraine sur le chemin d’une guerre froide avec la Russie, ce que Monsieur Orel regrettait vivement.  Cette approche avait vite porté ses fruits : un isolement international total et une perte massive sur le plan économique.  Le président Iouchtchenko n’avait jamais rencontré le président russe, Dmitri Medvedev, et il n’était accueilli ni à Paris ni à Berlin, ni même à Washington pendant la dernière année de son mandat.

 

Par conséquent, il y avait eu une forte déception au sein de la population.  Aux dernières élections, Viktor Iouchtchenko avait battu tous les records, disait l’intervenant.  En effet, jamais dans l’histoire d’une société démocratique le président sortant n’ait reçu un aussi mauvais score.  Ceci explique aussi la défaite de Ioulia Timochenko :  en dépit du fait qu’elle ait essayé de prendre ces distances avec Iouchtchenko, l’ancien premier ministre était surtout connu pour sa participation à la « révolution orange ». C’est la raison pour laquelle la majorité des électeurs a choisi Ianoukovitch. 

 

Anatoliy Orel a ensuite abordé la question de la politique du nouveau gouvernement.  Les lignes directrices de cette politique sur la plan intérieur seront comme suit:  la stabilité, l’indépendance des pouvoirs publics ; la garantie des valeurs démocratiques, la liberté des médias.  L’ambassadeur s’est dit convaincu que le gouvernement de Viktor Ianoukovitch a l’intention de mener à bien les réformes.   Le nouveau président adoptera une politique linguistique tolérante qui sera conforme aux normes européennes.  Il appuiera le droit des minorités, notamment en ce qui concerne la scolarité et les études universitaires.  Les réformes si longtemps attendues commenceront enfin.

 

En politique étrangère, l’Ukraine s’inscrira dans la tradition européenne de neutralité

et de non-alignement.  55% de la population se prononce pour une Ukraine en dehors de toute alliance militaire.  Cette politique de non-alignement se conjuguera avec des opérations humanitaires ponctuelles qui pourront avoir lieu en collaboration avec d’autres pays.   L’Ukraine souhaite une coopération pragmatique avec les capitales européennes et avec l’Union européenne.  L’Ambassdeur Orel a cité le président Ianoukovitch :  « L’Ukraine a repris sa politique de paix, de bon voisinage et de pragmatisme. »  Avec la Russie, l’Ukraine établira un partenariat stratégique.  Elle mettra fin à la politique de confrontation adoptée par le président sortant.  Les litiges avec la Russie cesseront, notamment dans le domaine énergétique.  L’ancien ministre a souligné que l’Ukraine entend désormais participer à la politique de désarmement nucléaire entamée récemment pas les présidents russe et américain.

 

Elle entamera également un dialogue avec les régions du monde et elle cherchera à établir une coopération avantageuse avec les pays en voie de développement.  L’administration précédente avait été coupable d’une carence grave dans ce domaine: sous le président Iouchtchenko, aucune visite au niveau du président, du premier ministre ou du ministre des affaires étrangères n’avait eu lieu avec la Chine ou avec l’Inde.  A cet égard, la priorité sera donnée aux pays BRIC (Brésil, Russie, Inde Chine).  Il y aura également une nouvelle impulsion dans les relations avec les membres de la Communauté des Etats Indépendants.

 

L’Ambassadeur a commenté la signature qui avait eu lieu la veille à Kharkov (Ukraine) d’un nouveau traité entre la Russie et son pays.  Il a notamment répondu aux critiques, émises en Ukraine et à l’étranger, selon lesquelles l’Ukraine aurait échangé la prolongation du bail de la base navale de la flotte russe à Sébastopol pendant trente ans contre un accord sur le gaz à bon marché, comme si l’Ukraine avait vendu son droit d’ainesse pour un plat de lentilles.  En réalité, disait-il, l’Ukraine n’avait été guidée que par ses intérêts nationaux.  La politique d’hostilité à l’égard de la Russie adoptée par le président Iouchtchenko avait eu un caractère idéologique et factice : ayant été élu en 2005, et ayant quitté le pouvoir en 2010, Viktor Iouchtchenko n’a cessé de répéter qu’il fallait mettre un terme au bail russe à Sébastopol … en 2017.  Ces déclarations ne faisaient qu’envenimer les relations, et inutilement car de toute manière le bail n’arrivait à son terme que dans un avenir lointain.  La déclaration maintenant que la flotte russe restera en Crimée jusqu’en 2040, en revanche, assurera la stabilité dans la Mer Noire.  La présence de la base est d’ailleurs souhaitable d’un point de vue économique, car aucun investissement étranger n’était concevable dans cette région sans une certitude sur son avenir.  De même, une fois l’accord signé, la Russie s’est déclarée intéressée par des projets d’infrastructure ailleurs en Ukraine, ce qui favorisera le développement économique du pays.  Par conséquent, cette décision relève de l’intérêt de la Russie et de l’Ukraine.  Il n’y a aucune menace contre l’intégrité territoriale ou la souveraineté de l’Ukraine.  En ce qui concerne l’accord sur le gaz, le point essentiel est l’abandon de la guerre énergétique.  C’est une décision qui est bonne pour l’Ukraine comme pour l’Europe toute entière qui avait souffert des litiges permanents.  L’économie ukrainienne sera stimulée de  $4 bn par an.  De plus, ce prix moins élevé du gaz permettra de satisfaire la principale exigence du Fonds Monétaire International, qui est la restructuration du secteur énergétique avec un minimum de pertes sur le plan social. 

 

L’intervention de l’Ambassadeur Orel a été suivie d’un vif débat avec la salle.  Les questions ont porté sur divers sujets.   Interrogé sur l’accord signé la veille à Kharkov, il a insisté que l’Ukraine ne devait en aucun cas créer une situation dans laquelle le monde était obligé de choisir entre elle et la Russie, car le monde choisira toujours la Russie,  la Russie étant un pays incontournable.  De toute manière, disait-il, si le conflit avec l’Union soviétique pendant la guerre froide était compréhensible, au moins dans la mesure deux systèmes de valeurs rivalisaient l’un avec l’autre, la continuation du même conflit aujourd’hui n’avait aucune sens car tous les pays en question partagent les mêmes valeurs.  Les Ukrainiens veulent ce que tout le monde veut – la coopération, le commerce, la prospérité, la sécurité.

 

Oleg Gritsaïenko, le directeur des Etudes européennes au Centre dirigé par l’Ambassadeur Orel, a précisé que l’UE et l’Otan avaient toujours considéré la question de la présence de la flotte russe comme un enjeu bilatéral entre l’Ukraine et la Russie.  Ceci dit, la décision prise la veille avait été bonne pour toute l’Europe, car si l’Ukraine avait fermé la base à Sébastopol, la Russie aurait été contrainte de délocaliser sa flotte, sans doute en Abkhazie.  Ceci n’aurait aucunement contribué à la stabilité régionale.

 

Sur la Pologne, l’Ambassadeur a souligné que l’Ukraine avait toujours eu de bonnes relations avec son voisin et que, selon, lui elles vont maintenant s’améliorer encore.  Le président Ianoukovitch venait d’assister aux funérailles du président polonais, comme d’ailleurs aussi le président russe.  De même, les relations avec la Biélorussie sont excellentes, le commerce avec ce pays étant supérieur à celui de l’Ukraine avec les Etats-Unis.

 

Oleg Kritsaïenko a toutefois précisé que la Pologne avait été considéré pendant longtemps comme un modèle pour l’Ukraine en ce qui concerne l’adhésion à l’Otan.  Ceci ne sera plus le cas.

 

Interrogé sur les réformes, l’Ambassadeur Orel a souligné qu’une des carences de l’administration précédente avait été celle de faire croire aux Ukrainiens que l’adhésion à l’UE résoudrait tous les problèmes.  C’était une sorte de fuite en avant devant la réalité.  La politique européenne du président Iouchtchenko donnait l’impression que les réformes seraient faites par d’autres (les experts européens) et non pas par les Ukrainiens eux-mêmes.  L’Ukraine attend des choses concrètes de l’UE, notamment la possibilité pour les citoyens ukrainiens de voyager dans l’UE sans visa, mais aussi les accords commerciaux.  Toute notion d’ « association » avec l’UE est dépourvue de sens si ces éléments concrets ne sont pas spécifiés.

 

Oleg Kritsaïenko a ajouté que le président Iouchtchenko avait eu un seul désir, celui de se faire immortaliser en signant un accord avec l’UE - n’importe lequel - devant les caméras.  Ce qui compte pour le nouveau gouvernement, en revanche, ce n’est pas la vitesse mais la protection des intérêts nationaux.  Sans la perspective de l’abolition des visas pour voyager en Union européenne, il y avait peu de chances qu’un quelconque accord aboutisse.

 

Les deux intervenants se sont exprimés sur les modalités utilisées par Bruxelles pour traiter de l’Ukraine.  Ils ont exprimé leur mécontentement de la « politique de bon voisinage » dont ils ne voyaient pas très bien le sens.  Encore moins opportun est le « partenariat oriental » qui met l’Ukraine ensemble avec la Géorgie et la Moldavie, des pays avec lesquels elle n’a que très peu en commun.  La Russie et la Turquie, elles, sont des partenaires directs de l’UE.  Pourquoi l’Ukraine est-elle obligée de passer par un ensemble d’autres Etats? Oleg Kritsaïenko a souligné que tout homme d’affaires en Ukraine sait très bien ce dont il a besoin  de l’UE, et cela n’est pas un énième séminaire sur la démocratisation ou les droits de l’homme.

 

 

 


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