
| Le rôle de l'église orthodoxe russe |
| Date de publication: 4/3/2010 |
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La mission de l’Église est au-dessus de la conjoncture
politique du moment Entretien avec Natalia Narotchnitskaïa
Natalia Alexeïevna, pourriez-vous nous faire part de
votre premier sentiment sur l’évolution de l’Église russe avec le patriarche
Cyrille ? Nous sommes témoins que l’Église est administrée de manière très
éclairée. L’orthodoxie, la foi, l’Église peuvent aujourd’hui
démontrer clairement à quel point
leur interprétation de la vie, de l’histoire et de l’avenir est actuelle et
contemporaine. Notre orthodoxie est réellement très moderne et
très jeune. Elle s’adresse en particulier à l’individu et renvoie la
responsabilité du choix spirituel à l’homme lui-même en confirmant la
liberté de son esprit, en lui donnant une élévation, car l’être humain ne se situe
pas là où est l’esclavage de la chair et de l’orgueil mais là où l’esprit
demeure plus élevé que la chair. La foi donne la capacité de faire une nette
distinction entre le bien et le mal, entre le péché et la vertu même lorsque tout est confusion
dans la société, et que la conscience de l’homme commence à agir seule car elle nous est donnée par Dieu.
Nous sommes libres par notre esprit, nous établissons un choix en nous
référant à la distinction entre le bien et le mal. Je nourris de grands
espoirs, je suis enthousiasmée par la manière dont évolue notre Église et par le
retentissement qu’elle a sur la société. Ceux qui disent que l’Église est de
nouveau soumise à l’Etat se trompent. Au contraire, durant les dernières décennies, toutes
les forces politiques sérieuses ont clairement compris l’intérêt qu’elles
avaient à se trouver aux côtés de l’Église et à obtenir sa bienveillance et son approbation.
Cela s’est fait naturellement au sein de la société elle-même, il eût été
impossible de le faire de manière artificielle. Je rappellerai que
sa Sainteté le Patriarche Cyrille a demandé dans le discours qu’il a prononcé,
au moment de son élection par le Concile, avec
une émotion naturelle chez tout être vivant, l’aide de tous les croyants. Et
c’est un appel à nous tous, pas seulement aux prêtres mais à tous les membres de
l’Église, un appel pour être tous ses compagnons d’arme. Vous avez déjà évoqué le thème de la visite du Patriarche
Cyrille en Ukraine. Peut-elle apporter une réelle contribution
au renforcement des liens entre les Etats et les peuples? Est-ce que l’on peut
attendre des résultats tangibles en particulier sur le plan politico-diplomatique? Bien évidemment, l’influence de l’Église sur la résolution des questions interétatiques
dans le monde n’est pas aussi grande qu’elle l’était aux XVII et XVIII siècles. L'Église est séparée de
l’Etat. Mais elle n’est pas séparée de la société car elle cesserait d’être
une église si la voix de la conscience religieuse ne se faisait pas entendre pour toutes sortes de
questions. C’est très bien que cette voix retentisse de plus en plus fort et
qu’elle le fasse avec fierté, sans prescrire comment il faut agir mais en expliquant
quels repères doit avoir en vue un chrétien en adoptant toute loi, y compris
toute décision politique. Je pense que l’influence va aller en augmentant quels
que soient les cris d’orfraie des détracteurs qui souhaitent la mutation de
l’esprit russe comme l’a dit un jour Marc Deitch sur l’antenne de la Radio Liberty. Mais des fractures
existent dans les relations entre Etats. On ne peut même plus appeler cela des
fractures car il s’agit d’une politique délibérée du gouvernement ukrainien qui
actuellement, ne s’attendant pas au soutien de la part de la population neutre et prorusse,
s’efforce de se faire passer pour irremplaçable et pour leader du mouvement antirusse. La
visite de sa Sainteté le Patriarche et sa rencontre avec le peuple ont été
comme un révélateur pour les autorités ukrainiennes, montrant que celles-ci ne
pouvaient pas agir au mépris de la volonté et de l’opinion d’une fraction importante des
citoyens ukrainiens. Ces évènements devraient leur redonner un peu de
lucidité. Ce n’est pas par hasard qu’au cours de toutes les années d’indépendance,
cet Etat a soutenu toutes les tendances schismatiques. Mais la démonstration a
été faite que l’orthodoxie universelle est une immense force. Malheureusement, les
dirigeants ukrainiens sont prêts, pour en récompense d’un petit geste d’amitié de
l’Ouest, à détruire les intérêts historiques et stratégiques à long terme de l’Ukraine
elle-même. Cette tentative pour extirper son âme à un peuple, pour trahir sa conception
du monde et l’idée qu’il se fait de sa place dans l’histoire, pour chercher à lui
inculquer des points d’appui de sa conscience totalement
fabriqués artificiellement, ne conduiront qu’à la dissolution et au gâchis sans
rien construire. La nation risque de se transformer en une population aux
aspirations toutes simples: acheter, voyager, manger, gagner de l’argent. Avec un
tel peuple, on peut faire ce que l’on veut. Alors que l’Ukraine, c’est 50
millions d’habitants. C’est un complexe militaro industriel et une science de pointe
en particulier dans le domaine cosmique. C’est une culture, un
folklore, une légende, un mystère mais lié à l’histoire de la Vieille Russie et
avec sa lutte pour sa foi, pour la Russie métaphysique et orthodoxe. Il suffit de
lire Gogol. Et tout cela s’est édifié sur des fondements orthodoxes. C’est
une légende historique: un peuple qui vit en Dieu, dans la foi orthodoxe. Si
l’on lui enlève ce terrain, sur lequel reposent ses
pieds, si l’on coupe les racines qui le nourrissent jusqu’à aujourd’hui
de sucs invisibles, il va se dessécher et se laisser emporter par le vent. Il
semble que Kiev, je veux dire les dirigeants de l’Ukraine, veuille
entrer dans l’Europe comme une fiancée spirituelle et culturelle sans dot, en
écoutant en plus avec soumission les leçons de la Pologne… De telles nations sont les
premières victimes du scalpel de la stérilisation culturelle. Alors qu’elle
pourrait y entrer la tête haute, comme la représentante du grand héritage byzantin et,
chargée fièrement de sa propre histoire et de sa culture, avoir une initiative
et affirmer que l’unité de l’Europe c’est l’unité de toutes les composantes
ethniques, culturelles et religieuses de l’Europe latine et de l’Europe
orthodoxe, de l’Église romano-germanique et slave. Et c’est bien que nous ayons
deux voix plutôt qu’une. L'Église peut jouer et joue un rôle très important par le
fait que la majorité de la population ne se laisse pas, pour le moment, appâter
par les tentations malgré les moyens considérables déployés et les technologies
de pointe mises en œuvre pour remodeler les consciences. Bien qu’il y ait des hésitations, une
majorité écrasante se déclare contre l’entrée dans l’OTAN. Bien sûr, on ne
peut apporter aucun argument pour. On assisterait à la destruction totale du complexe
militaro-industriel, à la désindustrialisation, à la désintellectualisation et
à la complète provincialisation de l’Ukraine. Autant dire que pour l’Ouest, le seul avantage
de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN se résume au tort qui serait
porté dans ce cas à la Russie! L'Église, l’unité orthodoxe, quels que soient
les efforts déployés pour l’ébranler, quels que soient les tendances négatives qui
s’y développent, reste pour l’instant l’ancrage qui permet d’éviter les
décisions et les mouvements d’humeur irresponsables et inconsidérés,
soigneusement et intentionnellement entretenus. Ce n’est pas par hasard que les USA et
l’OTAN ont relâché leur pression sur l’Ukraine à propos de son entrée dans
l’OTAN car ils savent bien que s’ils faisaient un référendum maintenant, le résultat leur
serait défavorable et ils ne pourraient pas le refaire de si tôt. Ils veulent
attendre quelques années l’effet de leurs technologies de communication grâce aux sommes
énormes allouées à la propagande par le budget de l’OTAN et pour
qu’apparaisse une nouvelle génération à qui ont aura inculqué dès l’école que
Mazepa est un héros, que Bandera est aussi un héros, et qu’il y a eu, non pas une Grande
Guerre Patriotique, mais une guerre «nazi-bolchevique». C’est terrible. Il
n’y a aucune préoccupation nationale dans cette manière d’extirper l’âme. Et pourtant, on
considérait, il y a quelques temps, que seul un parti nationaliste pouvait
exprimer les espoirs nationaux! N. Oulianov, un historien étranger, a établi un diagnostic foudroyant
de cette version russophobe de l’idée nationale ukrainienne: «Le sécessionnisme
ukrainien actuel est un modèle de haine démesurée envers les traditions
ancestrales profondément respectées
et les valeurs culturelles du peuple de la «petite Russie»*: il fait la chasse à la langue
slavonne qui s’est développée en Russie depuis sa conversion au christianisme
…ainsi qu’à la langue littéraire russe qui, depuis mille ans, forme le fondement de la
littérature dans toutes les parties de l’État de Kiev. Tout cela
signifie non pas l’expression mais le déracinement de l’âme nationale.» Ce
n’est pas une renaissance mais une impasse que ce projet historique national. Cela m’est
particulièrement douloureux car mes ancêtres reposent en Ukraine, mon
grand-père Fiodor Narotchnitski était prêtre à l’église de l’Archange Michel dans le district
de Sosnitsk, gouvernement de Tchernigov. Cela fait deux ans que l’attention se porte sur le
conflit en Géorgie et en Ossétie du Sud. Le problème comporte un facteur
religieux reconnu. Les croyants orthodoxes de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie
veulent dans leur majorité entrer dans la juridiction du
Patriarcat de Moscou. Cependant, l’Église russe ne peut pas
prendre cette décision pour l’instant pour ne pas détériorer ses liens avec le
Patriarcat de Géorgie et respecter
l’unité entre les orthodoxes. Comment
voyez-vous la résolution de ce problème? Une décision hâtive ne servirait, sans aucun doute, que des objectifs
politiques du moment. Or l’Église a des objectifs plus larges et moins liés à
la conjoncture. L'Église géorgienne, c’est l’Église orthodoxe où nous sommes
dans l’unité canonique. Cette unité, c’est le fil qui relie les Géorgiens et
les Russes quand les relations diplomatiques sont rompues et que se trouvent au pouvoir en
Géorgie des hommes politiques déséquilibrés,
pro-occidentaux effrénés. C’est la raison pour laquelle il ne sert à
rien de se presser actuellement pour ne pas rompre ces liens ténus. A quel stade, d’après vos observations, se trouve le
processus de retour vers l’Église de la société russe après le regain
du début des années 90? Est-ce que les gens poursuivent ce retour, même si c’est
à un moindre rythme, mais volontairement, ou bien
subsiste-t-il une menace de sécularisation de la société russe comme c’est le
cas pour la société de l’Ouest où les valeurs religieuses cèdent la place aux
voluptés de la consommation? On observe simultanément un processus de construction, de lucidité et d’approfondissement
et en même temps un processus de sécularisation et de
matérialisme bestial. «Prendre tout de la vie» en face de «Manger pour vivre et non pas vivre
pour manger». Mais de plus en plus de personnes se tournent vers l’Eglise. En
chaque individu, dans chaque nation, depuis la nuit des temps, luttent deux tendances:
l’attrait du péché et l’idéal de vie placé en nous par Dieu.
D’après mes observations, les fidèles d’aujourd’hui ne sont pas simplement un
regroupement de gens qui s’accrochent à des rituels par curiosité ou avec le romantisme des
néophytes. Dans chaque église, il y a une communauté unie, volontaire et permanente qui
se confesse et qui communie. C’est un retour vers l’église.
L’afflux vers l’église continue. Durant ces dernières années, les croyants sont
nombreux aussi bien dans les classes des affaires, dans celui de la culture, et de
l’enseignement, et des savants. L'Église devient très représentative de
la société. Il y a aujourd’hui autant d’hommes que de femmes, de plus en plus
de jeunes et pas seulement des personnes âgées. Pensez-vous qu’il puisse apparaître, en Russie, une
classe politique liée à la religion? Ou bien la foi pour l’élite politique d’aujourd’hui est-elle indispensable pour faire
carrière? C’est peut-être le cas pour quelques personnes, mais certainement pas pour
l’ensemble. Que signifie « classe politique liée à la religion»? Dans le spectre
politique et dans les programmes de nombreuses formations
politiques on fait référence presque partout aux valeurs chrétiennes, à
l’orthodoxie. Selon la Constitution, les partis politiques portant des noms religieux
sont interdits. A la différence de l’Allemagne, où il y a des
chrétiens démocrates, chez nous, étant donné que nous sommes dans un pays
multiconfessionnel, il a été décidé – je ne dirai pas si cela a été sage on pas – qu’une telle
pratique inciterait la création de partis religieux à tendance extrémiste. C’est
pour cela que le terme « chrétien », hélas, est interdit dans l’appellation des partis. Mais
cela n’empêche pas de remplir les programmes de valeurs chrétiennes même si on
ne les désigne pas comme telles. Quelle place la religion va-t-elle occuper dans la Russie
de demain? Il y a en russe deux mots: religion et foi. Quand nous disons «religion», cela
signifie reflet dans la vie sociale, structuration des pensées. La foi est
appelée à occuper une place de plus en plus grande. Il y aura toujours des gens pour protester,
pour réfuter. Mais l’autorité de l’Église, je pense, va grandir et cela
entraînera plus d’égard et envers elle ainsi que la nécessité objective de tenir compte de
la conception religieuse du monde comme composante essentielle de la
conscience sociale. On ne pourra pas l’ignorer au moment d’adopter des lois ou des décisions. Source: www.interfax-religion.ru, 17 septembre 2009 * « Ukraine » est un terme polonais datant de l’époque où l’Ukraine faisait
partie de l’empire polonais à la fin du Moyen-âge. Les Russes, eux,
distinguaient grande Russie, petite Russie et Russie blanche. Quant aux Ukrainiens,
ils se considéraient comme seuls vraiment Russes, tandis que les autres Russes ils les
appelaient « Moscovites » (NDLR) |
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