
| La mémoire de la Première guerre mondiale |
| Date de publication: 3/6/2009 |
![]() Des réservistes russes à Saint-Pétersbourg en 1917 Le rôle de la Russie dans la guerre 14-18 Par Jean-Pierre ARRIGNON Au moment où l’on célèbre le 90e anniversaire de la fin de la guerre 14-18, il est intéressant de noter le souvenir laissé dans la mémoire occidentale du rôle des alliés dans le combat contre les « empires centraux », à travers les manifestations du 11 novembre dans la ville d’Arras. La ville d’Arras a été durement affectée par les combats de la première guerre mondiale où, aux côtés des soldats français, se sont illustrés les soldats anglais, canadiens et néo-zélandais dont on peut voir aujourd’hui les lieux de rassemblement, dans les célèbres « boves » c’est-à-dire les souterrains situés sous la Grand’Place et dans les carrières Wellington récemment ouvertes au public. Notons d’abord qu’à la différence du Président de la République qui, dans son message délivré à l’ossuaire de Douaumont, a explicitement cité les Russes parmi les alliés, le Ministre chargé des Anciens combattants et des victimes de guerre a purement et simplement omis de mentionner les Russes parmi les alliés, dans son message lu par le Préfet devant le monument aux morts ! De même l’harmonie municipale a joué les hymnes des pays en guerre, commençant par l’hymne allemand, puis se succédèrent les hymnes anglais, néo-zélandais, la Brabançonne et la Marseillaise, l’hymne russe fut encore oublié ! L’oubli quasi systématique des alliés russes dans les manifestations de mémoire de la première Guerre mondiale est incontestablement la principale cause de l’ignorance du rôle des Russes dans les combats de 1914 à 1917. De plus, le retrait de l’allié russe suite à la Révolution soviétique et au traité de Brest Litovsk (3 mars 1918) a encore accentué la marginalisation, puis l’oubli du rôle de la Russie dans cette terrible guerre. Pourtant, les pertes russes sont importantes : 1.750 0000 morts, soit 12% des 14 500 000 mobilisés. En valeur absolue, les Russes ont eu le plus grand nombre de tués ; les Français en ayant eu 1 380 000 soit 17% des 8 300 000 mobilisés ! Pour la majorité de nos concitoyens, les Russes n’ont participé qu’à la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, en 1914, le général von Moltke déroule le plan Schlieffen qui prévoyait une guerre éclair sur le front ouest. Les armées franco-britanniques se repliaient sur la Marne, Reims était occupée par les Allemands, quand le général Joffre stoppe le retrait des troupes alliées et décide de passer à l’attaque ; c’est la première bataille de la Marne du 4 au 6 septembre 1914 qui arrête l’avancée des troupes allemandes. Or, cette victoire de la Marne souvent attribuée aux taxis de la Marne réquisitionnés par le gouverneur militaire de Paris le général Gallieni pour envoyer des renforts sur la Marne, est due en grande partie à l’attaque russe sur le front de l’est qui a contraint von Moltke a envoyé deux corps d’armée prélevés sur le front ouest pour renforcer la VIIIe armée allemande d’Hindenburg, vainqueur à Tannenberg (17 août-2 septembre 1914). L’absence de ces deux corps d’armée dans le dispositif allemand a été essentielle dans la victoire française. Joffre lui-même a d’ailleurs reconnu combien l’intervention russe a été importante pour la victoire de la Marne. Cet oubli de la participation russe à la première guerre mondiale est encore plus marqué en Russie soviétique où il n’y a aucun monument aux morts aucune manifestation de mémoire. La participation de l’armée russe à la première guerre mondiale n’est rappelée que pour stigmatiser l’incurie du pouvoir tsariste et souligner l’impréparation des troupes et la médiocrité du commandement. Il a fallu attendre l’œuvre d’A. Soljenitsine, Août 14, paru en 1972 pour que commence un réajustement du rôle de l’armée russe dans ce premier conflit mondial. Depuis 1991, la chute du pouvoir communiste, la Russie s’est réappropriée son histoire ; elle veut garder le souvenir de tous ceux qui, par leur sacrifice, ont permis la victoire des alliés et qui jusqu’à nos jours sont les oubliés de l’Histoire. Il importe que leurs alliés, Français et Britanniques, honorent la mémoire de tous leurs compagnons et aident les Russes à se réapproprier leur histoire et à rendre le devoir de mémoire à tous ceux qui par leur sacrifice ont permis la victoire de la démocratie. Rappelons nous ce qu’écrit le Maréchal Joffre dans ses Mémoires : « Devançant toutes nos espérances, la Russie engageait la lutte en même temps que nous. Pour cet acte de loyale confraternité d’armes d’autant plus méritoire que la concentration russe était loin d’être achevée, l’armée du tsar et le grand-duc Nicolas ont droit à la reconnaissance de la France… » 13 août 1914. Jean-Pierre ARRIGNON est professeur d’histoire médiévale à l’Université d’Artois. Cette conférence a été prononcée à l'Institut de la démocratie et de la coopération le 7 novembre 2008. |
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