
| 20me anniversaire de l'ouverture du mur de Berlin |
| Date de publication: 4/11/2009 |
![]() "La République démocratique allemande et l'Union soviétique à la veille de la chute du mur de Berlin: un témoignage oculaire" par le Professor Igor MAXIMYCHEV, chercheur à l'Institut des Etudes Européennes au sein de l'Académie russe des sciences, ancien diplomate en poste à Berlin en 1989. Allocution prononcée à l'IDC, le 10 novembre 2009 Mesdames et Messieurs, Tout d'abord, je vous prie d'excuser mon français. Je n’ai pas l’occasion de parler français depuis presque 40 ans. Ma vie professionnelle de diplomate et de chercheur a été liée depuis 1956 à l'Allemagne – d’abord aux deux États allemands, ensuite à l'Allemagne unifiée. Mais en 1966 – 1971, j'étais, très jeune, Secrétaire à l'Ambassade Soviétique à Paris (rue de Grenelle à l'époque) et je pouvais m’exprimer assez couramment avec mes interlocuteurs français en leur langue maternelle. C’est à cette époque là que j’ai eu l’honneur d’être présenté au Général Charles de Gaulle, Président de la République. En effet, je me considère privilégié d’avoir connu ou au moins serré la main des deux hommes politiques qui ont eu le plus grande influence sur le destin de l'Europe occidentale d'après-guerre – Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. J'avais aussi l'honneur de compter parmi mes connaissances M. Pierre Pflimlin, le Maire de Strasbourg et l'ancien Président du Conseil des Ministres, ainsi que plusieurs collègues du Quai d'Orsay et du Corps diplomatique de Paris. Mon épouse et moi, nous étions aussi témoins de la révolte étudiante de mai 1968. Au centre de mes intérêts scientifiques de l'époque se trouvaient les relations entre la France et la République Fédérale d’Allemagne. Le couple franco-allemand était en train de devenir le moteur de l'intégration ouest-européenne. Beaucoup plus tard, en 1988, j'ai publié en Russie un livre sur l'histoire mouvementée des relations entre les Français et les Allemands qui portait le titre « Les voisins du Rhin ». Dans ce livre, je polémiquais entre autres avec la thèse d'un pronostiqueur américain alors en vogue, Hermann Kahn, qui prédisait qu’en 2000 l'alliance étatique franco-germanique serait une des puissances mondiales. Mais en 1988, j'étais à Berlin qui depuis plus de 40 ans avait cessé d'être la capitale du Reich, et qui n'était pas encore devenue la capitale de l'Allemagne unifiée. À la veille de la chute du Mur Alors que la République Démocratique Allemande vivait ses dernières années, j’ étais le Ministre-Conseiller extraordinaire et plénipotentiaire à l'Ambassade de l’URSS en RDA (l’équivalent de l'adjoint de l’ambassadeur). J'ai commencé à exercer mes fonctions le 10 mai 1987. Avant mon départ à Berlin, lors des dernières consultations auprès du Comité central du parti communiste de l’URSS et du Ministère des affaires étrangères concernant la situation en RDA, je n’ai rien senti d’alarmant. A l’époque, personne ne pouvait prédire ce qu’il se passerait dans deux ans et demi - ce coup d’éclat qui mettrait fin à la RDA. Certes, tout n’était pas pour le mieux dans ce pays, mais la situation dans plusieurs autres pays de la communauté socialiste – par exemple la Pologne – était pire encore. Les dirigeants soviétiques expliquaient les problèmes en RDA en premier lieu par le fait que son chef d’Etat, Erich Honecker, refusait de suivre la voie indiquée par Mikhaïl Gorbatchev et de procéder à des réformes. A Moscou, on croyait que les réformes comme celles que l’on avait engagées en URSS sous le nom de «perestroïka» pouvaient résoudre les difficultés de la RDA. En même temps, Gorbatchev ne voulait faire pression ni sur le Parti Socialiste Unifié d’Allemagne (SED) ni sur les autres partis communistes dans les pays socialistes fraternels. Gorbatchev soulignait, à huis clos, que les camarades de ces pays contrôlaient et comprenaient mieux la situation sur place; d’après lui, il fallait poursuivre une politique de non-ingérence absolue. Or, ce message qui était tout à fait légitime à sa base s’est réduit au fil du temps à une thèse aussi simpliste que destructive: «Chacun meurt tout seul». La suite, on la connaît très bien. Une fois arrivé en poste, j’ai tout de suite compris que la situation en RDA était en réalité bien plus grave qu’il ne le semblait vu de Moscou. En juin 1987, une manifestation ou on chantait les slogans « À bas le Mur! » et « Gorbi, Gorbi! » a eu lieu au centre de Berlin, à Unter den Linden près de l'Ambassade soviétique. Pourtant, malgré toutes les communications qu’envoyait l’Ambassade à Moscou, le Comité Central du Parti Communiste, qui déterminait entièrement la politique étrangère de l’URSS, se contentait toujours d’émettre des consignes du type «Il ne faut pas dramatiser la situation!». Dès l’été 1989, la fuite des Allemands de l'Est vers la RFA (la République Fédérale d'Allemagne) est devenue un exode massif. Le 7 octobre 1989, on s’apprêtait à fêter le 40e anniversaire de la création de la RDA. L'Ambassade soviétique avait préparé un grand nombre de documents et de dossiers concernant la situation en RDA pour Gorbatchev qui devait assister aux cérémonies officielles. Bien avant, le 20 septembre, l’ambassadeur de l’URSS en RDA, Viatcheslav Kotchemassov, avait été accueilli par Gorbatchev à Moscou. Après leur rencontre, il nous a transmis les propos de Gorbatchev: «La RDA est pour nous un pays d’une importance primordiale. On ne doit pas permettre à qui que ce soit de l’ébranler». Pour sa part, l’ambassadeur a ajouté: «La situation en RDA provoque une grande inquiétude à Moscou. Le souci majeur est de la sauvegarder». La tension montait au fur et à mesure que le jubilé s’approchait. On pouvait bien le sentir dans les interventions de l’ambassadeur aux réunions matinales des diplomates de l'Ambassade. [Citation:] «Pour ce qui est de l’estimation de la situation très alarmante avec les réfugiés, la faute de nos camarades allemands consiste en leur incapacité d’élaborer opportunément des décisions sur ce sujet. […] Ils subissent des dommages économiques et politiques considérables. Selon le pronostic pour l’année courante, plus de 100 mille personnes vont quitter la RDA. Ce sont les jeunes (moins de 40 ans), les ouvriers, les ingénieurs, les techniciens. Avant la construction du Mur de Berlin, on perdait chaque année quelque 160 mille personnes. Il est évident que la pression de la part des médias occidentaux y est pour quelque chose. On se demande si les camarades sont vraiment capables d’élaborer une politique efficace pour faire face à ce problème», a-t-il dit le 3 octobre. Le 5 octobre, peu avant l’arrivée de M. Gorbatchev, l’ambassadeur nous a annoncé: «La situation dans la république ne s’est pas améliorée, toute la société se trouve dans une attente malaisée. Il y a même des signes qui témoignent de préparatifs à d’éventuels excès et à des manifestations de violence à Berlin, y compris à la Porte de Brandenbourg. Il est difficile d’en faire des prévisions. Chose inexistante et oubliée depuis 1953: on a créé une commission spéciale auprès du Comité central du SED chargée de maintenir l’ordre et la paix sociale dans le pays». La fête des 40 ans de la RDA a donné une possibilité à Gorbatchev de s’adresser directement aux citoyens de la République. On attendait ses discours avec impatience. Un des slogans les plus populaires pendant les manifestations était «Gorbi, Gorbi!» Mais il n’a pas réussi à trouver les mots justes. Une bonne occasion et du temps précieux ont été perdus. Le 18 octobre, le Politburo et le Comité central du SED ont voté la démission d’Erich Honecker. Son adjoint, Egon Krenz, a pris la relève, ayant été nommé Secrétaire général du SED et président du Conseil d´État. Mais les nouveaux dirigeants, eux aussi, n’ont pas réussi à trouver un terrain d’entente avec la population. Le nombre de passages à l'Ouest s’est accru. Les manifestations sont devenues de plus en plus massives. La libre circulation pour tous est devenue la revendication commune de tous les manifestants. Début novembre, les dirigeants de la RDA ont décidé de simplifier au maximum les procédures pour l’obtention d’un titre de voyage, ainsi que celui de résident permanent de la RFA. Moscou a été mise au courant et cette décision n’a rencontrée aucune objection de la part des dirigeants soviétiques. Elle a été officiellement divulguée dans la soirée du 9 novembre. Or, Günter Schabowski, membre du Politburo du Comité central du SED, chargé d’annoncer cette nouvelle, a fait une gaffe. Il a laissé entendre que dorénavant les frontières de la RDA étaient complètement ouvertes. Des milliers de personnes se sont donc précipités vers le Mur à Berlin pour profiter immédiatement de cette chance dont ils étaient privés pendant 28 ans (le Mur a été inauguré le 13 août 1961). Les gardes-frontières se sont trouvés dans une situation difficile car ils n’avaient pas reçu d'instructions concernant le nouvel ordre (qui n’allait entrer en vigueur que le lendemain, le 10 novembre). Heureusement le bon sens a pris le dessus: les gardes-frontières de la RDA ont jeté à la poubelle les consignes les autorisant à tirer sur des violateurs de frontières. Ils ont ouvert les barrières. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, le Mur de Berlin a cessé d’exister. Le gouvernement soviétique a approuvé les actions des dirigeants allemands. Le 10 Novembre, M. Gorbatchev a exprimé dans son message à Egon Krenz, sa haute appréciation de la décision prise par le SED. La chute du Mur ne signifiait pas tout de même la fin de la RDA. Le SED, devenu le Parti du Socialisme Démocratique (PDS), ainsi que les démocrates réformateurs d'opposition ayant pris le pouvoir après les élections parlementaires du 18 mars 1990, tâchaient d’édifier un État allemand unifié qui hériterait des côtés positifs de la vie en RFA sans rejeter pour autant l’expérience favorable de la RDA. Mais la RDA ne pouvait résister ni à l'attraction de la monnaie ouest-allemande, ni à la pression de bulldozer de Helmut Kohl, surtout parce qu’ils attendaient un soutien de la part de l’Union Soviétique qu’ils n’ont jamais reçu. La chute du Mur de Berlin et tout ce qui s'en est suivi – y compris la réunification de l’Allemagne – a été hautement apprécié à Moscou, notamment dans le contexte des perspectives de la construction d'une Maison commune européenne, la «Grande Europe» ou une entité européenne s’étendant sur tout le continent, y compris l’URSS (la Russie). Un système européen de sécurité collective avait toujours envisagé comme un des pas le plus importants vers cette «Grande Europe» où tous les états européens, à titre égal, pourraient se trouver protégés de toutes les menaces. A Moscou, nombreux étaient ceux qui croyaient à l’énergie indomptable qui avait réuni l’Allemagne, et qui pourrait et devrait être utilisée pour assurer la réunification de toute l’Europe. Malheureusement, sous différents prétextes, cela n’a pas été fait. L’Occident a fait rater le projet de la Maison commune européenne ; il a renoncé à la création d’un système continental de sécurité collective. Entre l’Europe Occidentale et la Russie il n’y a plus aujourd’hui de rideau de fer, mais on a gardé une ligne de démarcation invisible. Le pacte de Varsovie a été dissous, mais l’OTAN n’a pas suivi son exemple. Bien au contraire, l’Alliance a commencé son élargissement à l’Est, vers les frontières de la Russie. L’UE tout comme l’OTAN n’hésitent jamais à montrer leur animosité à l’égard de la Russie, et à l’égard de tout ce qu’elle fait. Le processus entamé par la chute du Mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne est encore bien loin d’être achevé. Cela va être notre objectif pour les années à venir. La nuit des nuits La demande de simplifier les procédures pour les citoyens de la RDA pour l’obtention d’un titre de voyage dans les pays capitalistes, et en premier lieu en RFA, était une des revendications principales de toutes les manifestations dans les rues de l'Allemagne de l’Est. Début novembre 1989, la pression des manifestants a aussi aggravé les relations avec la Tchécoslovaquie. Dès que le gouvernement de la RDA a supprimé l’interdiction de visiter les pays socialistes sans visas, décidée avant les fêtes du 40e anniversaire de la création du pays, les Allemands de l’Est se sont rués massivement sur les routes qui menaient en Tchécoslovaquie pour se rendre au plus vite en Bavière. Comme résultat, toutes les routes principales au Nord de la Tchécoslovaquie ont été bloquées par un flot d’automobiles provenant de la RDA ce qui a provoqué le mécontentement de la part de la population locale. Prague a protesté à Berlin. Le nouveau gouvernement de la RDA a bien compris à ce moment-là qu’on ne pouvait plus traîner avec ce problème . Le lundi 6 novembre, les autorités ont publié le texte d’un nouveau règlement sur les voyages à l’étranger . Celui-ci a aboli la plupart des restrictions. Pourtant la population a rejeté ce nouveau règlement, car personne ne pouvait aucunement exclure la continuation de pratiques bureaucratiques arbitraires, même si leur ampleur ne serait plus la même. En outre, ce projet de loi limitait le séjour à l'étranger à 30 jours par an. Par conséquent, le lendemain, le Politburo du Comité central du SED a pris la décision de simplifier les procédures encore davantage. On a prévu d’ouvrir un poste de frontière pour tous les citoyens de la RDA désireux de partir pour la RFA à titre de résident permanent; on a supprimé presque toutes les conditions, auparavant nécessaires, pour cette catégorie de citoyens. Le ministre des Affaires étrangères de la RDA, Oskar Fischer, a tout de suite informé l’ambassadeur de l’URSS et l’a prié de demander l’avis du gouvernement soviétique concernant à ce projet; la réponse était attendu pour jeudi le 9 novembre au plus tard. Le Ministère de l’Intérieur et le Ministère de la Sécurité d'État de la RDA ont reçu l’ordre de préparer pour le 9 novembre un projet de règlement pour que les citoyens désireux de s’installer en RFA à titre de résident permanent puissent le faire sans passer par le territoire d’autres États. Dans la matinée du 9 novembre, deux colonels du Ministère de l’Intérieur et deux colonels du Ministère de la Sécurité d'État se sont mis à rédiger le texte du règlement. Pour des raisons inconnues, ils ont élargi de manière radicale les limites prévues pour ce règlement. Plus tard, ils ont justifié leur action par la volonté d’éviter les inégalités paradoxales entre les différentes catégories de voyageurs de la RDA – ceux qui voulaient quitter la république pour toujours semblaient être plus favorisés par les nouvelles procédures que ceux qui allaient revenir. D’ailleurs, on a appris de l’entourage d’Egon Krenz que «la libre circulation» devrait entrer en vigueur avant Noël au plus tard, soit avant le 24 décembre 1989. Résultat du travail des deux colonels: le nouveau règlement a supprimé presque toutes les formalités nécessaires pour l’obtention d’un titre de voyage pour toutes les catégories de citoyens. Ceux-ci pouvaient désormais passer par tous les postes frontière, y compris ceux entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. Il est à noter qu’ici les colonels ont commis une faute grave parce qu'il y avait quand même une grosse différence entre la ligne de démarcation sectorielle entre Berlin-Ouest et la RDA, et la frontière entre la RFA et la RDA. Seulement cette dernière relevait de la compétence du gouvernement de la RDA (à moins d’être en conformité avec des intérêts communs des États-membres du pacte de Varsovie) tandis que, dans le cas de Berlin, il s’agissait du traité signé entre les quatre puissances le 3 septembre 1971, d’après lequel toute question concernant Berlin relevait de la compétence des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l’URSS. La RDA n’étaient pas une des puissances compétentes dans la matière. Dans cette situation, «le dernier mot» appartenait à Moscou, mais Moscou n’était non seulement pas consultée, elle n'était même pas informée. Le gouvernement soviétique n'était pas contre l'ouverture du Mur. Du point de vue de la propagande, le fait même de l'existence du Mur était beaucoup plus néfaste pour l’image en Occident de l’Union Soviétique que pour la réputation de la RDA. À quelque six mois avants les événements, Gorbatchev s’était exprimé sur ce sujet de manière assez explicite à Bonn en répondant aux questions des journalistes. Il a dit, entre autres, que «rien n’est éternel» et que «le Mur pourrait disparaître un jour, à condition que les causes de son inauguration soient à leur tour éliminées aussi». Il a fini sa réponse de la façon suivante: «Je n’y vois aucun inconvénient». Les inconvénients ont été vus, par contre, par les dirigeants de la RDA de l'époque – Honecker et autres – qui croyaient que les jours de la RDA dépourvue du Mur seraient comptés. Il est possible que le gouvernement soviétique, s'il était informé des plans de la RDA d'ouvrir le Mur de Berlin, aurait demandé de reporter la mise en œuvre de cette décision (seulement en ce qui concerne le Mur) de 2 où 3 jours afin de pouvoir prévenir les trois autres puissances du Traité quadripartite d’éventuels changements. Il aurait fallu aussi prévenir le Sénat de Berlin-Ouest quant à la libéralisation du régime de la démarcation sectorielle et tout ce qui s’en est suivi: des milliers de migrants à loger, à enregistrer, à nourrir, à transporter, à munir d'argent. Mais l'Ambassade soviétique a appris l'ampleur du contenu de la décision de la RDA en même temps que tout le monde – par la télévision est-allemande qui relayait la conférence de presse quotidienne de Günter Schabowski. Par ses déclarations, on a appris qu’il serait bientôt possible de traverser les frontières en évitant moult atermoiements bureaucratiques. Seulement, au moment du discours de Schabowski, les gardes-frontières et les policiers de la RDA n’étaient pas au courant de ces changements tectoniques, car ils n’avaient reçu aucun ordre concernant ce nouveau règlement qui n’allait entrer en vigueur que le lendemain, le 10 novembre. Les médias de la RFA et ceux de Berlin-Ouest ont fait tout leur possible pour donner l’impression que Schabowski avait annoncé la suppression complète des frontières partout, et notamment à Berlin. Au bout de quelques heures, débordés par l'afflux de personnes à la frontière, les gardes-frontières les ont simplement laissées passer. C’étaient les gardes-frontières de la RDA qui étaient de vrais héros de cette nuit historique du 9 novembre, la nuit des rencontres des Berlinois. Les habitants de Berlin-Est ont envahi Berlin-Ouest. Ils bénéficiaient de la gratuité des transports en commun, on leur payait leur bière aux restaurants. Dans les rues, tout le monde s’embrassait. Une atmosphère festive régnait partout. Pourtant la direction de la RDA qui a pris la décision d’ouvrir le Mur a raté sa chance pour affermir et consolider son autorité, elle n’a pas su profiter de sa propre décision et se positionner en tant que leader du mouvement. On ne les voyait même pas pendant tous ces premiers jours après la chute du Mur. Ce n’est que le 12 novembre, quand les sapeurs de l’Armée nationale populaire de la RDA ont ouvert une large brèche dans le Mur à Potsdamer Platz, que l’on y ait vu le maire de Berlin-Est - le seul dignitaire de la RDA sur place. De l'autre côté on voyait le Président de la RFA, Richard von Weizsäcker. La direction soviétique a appris la nouvelle de l’ouverture du Mur de Berlin dans la matinée du 10 novembre. L'URSS a approuvé sans réserve cet acte. Le Mur de Berlin est devenu un symbole de désunion non seulement pour l’Allemagne mais pour toute l’Europe. Il devait disparaître. Et il a disparu. La chute du Mur signifiait une chance immense pour tous – pour Berlin, pour l'Allemagne, pour l'Europe, pour le monde entier. Les Berlinois ont saisi leur chance: à partir du 9 novembre, la ville a été pratiquement réunie. Moins d'une année après la chute du Mur, l'Allemagne aussi était unifiée. La RDA a perdu totalement la bataille de l'unification, la seule gagnante étant la RFA. Mais l'Europe n'a pas su devenir « une grande Europe » liée avec la Russie démocratique, et les deux parties du continent y ont beaucoup perdu. L'humanité n'a pas reçu l'appui européen monolithe nécessaire pour construire un monde nouveau. Tout cela reste notre tâche pour l’avenir. Les cérémonies pour commémorer le 20e anniversaire de la chute du Mur L’Occident, surtout les États-Unis, a su imposer son interprétation des événements du 9 novembre 1989 comme une défaite de l'Est, surtout de l'Union Soviétique. Par exemple, on lit dans le Figaro du 7 novembre les propos de Jean d'Ormesson, de l'Académie française, concernant l'anniversaire de la chute du Mur: « Il s'était passé quelque chose de considérable, longtemps resté inaperçu: les États-Unis et le monde libre avaient gagné cette Troisième Guerre mondiale qui n'a jamais eu lieu. Ils avaient gagné la guerre froide ». Cette interprétation est tout à fait compréhensible de la part des Américains qui se tiennent pour le centre de l'univers et de la part des Allemands qui y voient une sorte de récompense pour leur capitulation de 1945. Mais tous les autres doivent y voir clair – l'Union Soviétique a cessé délibérément et unilatéralement la guerre froide pour ouvrir la voie vers un monde nouveau. Pourtant, elle aurait bien pu continuer – l'économie et la force militaire de la Russie contemporaine se basent sur ce qui est l'héritage de l'URSS. On peut se demander si la stratégie des dirigeants soviétiques était vraiment sage d'abandonner tout sans aucune compensation simplement pour devenir l’ami des États-Unis et de l'Allemagne Occidentale. Mais c'est une autre question. L'Ouverture du Mur était l'œuvre du gouvernement de la RDA, approuvé par le gouvernement soviétique. Elle ne signifiait pas que la RDA devait disparaître. Pendant le plus grand meeting de l'histoire de la République Est-allemande, le 4 novembre 1989 à Alexander Platz à Berlin (près d'un million de participants), il n'y avait pas de slogans en faveur de l'unification des deux Allemagnes. Il y avait bien d'autres possibilités pour la développement de la situation. La majorité des forces démocratiques Est-allemandes visait « une RDA améliorée ». Un plébiscite sur la réunification n'a jamais eu lieu. Les voisins européens de l'Allemagne redoutaient la perspective d’une « Europe germanique ». Tout cela nous amène à supposer que les événements des années 1989-1990 n'ont pas été inévitables, dictés par les lois des réalités politiques et économiques, mais qu’ils étaient le fruit d’erreurs et de faiblesses de la part de plusieurs hommes d'Etat. Le 9 novembre 1989 a ouvert toutes les possibilités pour la construction d'une Europe nouvelle – sûre, prospère, jouissant d'une influence globale. Nous devons encore nous montrer dignes de cette percée vers l'avenir. |
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