L'Abkhazie à la croisée des chemins
Date de publication: 29/1/2010

L’ABKHAZIE À LA CROISÉE DES CHEMINS

 

par Maurice BONNOT*

 






 

I            LES ELECTIONS PRÉSIDENTIELLES

 

La 18 juin 2009, un groupe de rapporteurs de l’Assemblée Parlementaire de Conseil de l’Europe prévoyait que « sans la présence d’une mission de l’ONU, l’Abkhazie était en grand danger de tomber dans un trou noir en matière de droits de l’homme ».

 

Sans aucun doute plus clairvoyant, le Ministre abkhaze des Affaires Étrangères, M. Serguei CHAMBA déclarait le 12 novembre lors d’une interview avec l’agence de presse Novosti que « les élections  manifestent toujours le développement politique intérieur d’un pays », qu’en Abkhazie, « la société civile est développée et prête pour la prochaine élection présidentielle » qu’il estimait « devoir se dérouler dans une atmosphère de concurrence honnête ».

 

Le modèle abkhaze de démocratie dans une région où les changements de pouvoir se traduisent par des révolutions (fussent-elles  colorées à financement parfois douteux), des insurrections (un  triumvirat militaire rebaptisé « Conseil d’Etat » proposant à CHEVARNADZE la direction politique) ou une transmission par héritage, même s’il n’apparait pas exclu de critiques, semble, en ce qui concerne ce dernier scrutin, se caractériser par  les éléments suivants.

 

 

La pluralité et la disparité des candidatures

 

Cinq équipes se présentent aux postes de Président et Vice-Président :

·         Le Président en place, M. Serguei BAGAPSH et le jusqu’alors Premier Ministre, M. Alexander ANKVAB


·         L’ancien Vice-Président (démissionnaire en mai 2009) M. Raoul KHADJIMBA et le Directeur de l’Institut de Recherches humanitaires, M. Vassili AVIDZBA


·         Le chef du Parti du développement économique M. Beslan BOUTBA et l’ancien Ministre de l’Intéreur, M. Almasbei KLATCH


·         Le Président de la Compagnie nationale de navigation M. Zaour ARDZINBA et l’ancien responsable de la région d’Ochamchire M. Xrups DJOPYA


·         un universitaire, M. Vitali BGANBA et l’historien M. David DASANIA.

 

 

Une différenciation pas toujours évidente des programmes proposés

 

En matière de politique étrangère, l’unanimité se fait sur le choix de l’indépendance, la  Géorgie n’est jamais citée. Le Traité d’Amitié et de Coopération avec la Fédération de Russie est l’objet de divergences, certains (en particulier R. KHADJIMBA) redoutant une inféodation au service des intérêts du voisin du nord notamment en matière de sécurité et de dépendance économique.

 

La critique des opposants au Président sortant se fait essentiellement sur les insuffisances de développement économique liées au maintien de structures héritées de la période soviétique et l’urgence à faire appel à l’expertise étrangère (B. BOUTBA), l’urgence de la lutte contre la corruption et la dénonciation des procédures de délivrance des passeports (R. KHADJIMBA), la nécessité de développer le secteur portuaire et l’agriculture tout en refusant de brader le capital foncier (Z. ARDZINBA).

 

L’opposition avait échoué au cours de l’été 2009 dans ses tentatives d’unification. R. KHADJIMBA a échoué d’abord dans un rapprochement avec B. BOUTBA puis Z. ARDZINBA, membre du même Parti du développement économique, qui décide finalement de se lancer seul en campagne. Les trois candidats décident cependant mais tardivement un soutien commun au mieux placé lors d’un hypothétique second tour.

 

Le bilan de S. BAGAPSH a certainement joué un rôle important dans sa réélection : recouvrement de l’intégrité territoriale avec la récupération sans coup férir de la haute vallée de Kodori, reconnaissance internationale, lente amélioration du secteur économique et des conditions de vie.

 


La division de la presse écrite

 

Même si semblables désaccords représentent une amélioration de la situation existant une décennie auparavant , il apparaît regrettable que l’impartialité n’ait point été plus présente dans les commentaires, aucun organe n’ayant pu être considéré comme neutre. Le recours à des « spécialistes » des média venus de Russie provoquant le départ de nombreux journalistes du journal « Echo Abkhazia » n’a point servi les intérêts de son propriétaire B. BOUTBA. Le responsable de la publication « Chegemskaya Pravda » évoque quant à lui des pressions exercées au niveau des maisons d’édition et un certain degré de vénalité des tribunaux compétents.

 

Le principe d’égalité de traitement a été respecté au niveau de l’information et de présentation des candidats. Des séances de questions et réponses avec les auditeurs n’ont pu que très imparfaitement répondre à l’attente de l’électorat plus soucieux de se voir proposer un débat entre les protagonistes sur leurs programmes respectifs. Le candidat B. BOUTBA a regretté que la chaîne de télévision qui lui appartient (ABAZA) n’ait point reçu l’autorisation gouvernementale de diffusion sur l’ensemble du territoire, son audition étant cantonnée aux alentours de Soukhoum.

 

L’identification du document justifiant la participation au vote et la politique à adopter en matière de délivrance de passeports

 

Ces questions ont été l’objet tout au long de la pré-campagne de nombreuses controverses. Lors des élections de 2004, il suffisait pour pouvoir voter d’être muni du passeport abkhaze, d’un document ancien émis du temps de la période soviétique ou d’un formulaire adéquat. Cela avait conduit à de nombreux abus alors dénoncés et abouti à des troubles et à l’annulation du scrutin.

 

L’été dernier, des débats houleux ont eu lieu au Parlement sur la distribution des passeports désormais reconnus comme seuls justificatifs pour participer au vote, une question particulièrement délicate dans la région de Gal.  Cela devait conduire à la démission en août du Secrétaire au Conseil de Sécurité, l’historien Stanislas LAKOBA et à la décision du Président BAGAPSH de suspendre la délivrance de passeports à partir du 1er octobre.

 

Ainsi, alors qu’environ 14 000 votants étaient répertoriés en 2004, le district de Gal à majorité géorgienne n’en comportait plus que 3 523 à la date du 4 décembre, la demande de passeport représentant essentiellement un acte de citoyenneté incompatible avec la détention d’un quelconque lien avec la Géorgie (la double nationalité n’est acceptée qu’avec la Fédération de Russie). Cela a pu dissuader un certain nombre, voire un nombre certain d’habitants à se faire enregistrer. Cette polémique, essentiellement lancée par R. KHADJIMBA, avait sans aucune doute des visées électoralistes.  La région de Gal avait très majoritairement voté pour S. BAGAPSH en 2004, sans doute en raison de sa réputation de plus grande conciliation pour la population mingrélienne, son épouse appartenant d’ailleurs à cette minorité.   

 

La répartition par nationalités se présente à la date du 4 décembre comme suit :


Abkhazes 73 893

Abazins 2 139

Russes 17 814

Arméniens 32 288

Géorgiens 12 156

Autres nationalités 7 731

 

Il faut remarquer que pour tenter de résoudre cette question, la  Commission électorale, soucieuse avant tout d’écoute et de cohérence a largement bénéficié des recommandations de la Ligue des Votants et des ONG comme le Centre pour le Progrès Humanitaire. L’apposition lors du vote d’un cachet sur la page 17 du passeport, cela afin d’éviter tout fraude, a ainsi pu être décidée.

 

Il est à regretter que l’initiative lancée par le président du Parti du développement économique, le candidat B. BOUTBA, d’élaboration d’un  « Code de bonne conduite » rédigé par la Chambre Sociale à l’intention des candidats, de leurs représentants, des ONG et mouvements politiques, des journalistes de la presse écrite et parlée et reconnaissant la « suprématie de la Loi et des principes démocratiques, collectifs et personnels » n’ait point été suivie d’effet, les autres candidats ayant fait part de leurs réticences à le signer.  L’incendie à Gagra du véhicule du représentant régional du parti de B. BOUTBA et d’un dépôt de l’entreprise Aradu appartenant au même candidat doivent être considérés comme les seuls débordements sérieux de la campagne.

 

Lors d’une tournée menée par l’auteur dans des bureaux de vote de la région d’Ochamchire, aucune infraction n’a été constatée sur la conduite des opérations de vote. 88 observateurs en provenance de 20 pays ont reconnu que les élections ont été conduites de manière transparente et démocratique. La Ligue des Votants déclarait pour sa part que les élections présidentielles en Abkhazie avaient en lieu conformément aux règles édictées et que la mise en évidence de quelques irrégularités ne pouvait d’aucune façon entacher les résultats.

 

Les résultats des élections proclamés le 14 décembre lors de la conférence de presse du Président de la Commission électorale centrale , M. Batal TABAGUA se présentent comme  suit :

 

Nombre d’électeurs répertoriés : 138 447

Nombre de votants : 101 756

Soit une participation de 73%

Nombre de votants ayant exprimé un vote contre  l’ensemble de candidats 1 893

Nombre de votes nuls 3031

 

Nombre de votes en faveur de

Zaur ARDZINBA   9 296 (9,14%)

Serguei BAGAPSH 62 231 (61 ,16%)

Vitali BGANBA 1 326 (1 ,30%)

Beslan BOUTBA 8 395 (8,25%)

Raoul KHADJIMBA 15 584 (15.32%)

 

Les contestations ont été peu nombreuses sans doute en raison de l’écart important entre les scores des premier et autres prétendants et à la dispersion des votes en faveur des opposants au Président sortant. Elles ont essentiellement été émises par R. KHADJIMBA révélant des «infractions en masse » et critiquant l’utilisation abusive des ressources administratives par le Président candidat. L’opposition d’un cachet sur le passeport lors du vote est également critiquée comme ayant pu inciter certains votants favorables à l’absention à s’exprimer pour le pouvoir de peur de perdre le versement de leur pension. Une autre série de mises en cause est venue de l’Association des Vétérans « AARUA » revendiquant un millier de membres et à l’origine des manifestations ayant conduit à l’annulation du scrutin de 2004. Il s’agirait sans doute de la part des nouveaux opposants de préparer dès à présent les futures élections parlementaires prévues au printemps 2012.

 

Deux candidats ont par ailleurs rapidement félicité le Président réélu, reconnaissant ainsi le légitimité du processus électoral, V. BGANBA dès le 13 décembre, B. BOUTBA et son Parti du développement économique le 14 décembre.

 

 


II            « L’ABKHAZIE RÉUSSIRA » (S. BAGAPSH) 


 

Dans un article publié le 15 octobre dernier par le journal « Washington Times », le président BAGAPSH marquait son entière confiance quant à l’avenir de son pays qu’il expliquait par cinq raisons :

 

-          « Notre indépendance s’enracine dans une exigence de justice, de liberté et de démocratie pour le peuple abkhaze »,

 

-          « En dépit de la guerre et du blocus, nous avons survécu en tant qu’Etat indépendant pendant seize années, une performance passée à dessein sous silence par les amis occidentaux de la Géorgie »,

 

-          « Nous disposons d’un vaste potentiel basé sur une identité nationale solide et de ressources économiques conséquentes »,

 

-          « Notre peuple sourit à nouveau et croit en l’avenir »,

 

-          « Nous avons confiance parce que le désespoir nous a quittés et que le monde réalise le bien fondé de nos convictions ».

 

Elu pour cinq ans à dater de son entrée en fonctions, le 4 février, le président BAGAPSH, fort de cet enthousiasme mesuré, devra s’atteler à des tâches particulièrement lourdes. Il disposera pour cela d’une confortable majorité au Parlement de 28 députés sur 35 jusqu’au printemps 2012, date des prochaines élections législatives.

 


-          L’affermissement de l’économie qu’il considère comme l’objectif prioritaire.  

 

Lors de sa première conférence de presse tenue le jour même de la proclamation des résultats, le président BAGAPSH, reprenant les grandes ligues de son Adresse au Parlement en juin dernier annonce une amélioration des finances publiques avec un budget équilibré en 2010 à hauteur de 3.8 milliards de roubles et de rentrées fiscales en augmentation de 25% par rapport à 2009 et une augmentation des dépenses d’investissement et des dépenses sociales.

 

Les projets d’infrastructure sont nombreux : rétablissement des liaisons ferroviaires et aériennes avec la Russie, début de la construction d’un nouvel axe routier en direction du Caucase nord, installation d’un gazoduc entre Tuapse et Soukhoum, contribution à la construction des infrastructures sportives de Krasnaya Poliana en vue des Jeux Olympiques d’hiver en 2014.

 

La prospection d’hydrocarbures sur le plateau continental au large d’Ochamchire est confiée à la compagnie russe « Rosneft ». Un effort devra être entrepris en matière de rénovation des infrastructures touristiques. L’étude de la question du droit de propriété à octroyer aux acquéreurs étrangers à des conditions qui restent à définir sera poursuivie au sein du Parlement.

 

 

-          La relève des défis démographique et linguistique

 

Le redressement à terme de l’économie et l’amélioration concomitante des revenus (locations saisonnières – hausse des revenus agricoles) devrait pouvoir permettre le nécessaire redémarrage de la natalité notamment au sein de la composante abkhaze de la population.

 

La langue abkhaze que l’écrivain  Alexei GOGUA qualifie de «chant de l’âme» subit une forte concurrence de la langue russe, un défi pour ce même interlocuteur aussi crucial que les enjeux économiques. La langue abkhaze dont l’origine remonte à la nuit des temps appartient à la famille linguistique du nord-ouest du Caucase sans aucun lien avec celles du Sud ; elle dispose de 2 dialectes principaux, au nord le Bzâp et au sud, le Abzâura.

 

Les Abkhazes restent également très attachés à un code d’honneur dénommé APSWARA maintenu également au sein des communautés abkhazes ayant émigré en Turquie à la fin du 19éme siècle (de nombreux responsables civils, dont un Premier Ministre et militaires au sein de l’équipe d’ATATURK) et présentes aujourd’hui encore dans des milieux influents en Syrie et Jordanie.


 

- La poursuite de la recherche d’une solution au problème des réfugiés.

 

Tant au long des seize années qui ont suivi la « Guerre Patriotique » de 1992-93, 60 000 personnes ont pu rejoindre la région de Gal. Au 1er janvier 2009, les statistiques notent que 1210 Géorgiens habitent dans le district de Gagra, 617 dans celui de Goudaouta au nord ; 786 dans le district de Gulripsh, 2271 dans celui d’Ochamchire, 8033 à Tquarchal au sud ; dans la capitale Soukhoum et aux alentours, plus de 15 000. La poursuite du mouvement de réinstallation dépend avant tout du degré de confiance entre les populations, certains ne pouvant oublier les trois opérations militaires lancées depuis la Géorgie en mai 1998, octobre 2001 et juillet 2006 et les périls toujours sous-jacents après le conflit d’août 2008 en Ossétie du Sud.   

 

21 écoles sont ouvertes dans la région de Gal dont 11 en langue géorgienne. L’article 6 de la Constitution établit que « l’Etat garantit à tous les groupes ethniques présents en Abkhazie le droit d’utiliser librement leur langue maternelle ». Les autorités abhkazes insistent sur le fait qu’en  aucune manière la population géorgienne n’a été expulsée d’Abkhazie mais que certains éléments ont quitté le territoire abkhaze en accompagnant l’armée géorgienne en retraite. Le mouvement de retour devait se poursuivre même si le règlement de cette question est des plus ardus. Les conclusions d’un rapport récemment rédigé par la Chambre Sociale sur l’appréciation portée par la population abkhaze sur le problème des réfugiés géorgiens sont éloquentes :

 

-          Méfiance de la société abkhaze face aux exigences de sécurité nationale et de stabilité régionale,

 

-          Craintes que les autorités de Tbilissi n’utilisent cette question comme principal enjeu de pression sur la poursuite des négociations,

 

-          Absence de statistiques fiables pouvant conduire à des manifestations et à nourrir les prétentions politiques de la Géorgie,

 

-          Difficultés à désigner les participants aux combats de la guerre de 1992-93,

 

-          Nécessité de surmonter les rancœurs sous-jacentes,  le recours aux doubles standards et les inégalités de traitement,

 

-          Attente la plus souvent inassouvie des acteurs internationaux participant aux négociations (ONU, Union Européenne, Conseil de l’Europe, Groupe des Amis, OSCE) d’une implication plus efficace.

 


III     EN FAVEUR D’UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE MULTIVECTORIELLE

 

Lors de l’inauguration d’un nouveau tronçon de l’axe routier est-ouest, le président SAAKACHVILI déclarait le 23 novembre 2009 que « cette route nous conduira à Soukhoumi ». Et d’ajouter : «Nous arriverons finalement à Soukhoumi et délogerons les occupants du territoire de la Géorgie. J’en suis absolument persuadé. Nous atteindrons notre but quelque résistance que nous devions rencontrer».

 

Le premier objectif que doit se donner la politique étrangère de l’Abkhazie apparaît être, au regard de telles déclarations, de résoudre la question du non recours à la force et à établir des garanties mutuelles de sécurité. La conclusion de l’Accord de cessez-le-feu et de séparation des forces signé à Moscou le 14 mai 1994 sous l’égide de l’ONU et de la Russie envisageait déjà l’obligation de ne plus recourir à de nouvelles hostilités.  Ce mécanisme devait se révéler inefficace  et les violations nombreuses notamment lors des incursions perpétrées dans les régions de Gal en 1998 et dans la haute vallée de Kodori en 2001 et 2006.

 

En présentant l’Abkhazie comme un « territoire occupé, toute trace d’autonomie ayant désormais disparu au profit du Kremlin » (déclaration de la porte-parole de la Présidence géorgienne du 10 décembre 2009), les autorités de Tbilissi tentent de faire oublier le caractère souvent tumultueux des relations avec la Russie. Les interlocuteurs abkhazes se plaisent à rappeler le ressentiment souvent éprouvé face aux séquelles de l’histoire, l’exode décidé au 19ème siècle par le pouvoir tsariste, la culpabilité décrétée du peuple abkhaze et plus récemment le blocus ordonné par le Président ELTSINE en 1996 et le soutien alors apporté par Moscou au principe de l’intégrité territoriale de la Géorgie. Les Abkhazes de sexe masculin âgés entre 18 et 50 ans n’avaient pas à l’époque le droit de franchir la frontière russe et cela jusqu’au début des années 2000. Le blocus étendu aux pays de la CEI ne sera finalement levé qu’en mars 2008.

 

La signature du Traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle avec la Fédération de Russie le 17 septembre 2008, qualifié par le Ministre des Affaires Étrangères, S. CHAMBA d’ « alliance stratégique », une « chance potentielle dont l’Abkhazie se doit de s’enorgueillir et de profiter » a changé la donne et résolu en grande partie le problème de sécurité de l’Abkhazie. L’article 3 du traité stipule que  «Les Parties  Contractantes coopèrent de manière approfondie sur les questions de souveraineté, d’intégrité territoriale et de sécurité. Elle se consulteront d’urgence à chaque fois qu’une des parties contractantes l’estimera utile, notamment lorsqu’il se présenterait une menace d’attaque ». La Russie avait déjà participé activement au maintien de la paix depuis 1994 et seule parmi les pays de la CEI, cela au prix de plus d’une centaine de victimes dans ses rangs. 

 

Le Président BAGAPSH place désormais les problèmes de sécurité au troisième rang de ses priorités derrière l’économie et la reconnaissance d’Etat et se déclare en faveur d’une politique étrangère multivectorielle.

La reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie, un mouvement déjà amorcé, doit s’amplifier (« ne jamais dire jamais »). Le travail diplomatique en direction des pays du Moyen Orient (Libye, Iran et Turquie notamment), d’Amérique latine (Equateur, Pérou), de la zone pacifique se poursuit. Cela ne doit pas faire oublier que le conflit avec la Géorgie reste entier et que les récents propos du président SAAKACHVILI laissent redouter de nouvelles provocations, plus probablement à la fin de 2010 ou début 2011 après un effort soutenu de remilitarisation.

 

La signature d’un accord de non-recours à la force devrait constituer la première étape pour mettre en place un espace sécurisé, condition sine qua non d’une reprise des pourparlers sur les racines du conflit. Les négociations de Genève, seul forum actuellement existant pour de telles discussions ont ainsi un rôle tout particulier à jouer pour aller au-delà de la mise en pratique du seul mécanisme de prévention et de gestion des incidents ; les deux parties expriment cependant de larges différences d’opinion quant à la désignation des garants d’un tel accord.

 

L’Union Européenne, reconnue par la Géorgie comme la plus acceptable pourrait jouer un rôle d’autant plus attendu que nombre d’interlocuteurs abkhazes expriment leur appartenance et leur besoin d’Europe. La présence d’observateurs européens sur le territoire abkhaze est cependant actuellement inacceptable si l’on prend en compte la position de franche réfutation de l’indépendance abkhaze (cf. le paragraphe sur la chronique de l’histoire d’une nation) et d’un alignement aveugle sur les thèses de Tbilissi. La référence au terme « entités de facto » n’est guère appréciée non plus qu’une surveillance satellitaire plus provocatrice qu’opérante exercée depuis peu par l’EUMM. A contrario, la publication par le Comité par la prévention de la torture et des peines et traitements inhumains ou dégradants (CPT) du Conseil de l’Europe d’un récent rapport relatif à sa visite effectuée sur le terrain en Abkhazie en avril et mai 2009 a été récemment qualifiée d’  « avancée politique significative » par le Conseiller à la Présidence chargé des droits de l’homme.

 

Bruxelles serait parfaitement en mesure de réduire les possibilités de remontée de la violence toujours latente à partir de la Géorgie. Les ressources nécessaires notamment au travers du nouveau Partenariat oriental pourraient servir à la reconstruction des infrastructures dans les régions toujours dévastées depuis l’issue du conflit en 1993 permettraient d’envisager de meilleures conditions d’existence pour les réfugiés.

 

La meilleure formule pour garantir la non reprise des hostilités réside dans l’assistance militaire de la Russie en Abkhazie, l’existence d’une Mission des Nations Unies (qui nécessiterait désormais une nouvelle dénomination et un nouveau mandat) exerçant des deux côtés de la frontière et la présence d’une Mission de l’Union Européenne en Géorgie. Trois niveaux de garanties pourraient à l’avenir s’exercer dans le cadre d’un accord de non-recours à la force : mutuel entre l’Abkhazie et la Géorgie ; régional dévolu à la Russie, la Turquie et l’Iran ; inter ou supranational à l’Union Européenne et aux Nations Unies. Des arrangements pourraient par ailleurs être discutés dans des domaines plus spécifiques comme le maintien du contrôle de la frontière dans le district de Gal, l’utilisation de la centrale hydroélectrique de l’Inguri (dont le fonctionnement n’a jamais été entravé tout au long de la période et a bénéficié de crédits internationaux), le réouverture de liaisons ferroviaires routières, aériennes, etc...

 

Un tel programme nécessite un grand courage politique de la part de l’ensemble des interlocuteurs, le sens de l’impartialité dans la compréhension de la situation sur le terrain mené autrement qu’au travers du seul prisme contrefait de Tbilissi, l’abandon de la politique des doubles standards, le retour à la confiance et l’absence de compétitivité entre les futurs garants, l’invention de nouveaux schémas dans la recherche de mécanismes de garantie mutuellement acceptables. Une telle exploration pourrait être confiée à toutes les bonnes volontés qu’il s’agisse d’ONG ou d’instituts de recherche soucieux de par une connaissance toujours plus approfondie du terrain, de mettre un terme à l’isolement de l’Abkhazie long aujourd’hui de près de deux décennies et ressenti ici en pleine intelligence sans acrimonie particulière, ni déclarations intempestives. Le bon déroulement des élections présidentielles du 12 décembre 2009, un fait indéniable, est désormais  à prendre en compte  comme un élément fondateur du programme précité.

 


IV CHRONIQUE DE L’HISTOIRE D’UNE NATION

 

Au cours de ce que certains historiens revendiquent comme douze siècles d’existence (les Abkhazes sont un des peuples les plus anciennement installés du Caucase, le terme « ABKHAZ » remontant ainsi au travers de sources écrites au 5ème siècle avant notre ère), l’Abkhazie a connu bien des vicissitudes dans sa lutte pour sa survie.

 

Sans remonter dans le détail aux temps immémoriaux des résistances aux conquêtes arabes (siège de la citadelle d’Anakopia), des dégâts causés par la déferlante mongole, des incursions des Ottomans à l’ouest et des Perses à l’est, on peut affirmer que l’ossature de l’Abkhazie (APSNY en langue abkhaze) n’a cessé de se perpétuer sur un territoire compris entre les bassins des rivières Psoy au nord et Inguri au Sud.

 

C’est bien après la signature en 1783 du traité de Georgievsk entre Catherine II et le souverain de Kartli - Kakhétie EREKLE II et l’annexion de ces territoires dans l’Empire russe en 1801 puis successivement de la Mingrélie en 1803 et de l’Imérétie en 1804 ( le terme de Géorgie n’est point encore apparu) que le prince Georges CHACHBA (CHAVARCHIDZE), Prince d’Abkhazie, signe en 1810, en tant que représentant d’un Etat souverain, une charte de protection maintenant un statut d’autonomie au sein de l’Empire de Russie semblable à celui du Royaume de Pologne et de la grande Principauté de Finlande.

 

Ce protectorat perdure jusqu'en juin 1864, un mois après la fin de la grande guerre du Caucase, date à laquelle il est mis un terme au règne des Chachbas et décidé de l’instauration du district militaire de Soukhoumi. A la suite des révoltes de 1866 et 1877, les Abkhazes sont déclarés « peuple coupable » par le gouvernement tsariste. Cela conduit au grand exode (« maxadzhirstvo ») d’au moins 200 000 habitants, soit la moitié de la population d’alors, à quitter leur terre natale pour l’Empire ottoman, à l’interdiction par les populations restantes de s’établir dans les villes de Soukhoum, Goudaouta et Ochamchire, à l’installation dans les zones désertées de nouveaux arrivants  le plus souvent mingréliens et aux prémices de l’inversion sur le territoire historiquement reconnu aux Abkhazes des statistiques en défaveur de populations autochtones. Cette condamnation du peuple abkhaze sera levée par le tsar Nicolas II. Après la désintégration de l’Empire russe en novembre 1917, l’Abkhazie, rejetant toute idée d’appartenance à la nouvelle entité géorgienne, décide de rejoindre l’Union des peuples du Caucase du nord et installe un Conseil Populaire Abkhaze. La Géorgie déclare postérieurement son indépendance en mai 1918 et envahit, avec le soutien de l’Allemagne, l’Abkhazie en juin 1918 qu’elle occupe jusqu’ici en 1921.

 

La République Socialiste Soviétique d’Abkhazie proclamée le 31 mars 1921 signe à termes de parité l’Alliance avec la RSS de Géorgie le 16 décembre. L’Abkhazie, en tant qu’État souverain participe le 30 décembre 1922 à la création de l’URSS. Cependant, à la suite des interventions de Staline et Béria (Mingrélien né à Soukhoum), le statut de l’Abkhazie est ravalé à celui de République autonome au sein de la RSS de Géorgie. Elle le conservera jusqu’à la chute de l’URSS.

 

Les mesures pour tenter de réduire l’identité abkhaze sont nombreuses tout au long de la période de contrôle géorgien : installation forcée de colons, remplacement de l’écriture abkhaze par l’alphabet géorgien en 1938, fermeture des écoles en langue abkhaze en 1945-46, arrêt des publications et de la radiodiffusion en langue abkhaze. Pour tenter de justifier semblable politique, Pavle Ingoroqva ira jusqu’à considérer les Abkhazes comme un peuple de migrants venus du Nord Caucase seulement au 17ème siècle occuper une terre considérée comme géorgienne et devant dès lors être traités comme des « hôtes ». Ces thèses sont redevenues d’actualité dans les années 1980. Les manifestations de refus organisées par les Abkhazes sont nombreuses en 1957, 1967, 1977, 1978 pour culminer le 17 mars 1989 lors d’une assemblée à Lykhny, capitale du royaume médiéval d’Abkhazie au cours de laquelle des milliers de participants signent un document exigeant le retour à la souveraineté de l’Abkhazie. Cela conduit à une vaste manifestation de refus à Tbilissi sévèrement réprimée le 8 avril 1989.

 

L’article 1 de la Loi constitutionnelle définissant les pouvoirs entre l’URSS et les sujets de la Fédération adoptée le 26 avril 1990 stipule : « Les républiques autonomes sont des États socialistes soviétiques et sujets de la Fédération de l’URSS. Les républiques autonomes et les structures autonomes entrent dans l’Union des Républiques sur la base du libre choix de leurs peuples et possèdent toute les compétences et prérogatives d’Etat sur leurs territoires en dehors des limites des pouvoirs transférés par leur libre choix à l’URSS et aux Républiques de l’Union ».

 

C’est ainsi en contradiction avec le droit de Républiques autonomes à conduire de manière indépendante leur destin en matière de souveraineté que  les autorités géorgiennes, en quittant la structure de l’URSS, ont unilatéralement décidé de manière tout à fait illégale d’inclure dans cette décision l’Abkhazie en lui refusant d’opter entre le maintien au sein de l’URSS, d’assumer pleinement son indépendance ou de demeurer au sein de la République ayant opté pour la sécession  de l’URSS.

 

C’est en conformité avec le texte précité que le Soviet Suprême de l’Abkhazie a décidé le 25 août 1990 le statut du pays comme celui d’un Etat souverain. L’Abkhazie devait par ailleurs, toujours sous juridiction de l’URSS, organiser, le 17 mars 1991, un référendum aux termes duquel une large majorité de la population exprimait son souhait de demeurer au sein de l’URSS.

 

C’est au moment même de la discussion d’un Traité élaborant les bases des relations entre les Républiques d’Abkhazie et de Géorgie que cette dernière lançait une agression militaire contre l’Abkhazie entre août 1992 et septembre 1993. Le pouvoir géorgien d’alors démontrait aussi sa politique d’annexion forcée, certaines voix allant jusqu’à prôner le génocide. Le Colonel Géorgi KARKARASHVILI, Commandant militaire en Abkhazie, ne déclarait-il pas le 25 août 1992 que « nous sommes prêts à sacrifier 100 000 Géorgiens pour anéantir 97 000 Abkhazes. Nous ne laisserons sur le sol abkhaze aucun descendant ». La destruction délibérée en octobre 1992 de la Bibliothèque et des Archives nationales à Soukhoum est ainsi vécue comme une tentative de destruction de la mémoire historique qui n’est pas sans rappeler le cas de Sarajevo.

 

L’historien Stanislav LAKOBA, Vice-Président du Parlement d’Abkhazie est sans doute le meilleur interprète de la psychologie de son peuple en déclarant en pleine « Guerre Patriotique », lors d’une conférence tenue à Londres les 22 et 23 avril 1993 que « nous sommes perdus entre la vie et la mort – être ou ne pas être.  La défaite dans cette guerre équivaudrait à l’extinction d’une nation toute entière. Nous avons apporté la preuve que nous sommes un peuple incommode mais en dépit de notre faible nombre, il n’apparait point aisé de nous anéantir de sitôt ».


Après la guerre, la Constitution du 26 novembre 1994 stipule dans son article 1 : « La République d’Abkhazie, APSNY, est un Etat souverain, démocratique et de droit qui a tout au long de son histoire, proclamé le droit de son peuple à disposer de lui-même ». En dépit de la guerre, l’Abkhazie ne devait pas déclarer aussitôt son indépendance laissant toujours la place à l’instauration d’une confédération avec la Géorgie.

 

La « guerre des six jours » de mai 1998 avec l’attaque par des groupes militaires géorgiens et le prise de contrôle de la région de Gal forçant l’armée abkhaze à la reconquête devait cependant conduire à une radicalisation des positions abkhazes. Le  13 octobre 1999, une nouvelle constitution était adoptée par 97% de la population, rompant tout lien avec la Géorgie. Le 13 octobre, le Parlement abkhaze adoptait la déclaration d’indépendance.

 

L’occupation de la haute vallée de la Kodori éphémère en octobre 2001, plus longue à partir de juillet 2006 représentent autant de nouvelles provocations notamment avec l’installation sur place d’un gouvernement en exil de « Haute Abkhazie ». La reconquête sans coup férir et sans faire aucune victime menée du 9 au 12 aôut 2008 a permis à l’Abkhazie de recouvrer un autre attribut de sa souveraineté d’Etat, à savoir son intégrité territoriale.

 

 

V    CONCLUSION

 

La tenue des élections présidentielles en Abkhazie le 12 décembre 2009 dont on a pu observer la pluralité et la diversité des candidatures, l’efficacité de l’organisation du scrutin, la forte participation révélant un intérêt tout particulier de l’électorat, l’absence de réelles contestations représente un succès indéniable pour les autorités même si le débat politique devrait encore s’affranchir d’inopportunes querelles de personnes.

 

L’Abkhazie en ayant organisé depuis 1993 trois consultations parlementaires et trois élections présidentielles dont une gagnée par l’opposition en 2005, disposant d’un système politique diversifié, de plus d’une certaine d’ONG actives, d’une presse libre, des libertés religieuse et d’enseignement renforce ainsi sa capacité à former un Etat (défini par la Commission Badinter comme une « communauté basée sur l’existence d’un territoire et d’une population soumis à une autorité politique normalisée, lui conférant la souveraineté ») et à légitimer toujours plus sa recherche en reconnaissance.

 

Dans une récente interview avec le « Washington Times », le président BAGAPSH, évoquant l’attitude des États Unis et de l’Union Européenne, indiquait qu’ « ils ne nous offrent aucune alternative, puis nous critiquent pour ce que nous agissons pour assurer au mieux notre survie ». La patience des nations ne se mesure-t-elle pas en siècles.  Gageons que des réponses appropriées soient promptement élaborées afin qu’à l’instar de nombre de précédents, il soit fait justice à cette longue attente.

 

 

Personnes rencontrées


-       Président de la Commission Électorale  Centrale – M. Batal TABAGUA

-       Ligue des Votants : M. Alkhas TKHAGUSHEV

-       Président de la Chambre sociale – Madame Natella AKABA

-       Ministre des Affaires Etrangères – M. Serguei CHAMBA

-       Candidats à l’élections présidentielle :

·      M. Serguei BAGAPSH

·      M. Vitali BGANBA

·      M. Beslan BOUTBA

·      M. Raoul KHADJIMBA

-       Conseiller à la Présidence pour la politique étrangère – Dr Viacheslav CHIRIKBA

-       Conseiller à la Présidence pour les affaires de presse – M. Nadir BITIYEN

-       Directeur du Centre des Recherches stratégiques – M. Oleg DAMENIA

-       Centre pour le progrès humanitaire (ONG) :

·      Directeur Exécutif : Mme Arda INAL-IPA

·      Directeur adjoint : Mme Liana KVARCHELIA

·      Membre : Mme Diana KERESELYAN

-       Ambassadeur de Russie – M. Semyon V. GRIGORIEV

-       Président du comité de Repatriation – M. Anzor MUKBA

-       Organes de presse :

·      Directeur du journal « Chekemskaya Pravda » - M. Inal KHASHIQ

·      Ancienne journaliste au journal « Echo Abkhazia » - Mme Nadejda BENEDIKTOVA

-       Écrivain ( patriarche de la littérature abkhaze) – M. Alexis GOGUA

-       Historien et ancien responsable du Conseil de Sécurité – M. Stanislas LAKOBA

-       Président de l’Association des Vétérans « ARUAA » - M. Vladim SMYR

-       Chef de Mission du Comité International de la Croix Rouge – Mme Ariane DE ROBIEN

 

 

* Maurice BONNOT est diplomate français à la retraite et ancien membre de la mission de l'observation des frontières de l'OSCE en Géorgie.

 


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