
| La Russie et la crise économique |
| Date de publication: 4/3/2010 |
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Entretien avec
Natalia Narotchnitskaïa Literatournaïa Gazeta
Aujourd’hui, on
nous annonce la catastrophe…. Et même, pour certains, la fin du monde est arrivée.
Tout va-t-il vraiment si mal ? Natalia
Narotchnitskaïa - Je ne le pense pas. Dieu merci, au cours des dix dernières années, la
Russie a quand même réussi à reprendre ses
esprits. En partie parce que le pouvoir a pris conscience de ses devoirs
historiques et de sa responsabilité. Oui, les temps sont difficiles – les gens perdent leur travail, les prix
augmentent, la monnaie se déprécie, l’inquiétude revient. Dans les villes de province où l’on
ferme des usines importantes, la crise économique, et même la crise de la vie, la disparition des bases de la
société, peuvent exaspérer les gens. L’essentiel aujourd’hui est de ne pas perdre le lien que l’on sentait au
cours des dix dernières années. Souvenez- vous du milieu des années 90: désordre et anarchie, à chacun son contrat avec le gouvernement, pas question d’égalité et de
fraternité, la liberté seulement ! …La plupart pensaient que tout cela n’était
pas tellement important! Mais par
la suite ils ont pris conscience du drame de l’éparpillement du peuple russe et
du fait que tous les pays ont besoin de rivières navigables et de ports libres de glaces, quel que
soit leur régime de gouvernement. Nous avons rétabli
notre honneur et notre dignité au cours des dix dernières années, mais la crise
a tout réduit à des catégories purement économiques. Dans ce domaine on n’a pas besoin des chiffres magiques
du produit intérieur brut. Ce qui est important, c’est le potentiel
intellectuel, c’est le poids de notre histoire et une énorme expérience
sociale. C’est dans ce domaine
que nous jouons à jeu égal dans l’histoire du monde. Tôt ou tard, toutes les
crises se terminent. La
question est de savoir si nous en sortirons unis et en marche vers le développement de la société et de la
production, ou au contraire, brisés, désunis, vidés et aigris. Alors il faudra
tout recommencer à zéro. On vous reproche
souvent de chercher dans le passé les réponses aux problèmes d’aujourd’hui, alors que de
nombreux hommes et femmes politiques ne pensent qu’à régler leurs comptes avec
lui. Mais beaucoup de grands penseurs ont dit qu’il fallait
plus souvent regarder en arrière pour ne pas perdre son chemin. On doit
avoir recours à l’histoire pour comprendre la place de son État, de sa nation, de sa culture dans le
développement de l’humanité. La Russie n’est pas née en 1991, ni même en 1917.
Sa vie s’est écoulée sur des espaces immenses, son histoire a couvert une période historique énorme, et ce qui s’est
passé au XXème siècle n’est qu’un
zigzag sur son chemin. Les gens qui ne s’intéressent qu’au présent ne peuvent
pas comprendre que les événements concrets d’aujourd’hui puissent agir sur le cours
général de l’histoire. Nous avons fait beaucoup d’expériences, souvent douloureuses et nous avons parfois renoncé trop vite…
Oui, et il faut reconnaître que nous ne nous sommes pas grandis lorsque nous avons
passé en revue notre histoire récente. Nous nous sommes moqués de nos pères au lieu de
tourner cette page de notre histoire avec dignité… Il ne faut pas que nous soyons encore frappés par une
nouvelle vague de haine : les pauvres contre les riches, les
jeunes contre les vieux. La formation humaniste a une influence essentielle sur
la façon de voir le monde. Ce n’est pas pour rien que les bolchéviks avaient interdit
beaucoup d’auteurs classiques qui posaient des questions
chrétiennes et donnaient des réponses chrétiennes. Dans les années 30, quand la
littérature classique fut de nouveau autorisée, Grigoriï Fedotov en exil à Paris s’écria: «La
Russie est sauvée! Deux pages de Pouchkine et de Dostoïevski
valent des tonnes de Pravda»! Nous ne nous intéressons pas à
notre histoire, à notre littérature. C’est une tragédie, parce qu’une
nation qui ne connaît pas
sa propre histoire et qui perd la richesse de sa langue ne peut pas prolonger
cette histoire et conserver son territoire. Notre malheur, c’est notre démographie. Et là
encore, tout repose sur le climat moral du pays. Une question me tourmente : pourquoi une nation perd-elle
l’instinct de la conservation de l’espèce? Est-ce seulement à
cause des conditions économiques de la vie? Mais il n’y a jamais eu beaucoup de riches en Russie, et
pourtant ils avaient l’énergie de vivre et de procréer. Je pense qu’il faut
avant tout rétablir le sens de la vie dans l’histoire, et alors on aura envie de la continuer. La crise va sans
doute changer les orientations et les appréciations? Il faut repenser les rapports entre les individus, entre
l’homme et le pouvoir, entre l’entrepreneur et le corps social. Si le
capital privé veut la liberté, il doit être responsable non seulement de ses
travailleurs, mais aussi du développement et de la modernisation du secteur dans lequel il
travaille. La structure de l’économie n’a malheureusement pas changé au cours des dernières années, et cela nous rend
particulièrement sensibles à la crise financière. L’industrialisation n’a pas été réalisée, il n’y a pas eu de
stratégie de création d’une production capable de se substituer
aux importations... Et maintenant,
soit nous restons avec notre déficit, soit nous fermons les frontières
pour arrêter l’expansion des importations. Vous plaisantez ? Pas du tout. Pour faire l’inventaire des ressources et
des moyens de survie, on pourrait, simplement par bon sens, sans la moindre idéologie, «fermer» le pays pour un certain temps, en cas de nécessité. Certains pays d’Europe y pensent. Dans tous les forums économiques, on
attend les confirmations et les
promesses de ne pas mener
une politique protectionniste. Pour des raisons climatiques, la belle vie confortable coûtera toujours
beaucoup plus cher chez nous, et pour chaque riche il faudra
toujours dix fois plus de pauvres. Le prix social d’un bronzé de Courchevel est
trop élevé… Mais avec
nos ressources et notre potentiel
intellectuel et technologique nous sommes tout à fait capables de garantir à tous
une vie digne, correspondant aux standards du XXIème siècle. Mais la crise a
frappé plus durement ce qu’il est convenu d’appeler la classe moyenne. Or on sait bien
que, dans le monde entier, les gouvernements s’appuient sur la classe moyenne. C’est exact. La classe moyenne a soutenu aussi bien l’Allemagne
bismarckienne que l’Allemagne hitlérienne qui s’appuyait davantage sur les sentiments nationalistes des bourgeois que
sur des considérations cosmopolites. De même, la bourgeoisie française a soutenu Napoléon. La classe moyenne
russe elle-même n’a jamais été dans l’opposition. Elle aimait sa Patrie, craignait Dieu et construisait
des églises. Et après les bacchanales des années 90, nous avons commencé à retrouver les mêmes caractéristiques dans
la classe moyenne renaissante. Pas chez les « blancs-becs –managers » à l’argent facile, mais chez les
entrepreneurs sérieux et travailleurs. Eux aussi construisent des églises, éditent de bons livres et
financent de bonnes actions. En un
mot, la classe moyenne a toujours soutenu le gouvernement, mais maintenant cette crise est
pour elle une très sérieuse épreuve. L'État se doit de l’aider, elle, et pas seulement les oligarques et les
banquiers. Et qu’est-ce qui
nous aidera à nous débarrasser de la corruption ? La conscience. Aucune sanction ne peut arrêter un homme
qui n’a pas de conscience. Le principe du droit anglo-saxon «Ce
qui n’est pas interdit est permis» ne passe pas ici. Plus que les textes de
loi, ce sont les normes morales qui empêchent le crime. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne
viendrons jamais à bout de la corruption. Mais cela, la loi
ne peut le prescrire. Non. Mais il faut répéter et mettre dans la tête des enfants que la malhonnêteté est une chose affreuse, un péché. Nous avons tout dans notre pays: des ressources, des forêts, des rivières, toutes les choses pour lesquelles les hommes lutteront au XXIème siècle. Nous avons tous les facteurs d’un développement solide, en compensation de nos grandes distances et de notre climat rude.
On peut donc espérer qu’après la crise l’ordre du monde changera?
Oui, mais pas tout de suite. Nous continuerons, bien sûr,
de subir la pression des États-Unis. Obama a été nommé pour cautionner moralement les ambitions américaines. Les
États-Unis sont le plus grand débiteur du monde, et pour conserver leur rôle de mentor et de dictateur, ils s’appliqueront à créer
des difficultés aux autres à semer des conflits et à souffler sur le feu dans les autres
pays, à déstabiliser des régions entières. Il y aura
certainement des changements dans les rapports de force entre l’Ouest et l’Est.
La Chine continuera d’avancer, même si elle ralentit un peu. On observera aussi des changements
dans l’équilibre démographique. Et la Russie ? La Russie, ne serait-ce que par
son étendue, par l’envergure de son histoire et l’originalité de la voie qu’elle a choisit, ne permet pas que le monde soit dirigé par
un seul centre. Elle est comme une alternative aux projets mondiaux. Elle est un
modèle de monde beaucoup plus que les États-Unis. Elle possède à elle seule tout ce qui existe sur la planète. De l’archaïsme aux
envols de la pensée scientifique, nous avons chez nous toutes les zones climatiques et toutes les ressources. Nous
vivons dans trois siècles: le XIX, le XX et le XXI. C’est à la fois une charge et un avantage. Nous possédons tout
ce que n’ont pas les Américains, nous respectons l’originalité des autres et ne leur demandons pas d’y
renoncer. Nous sommes un pays d’expérimentation. Nous avons une énorme expérience de la création et de la
destruction, du repentir et de la résurrection, de la possibilité
de se mobiliser pour la victoire. Aujourd’hui, à un nouveau stade du
développement humain, particulièrement sur fond de crise, je sens l’approche d’une sorte de
socialisme chrétien. Et la Russie peut être un précurseur dans
ce domaine. On ne trouve nulle part ailleurs avec autant de force ce mélange de
nostalgie du régime
socialiste et d’attirance de la foi, de l'Église, des valeurs traditionnelles.
La Russie a une énorme expérience dans la sphère sociale. Elle peut la repenser, y ajouter la
liberté de création et
d’initiative économique, la compléter par un nouveau contenu spirituel et un projet
stimulant. Il faut seulement se
rappeler que la
responsabilité sociale de l'État ne découle pas du marxisme, mais du 25ème
chapitre de l’évangile selon Saint-Mathieu: de qui le seigneur a-t-il dit qu’il était un Juste ? – de celui
qui a chaussé, vêtu et nourri son prochain…Mais cela, nous l’avons tous oublié. Il est temps de s’en
souvenir. Propos recueillis par Elena Lipatova «Literatournaïa
Gazeta» N° 35 - septembre 2009 |
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