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Regards du siècle

Date de publication: 2010-04-19



Adrian Pabst et David Mascré sur la crise

 

IDC, 29 mars 2010.

 

Le 29 mars 2010, l’Institut de la Démocratie et de la Coopération a présenté le premier tome de ce qui deviendra sa collection officielle, «Regards du siècle».

L’ouvrage constituant ce premier tome est des plus actuels puisqu'il porte sur la crise économique, financière et politique traversée par les grandes nations du monde occidentale. Son auteur David Mascré est un jeune universitaire, docteur en mathématiques et docteur en philosophie, professeur de géopolitique de l'énergie et des matières premières à l'école des Hautes études internationales, qui s'est déjà fait remarquer par plusieurs ouvrages d'analyse prospective et de décryptage politique. Sous un titre révélateur et emblématique, « Crise, krach, collapsus, De la faillite des banques à la ruine des peuples et des Etats », David Mascré s’attache dans cet ouvrage à sonder les causes proches et lointaines de la crise contemporaine. Analysant les mécanismes qui, de la crise des subprimes à la crise grecque, ont conduit l’actuelle crise économique à muer et à passer successivement d'une crise immobilière, à une crise boursière, puis bancaire, puis financière et monétaire, l'auteur s'efforce de comprendre les processus qui ont conduit à cette série de basculements successifs et de sonder derrière ces enchaînements techniques les causes anthropologiques, morales, intellectuelles et spirituelles de ce qui se révèle de plus en plus être une crise de civilisation. A travers ce travail d’analyse, l’auteur s’efforce de décrypter les prochains facteurs de rupture et d’analyser quelles pourrait à terme être la redistribution des cartes au lendemain de cette série de bouleversements géopolitiques mondiaux.

Par delà une analyse technique fondée sur la connaissance la plus à jour des mécanismes souvent extrêmement complexes qui régissent aujourd'hui la sphère financière et monétaire, c'est en réalité à une authentique analyse philosophique, anthropologique et politique que nous convie en réalité David Mascré dans cet ouvrage en posant à nouveaux frais la question des finalités de l'économie et des justifications des constructions politiques et sociales édifiées depuis soixante ans.

Outre David Mascré, l'IDC a été honorée de la présence d’un second conférencier, Adrian Pabst, professeur en science politique à l’Université de Kent (Angleterre). Après que David Mascré a présenté les grandes lignes de sa pensée sur la crise contemporaine et donné à voir les grandes lignes prospectives des évolutions économiques et géopolitiques probables, Adrian Pabst, en réponse a développé avec force une analyse pointue des fondements du capitalisme moderne qu'il s'est efforcé de mettre en regard des principes de la doctrine sociale de l'Eglise.

Dans sa présentation, David Mascré a commencé par mettre en avant la thèse centrale de son livre : la crise actuelle n'est pas seulement une crise économique ou financière mais une authentique crise de civilisation. Plus qu'une crise de notre crédit, c'est une crise de notre credo. Techniquement, la crise financière provient de l'éclatement d'une série de bulles constituées depuis 2001 suite à la décision prise par Alan Greenspan et les financiers de Wall Street d'accélérer l'abaissement des taux directeurs de la FED et de prolonger ainsi artificiellement le maintien de l'american way of life dans un contexte où les Etats-Unis n'étaient plus en mesure de mobiliser un appareil productif efficient et où le basculement de la sphère productive vers l'Asie les poussait à se lancer toujours plus aveuglément dans la fuite en avant du tout financier.

Ainsi s'est constituée une gigantesque économie de la dette dont nous voyons aujourd'hui partout proliférer les fruits vénéneux et dont nous ne faisons que commencer à payer la facture. Chômage de masse, laminage des classes moyennes, effondrement des Etats providence, hausse des taxes foncières, explosion de la pression fiscale, rupture du contrat social, cessation des retraites, hyperinflation, implosion de l'euro sont autant de scenarii qui sont aujourd'hui plus que possibles, probables.

Aux Etats-Unis, la crise s'est déployée selon une série de mécanismes désormais bien identifiés. La stagnation des salaires, le basculement du pouvoir décisionnel des patrons producteurs vers les actionnaires anonymes et la basculement de l’économie industrielle vers une économie hyperfinanciarisée ont créé les conditions d'un découplage de l'économie financière d'avec l'économie productive. Face à la stagnation des salaires, et à la constitution de la bulle immobilière, une large frange des classes moyennes et inférieure américaines s'est retrouvée dans l'incapacité d'accéder à la propriété. L'artifice des subprimes a un temps donné l'illusion d'un possible rattrapage. Mais sans empêcher l'explosion financière attendue. La faillite avait des causes financières et économiques mais aussi sociales, notamment le besoin ressenti par certaines familles de s'éloigner des centre-ville délabrés et confrontés à un effondrement du niveau scolaire.

Mais la crise était surtout due à une politique monétaire irresponsable menée par l’ancien président de la Federal Reserve, Alan Greenspan. Au lendemain de l'explosion de la bulle internet en 2000-2001, Greenspan a en effet permis, sous le prétexte de relancer à tout prix une machine qui commençait déjà à s’essouffler de toutes parts, que la Fed déverse des montagnes de liquidité dans l’économie. De fil en aiguille, une folle politique de facilitation du crédit, dégagée de toutes les règles prudentielles habituelles, s’est ainsi mise en place. On s'est ainsi mis en quelque sorte à payer les gens pour emprunter. On a ainsi pénalisé l’épargne tout en favorisant à outrance le crédit. C’est cela qui constitue la racine, la source première, de la crise de 2008.

Parallèlement la décennie 2000-2010 a vu la Chine connaître un fantastique essor économique et industriel. A partir de 1990, la Chine adopte une voie de développement propre synthèse de volontarisme politique, de dirigisme planiste et de capitalisme individuel. Elle commence sa montée en puissance. La Chine est ainsi passée successivement du statut d'atelier du monde, d'usine du monde, avant peut-être de devenir demain le laboratoire du monde. Un duopole s'est ainsi mis en place, savamment agencé, entre les Etats-Unis et la Chine. Les Américains achètent les produits à bas coût, pendant que les Chinois exportent et amassent ainsi de colossales réserves de devises. Ce double mécanisme a permis aux Américains de continuer à maintenir artificiellement leur pouvoir d’achat et aux Chinois de développer leur politique de montée en puissance internationale tout en préservant leur marché intérieur.

 

Les Chinois pouvaient lancer leur machine industrielle, selon des voies de réforme politique et des modèles de développement économique conceptualisés dès le début des années 1980 par Deng Xiao Ping. Sur la durée, la montée en puissance de la Chine apparaît d’autant plus impressionnante qu’elle s’exprime dans un contexte de lent mais sûr déclin de la puissance américaine. Le phénomène il est vrai ne date pas d’hier, mais du milieu des années 60. La crise sociale des années Kennedy-Johnson, l’enlisement progressif dans la guerre du Vietnam et le décrochage en deux temps (1969 et 1971) du dollar par rapport à l’or (jusqu’alors mutuellement convertibles l’un dans l’autre) sous Nixon en ont été autant de signes avant coureurs, justement soulignés par de nombreux auteurs. A la suite de la guerre du Viet Nam, les géostratèges américains ont jugé qu’ils n’avaient d’autre choix pour sauver les intérêts de l’hyperclasse américaine et dans une moindre mesure prolonger de quelques années l’american way of life que de casser le système qu’ils avaient eux mêmes construit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. La suspension de la convertibilité or du dollar a marqué la fin – vingt-cinq ans seulement après son édification – du système issu de 1945. Leur stratégie pour masquer cette rupture a été triple : couvrir autant que faire se pouvait les failles du système en favorisant une inflation rampante (stagflation des années 70) ; favoriser les conflits extérieurs (stratégie de la tension) afin de divertir les populations américaines des problèmes réels et de rejeter sur un ennemi tout trouvé (URSS communiste, Iran khomeiniste, Afghanistan taliban) la responsabilité des problèmes internes ; développer la financiarisation de l’économie pour absorber les montagnes de dettes engendrées par l’économie américaine (illustrée dès cette époque par l’explosion du volume des pétrodollars). Au plan juridique et social, l’une des conséquences essentielles de cette évolution fut la rupture du contrat social tacite conclu dans les années 20 (fordisme) et 30 (New Deal) entre travailleurs et propriétaires des moyens de production Malgré leur structure actionnariale à l’époque déjà très forte, on peut dire qu’à l’époque le pouvoir dans les entreprises était partagé entre travailleurs-producteurs (via notamment leurs représentants syndicaux) et patrons-actionnaires. La rupture de 1971 va sur ce plan profondément modifier la donne. Les années 70 voient en effet l’actionnaire passer du statut de spectateur passif du développement de l’entreprise (payé en dernier après que le patron eut réparti les bénéfices entre les salariés et les investisseurs) à celui d‘acteur clé du développement de l’entreprise. Avec Carter et plus encore avec Reagan, le pouvoir entrepreneurial passe directement des patrons producteurs aux actionnaires spéculateurs. Il y eut là un basculement anthropologique, sociologique et économique qui fut aussi en définitive un basculement civilisationnel. Ce basculement se traduisit notamment par l’enfermement de l’économie dans une logique du court terme (marquée par la recherche du profit maximal dans le temps minimal) au détriment d’une politique de long terme (fondée sur la définition d’axes stratégiques, la construction de facteurs de puissance et l’anticipation de ruptures techniques à venir).

 

De ce point de vue la crise contemporaine marque un vrai basculement. Plus qu’une crise conjoncturelle, elle illustre et témoigne d’un véritable glissement civilisationnel. La crise que nous vivons n’est pas une crise de notre crédit mais une crise de notre credo. C’est une crise de notre façon de penser le monde et la société. Cette crise est avant tout anthropologique et morale. C’est la raison pour laquelle il est vain de vouloir compartimenter les différentes séquences de la crise et analyser successivement en les opposant plus ou moins l’une à l’autre une crise immobilière, une crise bancaire, une crise boursière, une crise budgétaire, une crise obligataire, une crise monétaire … Malheureusement, le système actuel de formation des élites occidentales les empêche de voir ce qui se joue aujourd'hui sous nos yeux. Il y a en effet chez nos élites dirigeantes une forme d’autisme, une compartimentalisation mentale qui les rend aveugles et incapables de voir le réel. L’unilatéralisation de la pensée, qui se traduit à l’échelle collective par la production de ce que l’on appelle à juste titre la pensée unique, est précisément le résultat d’une perte chez les élites de l’esprit de finesse, de cette capacité de saisir les choses avec le cœur autant que la raison qui de tous temps avait fait la force des grands hommes d’Etat. Un excès de modélisation, fruit du culte informatique et du fétichisme technologique, nous a fait prendre des vessies pour des lanternes et une variation de cours boursier pour un indice de prospérité collective. Ce fétichisme technolâtrique structure désormais nos consciences collectives et tend à faire de nos contemporains de véritables robots. Bergson avait en son temps, dans son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion envisagé une humanité qui se serait vue dotée d’un supplément d’âme : l’hypertrophie de la technique tout à l’inverse, nous plongé dans une société marquée par le rabougrissement et l’amoindrissement des âmes. Cette tendance techniciste et matérialiste est lié à l’hypertrophie de la machine. L’irruption de l’informatique – symbolisée par le développement des supercalculateurs et la facilitation incroyable du transfert et de l’échange en temps réel des informations – a permis la multiplication des flux financiers incessants, jouant sur des montants colossaux, sans rapport aucun avec le réel. Le réel, c’est fondamentalement ce qui résiste. Le réel, c’est l'engagement dans la durée. Tout à l’inverse, l’économie casino aujourd'hui dominante fonctionne sur le culte de l’instant. Ce n’est pas une économie du long terme mais du court terme. C'est une économie virtualisée, qui fait perdre aux décideurs le contact avec le réel et par suite avec l'objectivité. Notre rapport au réel est désormais essentiellement faussé quand il n'est pas complètement perturbé. L'hypermathématisation de la finance a donné aux banquiers et aux spéculateurs l'illusion de disposer d'outils infaillibles car construits sur le principe de modèles mathématiques réputés sûrs et imparables alors que la plupart du temps, les modèles utilisés reposaient pour l'essentiel sur du vent.

 

Le drame de l'histoire, c'est qu'elle ne repasse pas les plats. Si nous ne tirons pas les leçons des crises passées, nous risquons fort de couler. Il faut trouver les hommes qui seront capables demain de revenir au réel et de faire en toutes circonstances preuve d'une rigueur morale sans faille. Sans cela, nous risquons fort de continuer à nous enfoncer chaque jour un peu plus dans la crise.

 

 

 

Au plan géopolitique, de graves troubles sont aussi devant nous. Crises sociales, émeutes, ruptures territoriales, risquent en effet de conduire à l'effondrement de certains Etats et à la multiplication un peu partout dans le monde des zones d'instabilité. On l'oublie trop souvent mais la guerre est aussi une possible voie de sortie de crise. La perspective n’en est déjà pas réjouissante en soi. Elle en devient carrément effrayante quand on songe que des dizaines d'Etats désormais sont aujourd’hui nucléarisés ou dotés d'armes de destruction massives.

Certes, le pire n'est jamais sûr ; mais ce n’est pas une raison pour l'exclure pour autant. La meilleure source d'espérance demeure la révélation aux heures de grande épreuve de grands hommes capables de prendre en charge le destin de collectivités entières. Elle tient aussi à la persistance chez de nombreux peuples de cette sourde capacité de résistance qui les empêche de renoncer définitivement à ce qui fonde leur essence et leur identité. Ce n'est qu'en renouant avec le fil de leur histoire et de leur tradition longue que les peuples pourront de fait trouver les ressources indispensables à la réappropriation de leur destin et la reconquête de leur liberté. Ce n’est que par un effort conjugué de l’intelligence et de la volonté qu’ils pourront éradiquer les causes ayant conduit à cette crise profonde et durable.

 



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