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Natalia Narotchnitskaïa évoque à Rome l'unité de la civilisation chrétienne

Date de publication: 14.06.2012



Le 24 mai 2012, les membres de l'IDC sont intervenus dans une table ronde organisée par l'université La Sapienza, avec laquelle l'IDC vient de signer un partenariat, l'Institut des Hautes Etudes en Géopolitique, partenaire de l'IDC en Italie, et l'EURISPES, l'Institut d'Etudes Politiques, Economiques et Sociales. La table ronde a eu lieu dans les locaux de la Représentation en Italie de la Commission européenne.

Le professeur Antonello Folco Biagini, pro-recteur pour la coopération et Directeur du Centre pour la Coopération avec l'Eurasie, la Méditerranée et l'Afrique Sub-saharienne, a prononcé les premiers mots d'accueil. Il a été suivi par un représentant de la Commission européenne, Natalia Montefusco, une citoyenne russe de l'Estonie. En conclusion, Francesco Tufarelli, le directeur de cabinet du Ministre italien pour les affaires étrangères, a souhaité la bienvenue aux trois orateurs de l'IDC en disant que le dialogue entre le monde universitaire et les gouvernements était indispensable.

Ensuite, Natalia Narotchnitskaïa, présidente de l'IDC, est intervenue. Elle a remercié La Sapienza et l'ISaG en évoquant le fait que La Sapienza consacre un projet de recherche à l'histoire du concept de "La Troisième Rome". Elle a dit que ce fait rendait possible une comparaison entre la plus grande université d'Europe et la modeste Fondation qu'elle préside à Moscou, dans la mesure où la Fondation pour la Perspective Historique, tout comme l'IDC, essaie de comprendre les grands événements de la politique contemporaine à la lumière de l'histoire. Selon elle, il est impératif de distinguer les paramètres classiques de la géopolitique des aspects de la vie politique moderne qui dépendent uniquement des développements économiques récents.

La Fondation et l'IDC ont notamment étudié la question du rapport entre les droits de l'homme et la souveraineté nationale. Les deux associations ont essayé d'avoir une approche philosophique à la question. Mme Narotchnitskaïa s'est dite convaincue que seule avec cette approche on est en mesure de comprendre la politique moderne.

Elle a ensuite dit deux mots sur son propre parcours: diplômée de l'Institut des Relations Internationales à Moscou, elle a fait son doctorat à l'Académie des Sciences. Elle a travaillé pour les Nations Unies à New York dans les années 1980 avant de devenir député au parlement russe dans les années 2000. Elle est actuellement présidente de la Fondation pour la Perspective Historique et présidente de l'IDC à Paris. Elle a attiré l'attention du public à Rome sur la liste des personnalités politiques reçues à l'IDC depuis sa création: le président tchèque, Vaclav Klaus; l'ancien premier ministre russe, Evgueny Primakov; l'ancien ministre russe de l'énergie, Youri Shafranik; l'ancien ministre français des affaires étrangères, Roland Dumas.

Natalia Narotchnitskaïa a rappelé que l'IDC a fait appel à de nombreux intervenants, des universitaires ou des personnalités politiques, pour aborder le rapport entre le droit international classique et les droits de l'homme. C'est en effet une préoccupation majeure de l'IDC. Certes, tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut respecter les droits de l'homme mais il faut également se préoccuper de ce qu'il se passe avec le modèle westphalien dans les relations internationales. La présidente de l'IDC s'est dite convaincue qu'il faut élaborer des critères universels pour l'ingérence, car à l'heure actuelle, ce sont les pays puissants qui décident.

Ensuite, elle a rappelé les nombreux ouvrages publiés par la Fondation sur l'actualité politique mais avec un regard historique. Elle a notamment mentionné "La Partition" sur les mois qui ont précédé l'éclatement de la Seconde Guerre Mondiale; son propre ouvrage sur "Les grandes guerres du 20e siècle" (publié sous le titre "Que reste-t-il de notre victoire?" aux Editions des Syrtes à Paris); et un livre sur l'affaire Kononov. Elle a évoqué les parallèles qu'elle voit entre la géopolitique des grandes puissances occidentales à l'égard de la Russie à la fin du 19e siècle, au moment de la révolution bolchévique, pendant la guerre froide, et dans les années 1990 suite à l'effondrement de l'URSS.

La présidente de l'IDC dit qu'elle est souvent sollicitée pour intervenir dans des colloques sur des thèmes comme "Où va la Russie?" Elle a dit que souvent elle se pose la question, "Où va l'Europe?" Elle s'est dite préoccupée par certaines tendances dans la politique européenne et notamment par la tentative d'en finir avec les valeurs et les principes qui constituent le socle de la grandeur européenne. Selon elle, en effet, il y a une forme de totalitarisme anti-chrétien en Europe aujourd'hui. Elevée sous le régime soviétique, où il fallait sans cesse proclamer la vérité et la supériorité du marxisme, elle s'est dite très sensible aux mêmes tendances en Europe où il est nécessaire aujourd'hui de répéter les clichés du libéralisme. Elle a notamment évoqué l'affaire Buttiglione en 2004 quand un homme politique italien a été l'objet d'un véto pour un poste de commissaire européen parce qu'il est catholique. Natalia Narotchnitskaïa a dit qu'il fallait renouer avec la "première génération" des droits de l'homme car la soi-disant "troisième génération" est en train de les mettre en péril. Cette approche devrait être philosophique, a-t-elle dit, et il faudrait étudier la manière dont chaque nation et chaque civilisation interprète les principes universels.

En ce qui concerne le fameux dilemme "Europe-Russie", c'est précisément le christianisme qui est en jeu. On peut trouver les constitutions démocratiques partout dans le monde mais ce qui unit l'Ouest et l'Est de l'Europe, c'est le Pater Noster et Tu ne tueras point. Selon Mme Narotchnitskaïa, nous sommes unis par notre héritage chrétien bien plus que par notre attachement aux droits de l'homme. L'honneur, la foi, la patrie - ce sont les valeurs spirituelles qui unissent les Européens! Dire que seule la vie physique compte, c'est mettre fin à la culture humaine. Le sacrifice de soi-même pour ces valeurs, tel qu'il a été pratiqué par Notre Sauveur, est le fondement même de notre civilisation. C'est en cela que l'histoire humaine consiste. Sans ce sacrifice, il n'y aurait pas de nations ni de familles.

Natalia Narotchnitskaïa a conclu son intervention en disant qu'elle reste convaincue que, dans le monde nouveau qui est en train d'émerger, la Russie et l'Europe doivent impérativement se rapprocher afin de ne pas être marginalisés par les Etats-Unis et la Chine. Sans une alliance et une union entre l'Europe et la Russie, nous serons individuellement relégués au second rang dans les affaires du monde.

Ensuite, le Directeur des Etudes de l'IDC, John Laughland, est intervenu comme suit:

"Nous sommes réunis aujourd'hui à l'occasion de deux anniversaires importants, le bicentenaire de l'invasion de la Russie par Napoléon en 1812 et le jour, 24 mai, de l'entrée en guerre de l'Italie en 1915.

Le thème de la mémoire historique, et en particulier de celle des grandes guerres du 20e siècle, est une spécialité de l'IDC.  Je voudrais aujourd'hui aborder un aspect souvent occulté de la campagne de Russie, un aspect idéologique  qui me semble pertinent pour comprendre les problèmes dont souffre le rapport entre l'Europe et la Russie aujourd'hui.

Soyez sans inquiétude; regardez la guerre de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la sécurité de tous ... Ma destinée n'est pas accomplie.  Il nous faut un code européen, une cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois; il faut que je fasse de tous les peuples d'Europe le même peuple ... Voilà, Monsieur le duc, le seul dénouement qui me convienne.

Pour Napoléon, donc, l'invasion de la Russie était une étape nécessaire pour réaliser l'unité européenne.  Pour unifier l'Europe, Napoléon sentait le besoin impératif de vaincre une Russie jugée trop grande et trop puissante.  Pour Napoléon, comme pour Hitler 150 ans plus tard, la Russie devait être marginalisée de l'Europe afin que celle-ci puisse s'unifier.

Ce rêve d'une Europe unie sans la Russie a aussi inspiré des philosophes, notamment allemands, aux 18e et au 19e siècles.  Quand Fichte et Novalis ont parlé de l'âge d'or où l'Europe médiévale était unie, ils faisaient toujours abstraction de l'Europe byzantine, c'est-à-dire des Grecs et des Slaves à l'Est.  Ils évoquaient une Europe mythique et l'unité de la chrétienté oubliant que cette unité avait été définitivement brisée en 1054 à l'aube du deuxième millénaire.  Ils oubliaient aussi que pour l'esprit médiéval, l'unité de la chrétienté n'était pas une unité terrestre ni même une unité politique entre Etats comme le pensaient les philosophes allemands.  C'était une unité eschatologique, métaphysique et spirituelle, une unité non seulement entre églises et nations mais aussi entre le ciel et la terre.  Ainsi elle incluait bien évidemment l'Europe d'héritage byzantin là où l'unité terrestre cher aux philosophes du 19e siècle comme à Napoléon l'excluaient.

Nous sommes dans la même logique aujourd'hui.  L'Union européenne, qui est basée sur un rappel explicite du souvenir de l'Empire romain - dans la mesure où la Communauté économique européenne fut créée par le Traité de Rome - est un fruit de la Guerre froide et de la division de l'Europe en deux, c'est-à-dire sans la Russie.  L'unité de l'Europe occidentale n'a été rendue possible que par la domination américaine de cette partie du continent - les Américains voulait en souder l'unité contre le Pacte de Varsovie.  Après l'effondrement du communisme et de l'Union soviétique, on a beaucoup parlé d'achever finalement l'unité européenne mais on n'a jamais songé à inclure la Russie dans ce projet.  Ou plutôt, et ceci est fondamental, on n'en a jamais parlé dans le contexte de l'Union européenne mais seulement par rapport au Conseil de l'Europe.  En effet, la Russie a intégré le Conseil de l'Europe en 1996 et elle reste jusqu'aujourd'hui un membre à part entière de la première organisation paneuropéenne fondée en 1949.

Quelle est la différence entre le Conseil de l'Europe et l'Union européenne?  Elle est fondamentale.  Malgré certaines prétentions exagérées de la Cour européenne des droits de l'homme, le Conseil de l'Europe reste essentiellement intergouvernementale.  Il oeuvre pour l'unité européenne mais sans nier la diversité nationale du continent.  Pour lui, l'unité ne veut pas dire uniformité.  L'Union européenne, au contraire, est une organisation supranationale qui veut surmonter les unités naturelles de l'Europe que sont les nations et les remplacer par une structure technocratique et postmoderne.  Dans une telle structure, la Russie ne peut jamais avoir sa place et non seulement parce qu'elle est trop grande.  Cette différence fondamentale explique la raison pour laquelle, vingt ans après la fin de la guerre froide, nous sommes toujours en train de discuter de la "perspective" d'un dialogue avec la Russie alors que celle-ci aurait du commencer immédiatement après 1991 et qu'il existe déjà au sein du Conseil de l'Europe.

Autrement dit, c'est précisément le caractère supranational, c'est-à-dire anti-national, du projet de l'Union européenne qui non seulement est en train de détruire l'UE elle-même avec la crise de l'euro mais qui aussi rend impossible tout rapport raisonnable avec la Russie.  le fait que sommes aujourd'hui ici les invités de la Commission européenne ne devrait pas occulter ce problème évident. 

Le supranationalisme de l'UE n'est pas une simple considération philosophique.  Il se traduit dans du vrai pouvoir au niveau supranational, c'est-à-dire au dessus de tout contrôle démocratique. L'UE n'est pas la seule organisation occidentale à avoir adopté le supranationalisme depuis la fin de la guerre froide.  L'OTAN a fait exactement la même chose.  Au moins depuis l'attaque contre la Yougoslavie en 1999, mais aussi avec son Nouveau Concept Stratégique adopté à Lisbonne en novembre 2010, l'OTAN a une vocation clairement supranationale.  Elle s'est dotée du droit de protéger les droits de l'homme dans le monde entier y compris dans les pays qui ne se trouvent pas dans sa zone traditionnelle d'activité comme l'Afghanistan ou la Libye.

Il ne faut jamais oublier que la stratégie et la philosophie de l'UE et de l'OTAN sont identiques.  Les deux organisations bruxelloises sont en fait deux revers de la même médaille.  Ce sont deux créations parrainées par les Etats-Unis pendant la Guerre froide qui ont été renforcées, et non pas dissoutes, lorsque l'ennemi à l'Est a disparu.  L'OTAN a adopté un concept stratégique agressif à la place de sa position antérieure qui était défensive, tandis que l'UE a adopté une nouvelle monnaie dont le but était de renforcer sa position sur la scène internationale.  L'identité entre ces deux stratégies a été bien illustrée en 1999, à l'occasion du 50e anniversaire de la création de l'OTAN, quand un général allemand a dit qu'une victoire sur la Yougslavie serait "un euro militaire". 

L'UE et l'OTAN vont ensemble non seulement du point de vue de leur philosophie et stratégie communes.  Elles sont institutionellement liées.  Le traité de Lisbonne dit clairement "que la politique de sécurité et de défense commune de l'Union respecte les obligations découlant du traité de l'Atlantique Nord pour les États membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, qui reste le fondement de la défense collective de ses membres, et qu'elle est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre" et que les Hautes Parties Contractantes (les Etats membres de l'UE) sont  "CONVAINCUES qu'un rôle plus affirmé de l'Union en matière de sécurité et de défense contribuera à la vitalité d'une alliance atlantique rénovée.

Dans son communiqué de presse à l'issue de son sommet à Lisbonne en novembre 2010, l'OTAN a rappelé qu'elle est déterminé d'améliorer son "partenariat stratégique" avec l'UE.

Nous n'avons pas le temps ici d'examiner en détail les raisons pour lesquelles les Etats-Unis et leurs alliés ont voulu imposer une paix carthaginoise sur la Russie après la Guerre froide malgré le fait que ce fut la Russie qui a initié le processus qui a abouti à sa fin.  Mais la conclusion semble inévitable, comme l'avait compris dans son temps le général de Gaulle, qu'il n'y a aucune perspective pour un dialogue entre l'Europe et la Russie aussi longtemps que l'UE reste fixée sur son projet supranational - un projet qui l'amène au bord du gouffre et au-delà -  et aussi longtemps que l'Europe ne se libère pas de sa tutelle américaine, reprenant ainsi sa souveraineté à travers celle de ses nations."



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