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Le destin de la civilisation chrétienne

Date de publication: 19.12.2010

Le président Medevedev vénère la croix lors de l'intronisation du Patriarche Kirill le 4 février 2009 à Moscou.

Natalia Narotchnitskaïa

Discours au Collège des Bernardins, 1er mars 2010.

QUELQUES REFLEXIONS
SUR LE DESTIN DE LA CIVILISATION CHRÉTIENNE


Tout au long de son histoire - de la Moscovie à l’Empire russe, puis à l’Union soviétique - la Russie fut l’objet d’un intérêt et d’une jalousie bien particuliers qui rappellent les sentiments à l’égard des membres séparés d’une famille décomposée.

Malgré ces nombreux siècles de rivalité, la grande culture romano-germanique et la culture orthodoxe russe partagent la même base spirituelle chrétienne et apostolique. Il s’agit bien d’une famille apostolique chrétienne unie, une entité à laquelle nous appartenons tous. En effet, ce ne sont pas les clichés démocratiques présents dans les constitutions partout dans le monde, de l’Inde à l’Afrique, qui sont à la base de notre unité, mais bel et bien le Pater noster et le Sermon sur la Montagne.

L’orthodoxie, ainsi que la mentalité russe en général, s’orientent davantage que les autres spiritualités chrétiennes vers l’eschatologie. Ils sont largement inspirés par les concepts liés à la fin des temps. Selon Steven Graham, spécialiste de la société russe du début du 20e siècle, l’Occident et la Russie sont comme Marthe et Marie - mais, ajoutons, séparés.

Nicolas Berdiaev soulignait à propos de la Russie que «l’idée nationale russe» n’est pas l’idée d’une culture épanouissante ou d’un royaume tout-puissant, mais celle du royaume divin. C’est une idée eschatologique.

Examinant les différences entre deux types de conscience – le romano-germanique et le russe – Walter Schubart a établi une analogie intéressante. Pour lui, l’homme russe est johannique, c’est-à-dire inspiré par les idéaux de l’Evangile selon saint Jean et ainsi opposé au type prométhéen, c’est-à-dire à l’homme héroïque défiant les dieux tel que l’a véhiculé une partie de l’Occident. Induits en tentation chacun à sa manière, tous les deux sont obsédés par une seule et même idée du paradis terrestre.

Les Européens et les Russes ont donné des exemples sublimes respectivement de la spiritualité latine et de la spiritualité orthodoxe. Mais l’Européen et le Russe, génies universels, ont aussi, hélas, montré deux manières de s’éloigner de Dieu: le Faust de Goethe incarne le doute et le scepticisme d’un esprit occidental qui, dans sa fierté, ne supporte pas qu’un juge puisse siéger au-dessus de lui; tandis qu’Ivan Karamazov, le personnage de Dostoïevski, lance à Dieu le défi de la fierté russe qui refuse d’accepter les injustices et les péchés du monde qui l’entoure, et pour qui l'existence du mal et la bonté de Dieu représentent une contradiction apparente et, pour son orgueil, irréconciliable.

Voici la raison pour laquelle les athées russes considèrent qu’il n’y a rien de plus méprisable et effrayant que le monachisme et la théodicée – l’acceptation de la justice d’un Dieu bon et clément qui nous aime. Ceci explique en grande partie la raison pour laquelle le marxisme a proliféré sur le sol russe avec une telle ampleur, et pu devenir pour ainsi dire pour de nombreux Russes une religion de substitution, ou pour ainsi dire une «pseudomorphose» de la religion.

A l’aube du 20e siècle, la Russie orthodoxe n’avait presque rien commun avec la civilisation d'une Europe occidentale basée sur la philosophie rationnelle de Descartes, les idéaux de la Révolution française et l’éthique protestante du travail.

Bien qu’à partir de 1917 l’Orthodoxie eût été opprimée, les fers ont été finalement brisés. L’esprit vif de l’Orthodoxie, aussi appauvri qu’il ait pu être, s’est enfin libéré. Aujourd’hui, la Russie est probablement le seul pays au monde où un vrai débat a encore lieu sur le destin et sur le but historique de la vie en dehors de ses aspects physiques et matériels. Est-ce qu’on vit pour manger, ou est-ce qu’on mange pour vivre? Et pourquoi? Aussi longtemps qu’on se pose des questions pareilles, comme on le fait actuellement en Russie, on ne verra pas la fin de l’Histoire.

Le destin de la Russie orthodoxe au 20e siècle est bien connu. Mais qu’en est-il de l’Europe latine? Aujourd’hui en Europe on ne parle habituellement que des droits de l’homme, de la démocratie et de la philosophie d’une société mondiale et uniforme. Il existe cependant un autre discours. Cet autre discours, loin d’être politiquement correct dans un Occident «libre» et libéral, est pourtant important pour les catholiques comme pour les orthodoxes, qui se trouvant aux deux pôles d’un monde chrétien entouré de dynamiques civilisationnelles allochtones.

Où est l’Europe de saint Pierre? Existe-t-elle encore? On observe aujourd’hui un monde profondément marqué par l’idéologie libertaire et « gagné par l’obsession de l’égalitarisme » pour reprendre le beau mot de François Furet. Au 20e siècle, le marxisme a prétendu incarner et accomplir le principe égalitaire dans le domaine matériel. Mais dans les faits, c’est le libertarisme, la forme ultime du libéralisme, qui a affirmé et institué en dogme l’égalitarisme en en faisant la norme indépassable au plan culturel, éthique et moral. Trait inhérent à toute « fin de siècle », cette confusion entre le vice et la vertu, entre le beau et le laid, entre le vrai et le faux, révèle et consacre en horizon ultime le nihilisme des valeurs humaines, à un point qui était inconnu même de l’idéologie communiste.

Députée au Parlement russe, je participais aux travaux de l’Assemblée parlementaire du Conseil d’Europe. Comme c’était triste d’y être la seule personne encore capable de réciter par cœur les ballades de Schiller! Comme c’était triste d’entendre des lords anglais, n'ayant pas peur du ridicule, disserter dans les meilleures traditions du matérialisme historique et du communisme scientifique sur l’idée, avancée par Trotski, des «États-Unis d'Europe et du monde».

Ces choses ne sont-elles pas une parodie nihiliste de l’Europe de saint Pierre, cette Europe qui avait connu son heure de gloire et qui avait donné au monde des grandes puissances et la grande culture à une époque où la foi, l’honneur, le devoir et l’amour avaient une valeur plus grande encore que la vie.

Et je pose la question : où va donc l’Europe de saint Pierre? L'idée trotskiste du monde en tant qu’entité uni-dimensionnelle, dirigée à l'échelle du globe, même agrémentée d’une sauce libérale, est un défi lancé à toutes les grandes traditions spirituelles et culturelles de l'humanité et, avant tout, à la grande culture européenne fondée sur les principes apostoliques et chrétiens.

En Europe aujourd’hui, on constate une panique face à toute imperfection physique. On voit les homosexuels et les transsexuels élevés au statut de symboles de la liberté (les héros européens qui avaient donné leur vie pour la liberté doivent se retourner dans leurs tombeaux). On voit l’euthanasie et la vente d'organes. Ce bel édifice est couronné du nouvel idéologème dominant des « droits de l'homme », et de l’idéal de la vie terrestre comme valeur suprême.

Tel est le nouveau «manifeste communiste» de l’apostasie du 21e siècle.

Tel est l'achèvement logique de la vision de l'homme comme être autonome par rapport au Dieu. L'interprétation libertaire et militante des «droits de l'homme» porte en son sein la menace de la bestialité totale pour l’homme, car l’homme ne peut rester humain que si l’Esprit domine la chair.

La philosophie libertaire, sous sa forme la plus perverse, aboutit au nihilisme, et à la perte des valeurs. Elle cache mal son intolérance totalitaire. Le libertarisme est imprégné de tous les travers du communisme qui est son cousin. Avant toute chose, les libertaires ne tolèrent aucune dissidence. Ils attaquent aujourd’hui les piliers de la démocratie elle-même, la liberté de conscience et de parole. Nous, les conservateurs russes, sommes les alliés naturels de tous ceux en Occident qui n’ont pas peur de défendre les valeurs chrétiennes dans cette «Europe-Unie» - une Europe qui, sous les éclats de rires voltairiens, a chassé Rocco Buttiglione de son poste parce qu'il avait osé dire ouvertement qu’il reconnaissait la différence entre le pêché et la vertu.

Une telle société a pour seul idéal la satisfaction des besoins primaires (comme si « l'homme vivait seulement de pain ») - esclave hédoniste de la chair et de l’orgueil, vivant selon la thèse « ubi bene, ibi patria ».

La rivalité entre le communisme et le libéralisme avait un caractère familial. Les deux idéologies étaient des soeurs siamoises en même temps que des soeurs ennemies. Dans l’un comme dans l’autre cas, ce qui a prévalu était une conception prométhéenne de l’homme. L’Occident a réussi, avec ses supermarchés, son aisance technique et sa société de consommation à outrance à construire une illusion de paradis terrestre auquel s’arrêtent tous ceux qui ne voient dans l’existence d’autre finalité que l’acquisition de biens matériels. Mais c’est là précisément où notre admiration s'arrête.

Les valeurs qui ont guidé l’Europe au temps de sa gloire et de son rayonnement maximal, lorsqueson histoire incarnait les buts et les valeurs de l’esprit humain et exprimait ce qu’il y avait de meilleur dans chaque tradition nationale étaient des valeurs toutes différentes. La foi, la patrie, le devoir, l'honneur, l'amour étaient les valeurs métaphysiques que l’homme - à l’ouest comme à l’est du continent européen - plaçait au-dessus de sa vie. Quant aux chrétiens, c’est l'image du Sauveur crucifié qui leur servait de source d'inspiration.

D’un simple « laissez passer, laissez faire » à « tout ce qui n’est pas interdit est autorisé » en passant par la remarque de Cavour, « La loi est athée », c’est l’intérêt usuraire – ce fossoyeur des civilisations et de la grande culture européenne - qui est devenu le vrai maître de la Liberté. Le défi méprisant lancé par Pilate, « C’est quoi, la vérité ? », est devenu la devise de la philosophie libertaire moderne.

Une telle liberté est privée de toute énergie spirituelle et par suite de tout élan créateur. L’élan créateur ne se forme en effet que sur la base des limites claires établies entre le bien et le mal. La liberté illimitée perd son essence substantielle et devient à l’inverse une soucre d’entropie. C’est un axiome très ancien de la théologie et de la philosophie que le Mal n’a pas de substance en tant que tel, et n’est en réalité rien d’autre que la négation et la corruption du Bien.

Voici la raison pour laquelle on se rend bien compte aujourd’hui que le libéralisme européen et le communisme n’étaient pas des antipodes l’un de l’autre. Le marxisme et son «cousin», le libéralisme, ne sont en réalité que deux produits siamois d’une même et unique philosophie du progrès. Les deux visent la construction d’un monde athée, matérialiste et cosmopolite. C’est très exactement une philosophie de la fin de l’histoire !

Aujourd’hui, seuls les efforts communs des chrétiens d‘Europe de l’Est et de l’Ouest permettront de remédier à l’incroyable perte d’identité historique que la Russie et l’Europe ont consécutivement et chacune de leur côté eu à subir Une vraie coopération entre la Russie et l’Europe pourrait donner un nouvel élan à notre continent à l’aube du troisième millénaire du Christ. Elle pourrait renouveler l’idée que l’histoire a un but moral.

L’unification de l’Europe est devenue aujourd’hui un idéal incontesté et un acquis précieux pour son développement historique. Toutefois, cet objectif peut être envisagé à des niveaux de réflexion très différents. La conception que nous nous faisons de son avenir déterminera le destin des idéaux qui ont fait de notre histoire et de notre culture nationales une réalité historique mondiale. Le choix déterminera notre destin et notre propre rôle dans cette histoire.

Certes, le monde peut être considéré comme une gigantesque entreprise économique nécessitant une optimisation permanente. Dans cette optique, la valeur de l’héritage spirituel et historique cesse de jouer un rôle quelconque face à la technocratie. Pour le colossal cyborg, il n’existe pas de différence entre une puce électronique et Platon, Shakespeare, Goethe, Flaubert, Racine ou Dostoïevski. Un pareil projet d’espace uniformisé laisse aussi peu de place pour une Russie orthodoxe, que pour les traditions spirituelles et nationales de l’humanité, dont celles qu’avait toujours porté la grande culture européenne.

Les Russes ne connaissent que trop bien l’idéal purement matérialiste et ses méthodes ; ils savent mieux que d’autres que cet idéal est voué à l’échec.

Les nouveaux défis n’incitent-ils pas à porter un regard neuf sur le «dilemme Russie-Europe», qui n’est toujours pas dépassé en Occident? La collaboration récente entre la Russie et l’Europe ne peut que donner à chacun de ces grands blocs une impulsion puissante et nouvelle. L’union véritable, qui peut apporter à l’Europe croissance et indépendance, consiste à reconnaître l’équivalence universelle de nos expériences. L’avenir est dans l’union constructive de l’héritage spirituel historique et de la créativité de toutes les composantes ethniques, confessionnelles et culturelles – germanique, romane et slave – de l’Europe latine et de l’Europe orthodoxe.

L’avenir de la Russie, c’est l’avenir de l’Europe - et vice versa. Au centre de la Croix, il n’y a ni Occident ni Orient politique.

 



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