
| Le destin de la civilisation chrétienne |
| Date de publication: 16/3/2010 |
|
Natalia
Narotchnitskaïa Quelques reflexions sur le destin de la civilisation chrÉtienne
Natalia Narotchnitskaïa au Collège des Bernardins le 1er mars 2010 avec (de gauche à droite) le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations extérieures du patriarchat de Moscou; le père Alexandre Siniakov, directeur du séminaire russe à Paris; Mgr Jérôme Beau, évêque auxiliaire à l'archidiocèse de Paris.
Tout au long de son histoire - de
la Moscovie à l’Empire russe, puis à l’Union soviétique - la Russie fut l’objet
d’un intérêt et d’une jalousie bien particuliers qui rappellent les sentiments
à l’égard des membres séparés d’une famille décomposée. Malgré ces nombreux siècles de
rivalité, la grande culture romano-germanique et la culture orthodoxe russe
partagent la même base spirituelle chrétienne et apostolique. Il s’agit bien
d’une famille apostolique chrétienne unie, une entité à laquelle nous
appartenons tous. En effet, ce ne sont pas les clichés démocratiques présents
dans les constitutions partout dans le monde, de l’Inde à l’Afrique, qui sont à
la base de notre unité, mais bel et bien le Pater
noster et le Sermon sur la Montagne. L’orthodoxie, ainsi que la
mentalité russe en général, s’orientent davantage que les autres spiritualités
chrétiennes vers l’eschatologie. Ils sont largement inspirés par les
concepts liés à la fin des temps. Selon Steven Graham, spécialiste de la
société russe du début du 20e siècle, l’Occident et la Russie sont
comme Marthe et Marie - mais, ajoutons, séparés. Nicolas Berdiaev soulignait à
propos de la Russie que «l’idée nationale russe» n’est pas l’idée d’une culture
épanouissante ou d’un royaume tout-puisant, mais celle du royaume divin.
C’est une idée eschatologique. Examinant les différences entre
deux types de conscience – le romano-germanique et le russe – Walter Schubart a
établi une analogie intéressante. Pour lui, l’homme russe est johannique,
c’est-à-dire inspiré par les idéaux de l’Evangile selon Jean et ainsi opposé au
type prométhéen, c’est-à-dire à l’homme héroïque de l’Occident. Induits en
tentation chacun à sa manière, tous les deux sont obsédés par une seule et même
idée du paradis terrestre. Les Européens et les Russes ont
donné des exemples sublimes de la spiritualité latine et de la spiritualité orthodoxe.
Mais l’Européen et le Russe, génies universels, ont aussi, hélas, montré deux
manières de s’éloigner de Dieu: le Faust de Goethe incarne le doute et le
scepticisme d’un esprit occidental qui, dans sa fierté, ne supporte pas qu’un
juge puisse siéger au-dessus de lui; tandis qu’Ivan Karamazov, le personnage de
Dostoïevski, lance à Dieu le défi de la fierté russe qui refuse d’accepter les
injustices et les péchés du monde qui l’entoure, et pour qui l'existence du mal
et la bonté de Dieu représentent une contradiction apparente et, pour son
orgueil, irréconciliable. Voici la raison pour laquelle les
athées russes considèrent qu’il n’y a rien de plus méprisable et effrayant que
le monachisme et la théodicée – l’acceptation de la justice d’un Dieu bon et
clément qui nous aime. Ceci explique en grande partie la raison pour laquelle
le marxisme a proliféré sur le sol russe avec une telle ampleur, pour
devenir une religion pour beaucoup et presque un modèle de
«pseudomorphose» de la religion. A l’aube du 20e
siècle, la Russie orthodoxe n’avait presque rien commun avec la civilisation
d'une Europe occidentale basée sur la philosophie rationnelle de Descartes, les
idéaux de la Révolution française et l’éthique protestante du travail. Bien qu’à partir de 1917
l’Orthodoxie eût été opprimée, les fers ont été finalement brisés.
L’esprit vif de l’Orthodoxie, aussi appauvri qu’il ait pu être, s’est enfin
libéré. Aujourd’hui, la Russie est probablement le seul pays au monde où un
vrai débat a encore lieu sur le destin et sur le but historique de la vie en
dehors de ses aspects physiques et matériels. Est-ce qu’on vit pour manger, ou
est-ce qu’on mange pour vivre? Et pourquoi? Aussi longtemps qu’on
se pose des questions pareilles, comme on le fait actuellement en Russie, on ne
verra pas la fin de l’Histoire. Le destin de la Russie orthodoxe
au 20e siècle est bien connu. Mais qu’en est-il de l’Europe latine?
Aujourd’hui en Europe on ne parle habituellement que des droits de l’homme, de
la démocratie et de la philosophie d’une société mondiale et uniforme. Il
existe cependant un autre discours. Cet autre discours, loin d’être
politiquement correct dans un Occident «libre» et libéral, est pourtant
important pour les catholiques comme pour les orthodoxes, qui se trouvant aux
deux pôles d’un monde chrétien entouré de dynamiques civilisationnelles
allochtones. Où est l’Europe de saint
Pierre? Existe-elle encore? On observe aujourd’hui un monde profondément
marqué par l’idéologie libertaire et «gagné par l’obsession de
l’égalitarisme» pour reprendre le beau mot de François Furet. Au 20e
siècle, le marxisme a prétendu incarner et accomplir le principe égalitaire
dans le domaine matériel. Mais dans les faits, c’est le libertarisme, la forme
ultime du libéralisme, qui a affirmé et institué en dogme l’égalitarisme en en
faisant la norme indépassable au plan culturel, éthique et moral. Trait
inhérent à toute «fin de siècle», cette confusion entre le vice et la
vertu, entre le beau et le laid, entre le vrai et le faux, révèle et consacre
en horizon ultime le nihilisme des valeurs humaines, à un point qui était
inconnu même par l’idéologie communiste. Députée au Parlement russe, je
participais aux travaux de l’Assemblée parlementaire du Conseil d’Europe.
Comme c’était était triste d’y être la seule personne encore capable de réciter
par cœur les ballades de Schiller! Comme c’était triste d’entendre des lords
anglais, n'ayant pas peur du ridicule, disserter dans les meilleures traditions
du matérialisme historique et du communisme scientifique sur l’idée, avancée
par Trotski, des «États-Unis d'Europe et du monde». Ces choses ne sont-elles pas
une parodie nihiliste de l’Europe de saint Pierre, cette Europe qui avait connu
son heure de gloire et qui avait donné au monde des grandes puissances et la
grande culture à une époque où la foi, l’honneur, le devoir et l’amour avaient
une valeur plus grande encore que la vie. Et je pose la question : où va
donc l’Europe de saint Pierre? L'idée trotskiste du monde en tant qu’entité
uni-dimensionnelle, dirigée à l'échelle du globe, même agrémentée d’une sauce
libérale, est un défi lancé à toutes les grandes traditions spirituelles et
culturelles de l'humanité et, avant tout, à la grande culture européenne fondée
sur les principes apostoliques et chrétiens. En Europe aujourd’hui, on
constate une panique face à toute imperfection physique. On voit les
homosexuels et les transsexuels élevés au statut de symboles de la liberté (les
héros européens qui avaient donné leur vie pour la liberté doivent se retourner
dans leurs tombeaux). On voit l’euthanasie et la vente d'organes. Ce bel
édifice est couronné du nouvel idéologème dominant des « droits de
l'homme », et de l’idéal de la vie terrestre comme valeur suprême. Tel est le nouveau «manifeste
communiste» de l’apostasie du 21e siècle. Tel est l'achèvement logique
de la vision de l'homme comme être autonome par rapport au Dieu.
L'interprétation libertaire et militante des «droits de l'homme» porte en son
sein la menace de la bestialité totale pour l’homme, car l’homme ne peut rester
humain que si l’Esprit domine la chair. La philosophie libertaire,
sous sa forme la plus perverse, aboutit au nihilisme, et à la perte des valeurs. Elle cache mal son intolérance totalitaire. Le
libertarisme est imprégné de tous les travers du communisme qui est son cousin.
Avant toute chose, les
libertaires ne tolèrent aucune dissidence. Ils attaquent aujourd’hui les
piliers de la démocratie elle-même, la liberté de conscience et de parole.
Nous, les conservateurs russes, sommes les alliés naturels de tous ceux en
Occident qui n’ont pas peur de défendre les valeurs chrétiennes dans cette
«Europe-Unie» - une Europe qui, sous les éclats de rires voltairiens, a chassé
Rocco Buttiglione de son poste parce qu'il avait osé dire ouvertement qu’il
reconnaissait la différence entre le pêché et la vertu. Une telle société a pour idéal
«l'homme qui vivra du pain seulement», esclave hédoniste de la chair et de
l’orgueil, vivant avec la thèse «ubi
bene, ibi patria”. La rivalité entre le communisme
et le libéralisme avait un caractère familial. C’étaient des frères
ennemis. Il s’avère que l’homme prométhéen a
prévalu. L’Occident a réussi à construire son paradis terrestre qui nous séduit
par son aisance matérielle. Or c’est là où notre admiration s'arrête. Mais c’étaient des valeurs
très différentes qui guidaient l’Europe au temps de sa gloire lorsque son histoire incarnait les buts et les
valeurs de l’esprit humain et de son existence nationale. La foi, la patrie, le
devoir, l'honneur, l'amour étaient les valeurs métaphysiques que l’homme à
l’ouest comme à l’est de notre Europe plaçait au-dessus de sa vie. Quant aux
chrétiens, c’est l'image du Sauveur crucifié qui leur sert de source
d'inspiration. D’un simple “laissez passer, laissez faire” à «ce qui n’est pas interdit
est autorisé» en passant par la remarque de Cavour, «La loi est athée», c’est
l’intérêt usuraire – ce fossoyeur des civilisations et de la grande culture
européenne - qui est devenu le vrai maître de la Liberté. Le défi méprisant
lancé par Pilate, «C’est quoi, la vérité ?», est devenu la
devise de la philosophie libertaire moderne. Une telle liberté est privée de
toute énergie spirituelle pour la créativité. L’élan créatif ne se forme que
sur la base des limites claires entre le bien et le mal. La liberté illimitée
perd son essence substantielle et devient une entropie. C’est un axiome très
ancien de la théologie et de la philosophie que le Mal n’a pas de substance en
tant que telle, et qu’il n’est en réalité rien d’autre que la négation et la
corruption du Bien. Voici la raison pour laquelle on
se rend bien compte aujourd’hui que le libéralisme européen et le communisme
n’étaient pas des antipodes l’un de l’autre. Le marxisme et son «cousin», le
libéralisme, ne sont en réalité que deux produits de la même philosophie du
progrès. Les deux visent la construction d’un monde athée, matérialiste et
cosmopolite. C’est très exactement une philosophie de la fin de
l’histoire! Aujourd’hui,
seuls les efforts communs des chrétiens en Europe de l’Est et en Europe de
l’Ouest peuvent restituer la perte de l’identité historique que la Russie et
l’Europe ont consécutivement essuyée, chacune à son tour. Une vraie coopération entre la Russie et l’Europe pourrait
donner un nouvel élan à notre continent à l’aube du troisième millénaire du
Christ. Elle pourrait renouveler l’idée que l’histoire a un but moral. L’unification de l’Europe est
devenue aujourd’hui un idéal incontesté et un acquis précieux pour son
développement historique. Toutefois, cet objectif peut être envisagé à des
niveaux de réflexion très différents. La conception que nous nous faisons de
son avenir déterminera le destin des idéaux qui ont fait de notre histoire et
culture nationales une réalité historique mondiale. Le choix déterminera notre
destin et notre propre rôle dans cette histoire. Certes, le monde peut être
considéré comme une gigantesque entreprise économique nécessitant une
optimisation permanente. Dans cette optique, la valeur de l’héritage spirituel
et historique cesse de jouer un rôle quelconque face à la technocratie. Pour le
colossal cyborg, il n’existe pas de
différence entre une puce électronique et Platon, Shakespeare, Goethe,
Flaubert, Racine ou Dostoïevski. Un pareil projet d’espace uniformisé laisse
aussi peu de place pour une Russie orthodoxe, que pour les traditions
spirituelles et nationales de l’humanité, dont la grande culture européenne. Les Russes ne connaissent que
trop bien l’idéal purement matérialiste et ses méthodes ; ils savent mieux
que d’autres que cet idéal est voué à l’échec. Les nouveaux défis n’incitent-ils
pas à porter un regard neuf sur le «dilemme Russie-Europe», qui n’est toujours
pas dépassé en Occident? La collaboration entre la Russie et l’Europe ne peut
que donner à toutes les deux une impulsion forte. L’union véritable, qui
peut apporter à l’Europe croissance et indépendance, consiste à reconnaître l’équivalence
universelle de nos expériences. L’avenir est dans l’union constructive de
l’héritage spirituel historique et de la créativité de toutes les composantes
ethniques, confessionnelles et culturelles – germanique, romane et slave – de
l’Europe latine et de l’Europe orthodoxe. L’avenir de la Russie, c’est l’avenir de l’Europe - et vice versa. Au centre de la Croix, il n’y a ni Occident ni Orient politique.
|
Copyright 2009, Institut de la Démocratie et de la Coopération |