La Russie et l'Europe
Date de publication: 2/6/2009


Henry Charles Brewer (1866 - 1943) La cathédrale de la Dormition, Moscou





L’avenir de la Russie – l’avenir de l’Europe


Natalia NAROTCHNITSKAÏA

Si nous voulons vraiment comprendre la nouvelle ère politique dans tous ses aspects géopolitiques, juridiques,  internationaux et idéologiques, il faut surtout dépasser les banalités habituelles de la doctrine mondialiste.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, une restructuration du monde a été entamée dans le cadre d’une lutte pour l’héritage géopolitique de la Russie. Les slogans démagogiques sur la nécessité d’en finir avec les derniers vestiges du totalitarisme, et de les remplacer par la démocratie victorieuse, rappellent hélas trop les « vétustes » théories marxistes selon lesquelles la transition du capitalisme au communisme était la caractéristique principale de notre temps.  Une fois de plus, le monde se divise sous nos yeux.  La pression exercée contre la Russie non communiste est bien plus forte que celle exercée autrefois contre l’Union soviétique.

Toute l’Eurasie est actuellement l’objet d’une restructuration qui nous rappelle très précisément les vieilles idées et les vieux projets du passé impérialiste du Vieux Monde.  En adhérant à l’OTAN, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque prennent leur distance avec une Russie désormais étrangère.  Elles entrent dans une Europe latine, qui n’est pas dans un cadre néo-habsbourgeois mais bel et bien un ensemble sous domination américaine dont le but est de contrôler l’avenir non seulement de la Russie mais de l’Europe toute entière.

En réalité, l’arc qui s’étend de la Mer baltique à la Mer noire est redevenu, comme cela a été le cas depuis le seizième siècle, un barrage destiné à empêcher la Russie d’avoir accès à ces deux mers.  Le Kosovo est, comme il y a cent ans,  la seule route terrestre vers Salonique reliant l’Europe occidentale au détroit du Bosphore.  La Mésopotamie était la cible principale de la stratégie britannique pendant la Première guerre mondiale, comme l’atteste l’accord Sykes-Picot.

Lorsque le pape Jean-Paul II a affirmé que les Ukrainiens seraient les seules héritiers de Saint Vladimir, et lorsque il s’est acharné à établir des diocèses catholiques en Russie, il semblait agir en digne héritier du pape Urbain VII qui a réagi à l’Union de Brest en 1596 (selon laquelle une partie de l’église orthodoxe s’était ralliée à Rome) en criant « Oh ! mes Russes !  C’est par vous que j’espère atteindre l’Orient ! »

Enfin, les Anglo-Saxons triomphants qui entrent à Kaboul et en Mésopotamie en tant qu’unités de « maintien de la paix » viennent de réaliser les rêves les plus osés de Disraeli et de Palmerston.  Un membre actuel de la Chambre des Lords, Lord Judd,  imitateur assez comique de Palmerston, est en train de créer des « Comités tchétchènes » au Conseil de l’Europe, sans doute afin de flatter par imitation son idole qui, lui,  avait créé des Comités tcherkesses lors du Congrès de Paris de 1856.

La lutte pour le contrôle des ressources naturelles et des routes de communication terrestres et maritimes reste la principale raison pour laquelle les guerres sont menées. Voilà pourquoi l’Occident essaie actuellement de repousser la Russie hors de l’Europe, vers le Nord et vers l’Est, loin de son accès aux régions de la Méditerranée , de la Mer noire, de la Mer caspienne et, par ce biais, à leurs ressources naturelles.  Cet espace représente la frontière nord de l’ellipse mondiale de l’énergie qui inclut la péninsule arabe, l’Irak et l’Iran, le Golfe persique, le Caucase nord (Caucase russe) et l’Afghanistan.

La frontière méridionale de cette ellipse commence dans la Méditerranée et dans le détroit du Bosphore.  Elle est destinée à relier les positions anglo-saxonnes en Turquie pour atteindre l’Afghanistan en passant par le Golfe persique et le Pakistan.  Pendant un certain temps, l’Afghanistan a échappé au contrôle des Anglo-Saxons tandis que l’Irak était un obstacle.  Les deux ont été détruits.  Il ne reste plus beaucoup de temps pour l’Iran.

La frontière septentrionale de l’ellipse énergétique passe par l’Ukraine, la Moldavie et le Caucase (nord et sud).  Voilà pourquoi les territoires situés entre la Mer noire et la Baltique sont rattachés à la sphère d’influence atlantiste.  Le plus grand démocrate de tous les temps, Mikhaïl Saakashvili, le président géorgien, reçoit le plein soutien des Etats-Unis tandis que la Biélorussie, qui pour le moment reste la pièce manquante du puzzle, est cruellement persécutée.  Nous assistons actuellement à une pression croissante exercée sur la Russie afin qu’elle se retire de Crimée ;  nous voyons comment les émeutes en Tchétchénie sont présentées comme un mouvement de libération nationale et comment la Géorgie est de plus en plus aspirée par les Américains.

La stratégie eurasiatique de Washington vise à obtenir le contrôle absolu sur la totalité de cette ellipse énergétique. Les Etats-Unis veulent priver tous les concurrents potentiels et existants, qui généralement se trouvent bien plus proches de ces ressources naturelles, de toute possibilité d’en réglementer l’usage.
Le conflit en Tchétchénie est utile pour atteindre ces deux buts stratégiques.  Voilà pourquoi un simple problème criminel a été transformé en instrument d’un projet mondial.  Mais, enfin, depuis toujours l’expansionnisme islamique a été guidé vers certains buts géopolitiques par un projet non-islamique.

En 1835, le navire britannique « Vixen » (La Renarde) a été capturé non loin de la côte du Caucase avec, à son bord, des armes destinées aux Tcherkesses.  Nous observons à nouveau, de nos  jours, une tentative des américains pour relier tous les points stratégiquement sensible situés tout au long de la ligne Méditerranée - Asie mineure – Golfe persique – Pakistan.  

Dans ce contexte, le discours tenu sur la fin de la Guerre froide ne peut que nous laisser sceptiques.

Les relations internationales du 20e siècle, y compris l’instrumentalisation actuelle de la démocratie, se distinguent du passé impériale à seulement deux égards : des motivations idéologiques sans précédent et un manque frappant d’élégance aristocratique.

A l’époque où la liberté du Tiers État concurrençait l’égalité des prolétaires, les présidents américains et les secrétaires-généraux soviétiques, élevés tous les deux davantage dans la culture de masse que dans celle de Mozart, étaient bien éloignés des manières et de la morale du prince Metternich et du prince Gortchakov.  Au lieu du comportement élégant de ce dernier (« la Russie se recueille »), nous avions celui d’un Khrouchtchev et d’un Rambo.

Cependant, la guerre de Corée, l’invasion américaine de Cuba et l’invasion soviétique de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie ne représentaient aucune nouveauté dans les relations internationales, excepté le fait qu’elles étaient accompagnées d’une tentative sans précédent d’identifier les intérêts nationaux avec les canons moraux et éthiques de l’univers.  Cette tentative a transformé l’opposant politique en ennemi de l’humanité.  Le communisme et le libéralisme sont tous les deux les créations d’une même philosophie du progrès ; ils prônent l’« internationalisme prolétarien », « le bonheur de l’humanité », et la « démocratie » comme les buts principaux de la politique étrangère à la place des intérêts nationaux.  Par conséquent, au XXIe siècle, les projets géopolitiques sont présentés sous l’optique d’une lutte manichéenne entre le bien et le mal.

L’enseignement actuel du libéralisme comme seule vérité possible qui, par conséquent, doit être omnipuissante est une façon de théologiser un projet historique.  La super-communauté mondiale, quelque chose que jadis le marxisme prêchait et que le libéralisme prêche encore, nous parait une caricature de l’idée d’un Rome métaphysique (la translatio imperii) errant de l’Ouest à l’Est et inversement. Il est frappant de voir comment le marxisme et le libéralisme condamnent leurs ennemis en utilisant le même vocabulaire.  Quand on entend « l’histoire avance vers le triomphe du marché libre et de la démocratie, tandis que certains pays reste au bords de la route », on croit entendre Nikita Khrouchtchev.  En réalité, c’est Condoleeze Rice qui parle ainsi.

Ici encore je suis contrainte à faire une remarque politiquement incorrecte. Aujourd’hui nous observons que toutes les constantes d’une rivalité séculaire pour le contrôle du littoral et des matières premières restent présentes, mêlés à des aspects de la Guerre froide qui rappellent les guerres de religion.

Nous observons un retour à une façon de penser pré-westphalienne selon laquelle la souveraineté et le droit international classique n’avaient aucune importance.

Le traité de Westphalie, conclu en 1648, a mis fin à la Guerre de trente ans, une guerre menée pour des raisons idéologiques et religieuses. Depuis cette date, c’est l’État-nation qui est devenu un sujet de droit international, quelque soit la forme de son gouvernement qui varie en fonction du choix national.

Les Lumières et la démocratie libérale ont fait de « la souveraineté du peuple » leur point de départ.  Le droit international public est basé sur le principe de la souveraineté absolue de chaque État-nation. Celui-ci ne peut pas être considéré comme supérieur ou inférieur rangé selon son degré de « civilisation » .

Le chapitre premier de la Charte des Nations-Unies, intitulé « Buts et principes », ne contient aucune référence à quelque système religieux, philosophique, social ou politique que ce soit. Ce chapitre ne mentionne même pas la démocratie comme but.  Au contraire, il insiste sur l’ « égalité souveraine » de tous les différents acteurs des relations internationales, c’est à dire des républiques comme des monarchies, des sociétés à caractère religieux ou laïc et des démocraties libérales de type occidental.  Du point de vue du droit international et de la Charte de l’ONU, tous ces États sont absolument égaux en droit.  Aucun d’entre eux ne peut être qualifié de progressiste ou de réactionnaire.

Kant disait déjà en son temps qu’une guerre de châtiment (bellum punitivum) entre États était inacceptable précisément parce que les relations entre États ne sont pas des relations entre supérieurs et inférieurs.  La charte de l’ONU interdit l’utilisation de la force ou la menace de son utilisation contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État.

Aujourd’hui, par contre, les petits États sont à la merci des puissants. Le monde non-occidentale interprète  le discours sur le droit de bombarder au nom de la démocratie universelle comme un échec des valeurs occidentales.

Il est tout à fait évident que l’Europe regarde son propre avenir sous un autre aspect que celui des banalités habituelles sur les droits de l’homme, la mondialisation et la démocratie.  La Russie, grande puissance de la fin du XXe siècle a été accusée d’être la principale menace contre la démocratie et les droits de l’homme.  Mais au moment même de l’effondrement de l’URSS, ces valeurs là ont été bafouées par l’Occident lui-même. Pourtant, les pertes stratégiques de la Russie ne profitent aucunement aux partenaires occidentaux de la Russie sur le continent européen.  Tous les changements ne profitent qu’à la stratégie eurasiatique des Etats-Unis, qui visent la soumission du continent tout entier à la stratégie américaine.  Plus la Russie est éloignée de l’Europe, plus l’Europe cessera elle-même d’être au centre des affaires du monde.  Par conséquent, l’Europe perdra aussi progressivement son importance aux yeux des Américains eux-mêmes :  elle deviendra seulement sa chasse gardée, au lieu d’être elle-même un centre de pouvoir.

L’idée de l’unité européenne a eu un grand pouvoir d’attraction pendant des siècles.   Mais de quelle unité s’agit-il ? Si l’Europe est censée n’être qu’une grande usine, son unité perd de son intérêt. Nous, les anciens soviétiques, nous savons très bien, par notre propre expérience, qu’un tel but est voué à l’échec.   Pour le téchnocrate, il n’y a aucune différence entre une puce électronique, Platon ou Shakespeare.  Un tel projet d’uniformisation du territoire européen ne donne aucune place, pas plus à la Russie orthodoxe qu’à aucune tradition ou civilisation nationale de la grande culture européenne.

La vraie coopération entre la Russie et l’Europe pourrait cependant donner un nouvel élan à notre continent à l’aube du troisième millénaire de notre ère.  Les grandes cultures romano-germanique et russe-orthodoxe partagent un seul et même fondement apostolique, chrétien et spirituel.  Les Européens, qu’ils soient Occidentaux ou Russes, ont donné au monde les plus grands exemples de la spiritualité latine et orthodoxe. Leurs génies expriment deux attitudes vis-à-vis de Dieu, mais aussi deux formes d’apostasie :  la rébellion de Faust exprime celle de l’Occident dans sa fierté et le défi lancé à Dieu par Ivan Karamazov, celui d’un russe orgueilleux qui refuse le repentir.

Jacques Le Goff, grand historien français du Moyen Âge, a lancé un appel pour une union entre l’Est et de l’Ouest de l’Europe, leur population et leur civilisation ayant les mêmes origines.

Une telle unité ne consiste pas dans la délimitation de nouvelles lignes de partage qui ne font que rappeler le Drang nach Osten1. La vraie unité ne découle pas de la dictature des normes du Conseil de l’Europe, qui rappelle, quant à elles,  les résolutions de la Troisième Internationale.

La vraie unité, celle d’une Europe vraiment indépendante, ne peut venir que de la reconnaissance d’une même valeur de nos héritages.  Notre avenir dépend de l’unification de nos cultures et de tous les composants ethniques et religieux de l’Europe – germaniques, romaines, grecques et slaves.  Voilà pourquoi l’avenir de la Russie, c’est l’avenir de l’Europe.


Copyright 2009, Institut de la Démocratie et de la Coopération