La politique française en Libye dans les années 1980-90
Date de publication: 2012-01-19
Roland Dumas,
ancien ministre des affaires étrangères
Madame la Présidente,
Je voudrais d’abord vous remercier de m’avoir invité dans ce magnifique lieu tout à fait adapté à des sujets comme ceux que nous allons traiter aujourd’hui et me donner l’occasion de rencontrer quelques amis de longue date ainsi que des nouvelles têtes que je découvre avec plaisir.
Vous avez posé le problème de la discussion moderne du droit international et des organisations internationales dans le monde tel qu’il est. Vous avez concentré votre réflexion sur un problème que vous avez formulé dans votre exposé : « la question se pose sur l’intervention d’un gouvernement étranger sur un autre gouvernement pour lui faire changer sa politique ou modifier son personnel ».
C’est effectivement ce à quoi nous avons assisté ces dernières semaines et qui propose une réflexion à tous les spécialistes du droit international ainsi qu'aux observateurs dans le monde qui se transforme rapidement.
Il suffit de regarder à ce qu’il s’est passé en Côte d’Ivoire ou en Libye ces derniers temps pour constater que ce problème est d’une cruelle actualité.
Aujourd’hui, l’action en Libye – puisque nous concentrons notre réflexion sur le prototype de cette action, de cette nouveauté – a tourné autour de la résolution 1973 dont on a fait grand cas. Cette résolution a été brandie longuement avant l’intervention puisque nous en avons parlé déjà au mois de mars de 2011. La résolution 1973 reste un sujet de réflexion même chez les non-spécialistes.
Pour ma part, je vais concentrer mon propos autour de plusieures réflexions.
Je voudrais donner à cette conférence un éclairage particulier sur ce que j’ai vécu durant ces quinze dernières années dans les relations franco-libyennes.
Ce n’est un secret pour personne que j’ai réussi à établir les relations personnelles politiques entre la France et la Libye. Moi-même, j’ai effectué une bonne dizaine de déplacements à Tripoli et dans sud de la Libye.
Mais tout d’abord j’aimerais bien faire un point sur la résolution 1973 parce qu’elle me paraît novatrice? Je pense que tout le monde a déjà compris ici qu’il s’agissait d’un « habillage » juridique international. Elle a eu comme prétexte la protection des populations civiles. Nous connaissions déjà la revendication du droit d’ingérence pour des causes humanitaires en laissant de côté les problèmes d’action armée. Cela a été une véritable innovation d’autant plus qu’elle n’existe pas dans les textes de l'ONU. Vous y chercherez en vain toutes ces dispositions concernant la protection des populations civiles.
Il est bien évident que le droit est fait pour évoluer. Or ce qui est paradoxal est que la résolution 1973 ayant eu pour but de protéger les populations civiles a conduit en réalité à un conflit juridique aigu puisqu’elle s’appliquerait à des pays qui n’ont pas signé l’acte de ratification et qui n’ont pas consenti l’abandon de sa souveraineté.
Une autre réflexion pourrait mettre en cause la validité de cette résolution: comment se fait-il que cette action de protection se soit transformée en une action d’élimination. Je suis allé en Libye au début du conflit, lors des premiers bombardements. J’y ai visité des hôpitaux qui étaient auparavant resplendissants de propreté. J’y ai vu des patients à deux jambes coupées qui étaient des chauffeurs de taxi, ou d'autres qui travaillaient dans un bureau d’assurance.
Ainsi, j’ai eu en face de moi l’image des civils protégés, mais bombardés. Mais elle n’était pas la seule. Cette résolution 1973 a servi à couvrir l’intervention militaire, car c’était une opération militaire qui a bien eu lieu. En réalité, elle a été votée dans les conditions telles que sa naissance même peut être suspecte.
Je vais vous relater un phénomène – qui me parait plus important que tout cela et qui ne me concerne pas directement: la légitimité juridique de la résolution 1973 – qui a précédé la ratification de la résolution en question. Je ne ferai allusion qu’à ce que j’ai vécu d’abord comme simple député français, ensuite comme ministre des affaires extérieures de mon pays, puis comme conseiller auprès du président de la République pour vous montrer au travers de ces évènements le fil rouge qui a conduit à cette adoption de la résolution 1973, cette dernière n’étant que le chapeau qui enveloppe le tout.
Mes rapports avec la Libye ont commencé dès l’année 1983, lorsque j’étais au Parlement. J’avais déjà eu quelques amitiés de longue date avec les algériens. Un jour j’ai reçu un appel d’un de mes amis d’Alger que j’ai connu au moment de la guerre d’Algérie, qui m’a annoncé qu’il allait venir à Paris puisqu’il était chargé d’une mission qui me concernait et qui concernait surtout le Président Mitterrand. Je l’ai reçu et il m’a dit qu’il était en possession d’un message envoyé par le colonel Kadhafi. Cet ami m’a expliqué que Kadhafi souhaitait avoir des contacts personnels directs avec le Président Mitterrand et que je pourrais servir d’intermédiaire.
Je me suis donc rendu à l’Elysée et j’ai informé le Président Mitterrand de cette initiative du colonel Kadhafi. Après avoir réfléchi le Président de la République m’a dit que cette initiative n’était pas sans intérêt et que si je n’y étais pas contre il me désignerait pour aller rencontrer le colonel Kadhafi et demander ce qu’il voulait.
C'est ainsi que j’ai rencontré pour la première fois le colonel Kadhafi. Puis, j’ai fait trois voyages secrets à la suite, quelques-uns étaient biscornus, mais toujours utiles. Le Président de la République avait mis à ma disposition un avion avec un pilote personnel.
Avant d’entreprendre le quatrième voyage j’étais en Corse en vacances. J’ai reçu un appel et on m’a dit que le colonel Kadhafi souhaitait me revoir. Je téléphone donc au Président Mitterrand et on m’a envoyé un avion avec le drapeau tricolore français. J’ai beaucoup hésité à le prendre, mais le temps pressant je l’ai donc pris pour aller en Libye. Evidemment, vingt-quatre heures après que l’avion français s’était posé à Tripoli cette information était devenue largement publique. C’est après que j’ai appris qu’un petit agent de l’aéroport de Tripoli donnait des renseignements à l’Ambassade britannique. C’était une leçon à retenir.
Cela m’a valu des reproches de la part de l’ambassadeur français en Libye à cause de ces quatre voyages sans faire signe à l’Ambassade de France.
Lorsque j’ai vu le colonel Kadhafi pour la première fois, il occupait le Tchad. Sa préoccupation était de voir l’accord de la République sur le remplacement du gouvernement du Tchad qui soi-disant lui était hostile (le gouvernement de Hissène Habré). C’est après que j’ai constaté que le président actuel tchadien (président Idriss Déby Into) était l’objet de ce choix à l’époque.
Je suis venu en Libye avec l’idée de le persuader de la nécessité d’évacuer le Tchad. Nous avons eu une discussion assez vive, et finalement j’ai eu un accord verbal avec lui indiquant qu’il évacuerait ses armées du Tchad lorsqu’il établira des relations pacifiques dans cette région. Vous comprenez bien que cette préoccupation que nous avions concernait tous les pays africains. Kadhafi n’était pas un « enfant de cœur » ! Donc le laisser occuper le Tchad qui était un pays-ami, c’était au même temps laisser planer une menace sur les autres pays d’Afrique. Je me souviens que certains hommes politiques africains ont été très turbulents sur la question de l’apaisement du colonel Kadhafi. Pour des raisons stratégiques et du fait de la politique internationale d’amitié avec les pays africains, nous voulions le retenir.
Finalement, mes premiers voyages ont été suivis de quelques autres et au bout du compte nous avons obtenu l’évacuation du Tchad pacifiquement. Le Président Mitterrand en signe de récompense a accepté de rencontrer personnellement le colonel Kadhafi. Ce qui était exactement l'objectif de Kadhafi.
Il était très intéressant de voir à quoi obéissait le chef libyen. Il admirait beaucoup la personne de Gamal Abdel Nasser et dans la conversation que j’ai eue avec Kadhafi, j’avais compris que Nasser lui avait conseillé de s’entendre avec la France. C’est devenu une obsession pour lui malgré le fait qu’il avait ce « boulet du Tchad » en direction duquel nous avons déjà envoyé des troupes.
Finalement, il évacue le Tchad et la rencontre entre les chefs d’états a eu lieu. Or elle ne s’est pas déroulée à Paris – comme d’autres le feront, à mon avis maladroitement, par la suite – mais en Crête.
Premier exemple. Nous avons réglé ce problème très intelligemment.
Deuxième exemple. Lorsque j’étais ministre au gouvernement, autour de l’année 1985, François Mitterrand m’a dit qu’il me fallait faire une tournée dans la région : aller au Proche-Orient et passer par « mon brave ami » -- il plaisantait souvent – le colonel Kadhafi.
Je voudrais vous montrer la continuité de l’action et de la pensée des Etats Unis d’Amériques dans cette affaire de la Libye. En 1985-86 l’ambassadeur des Etats-Unis me demande un rendez-vous pour me présenter une délégation de Pentagone. Ils sont venus avec des cartes afin de me démontrer que le colonel Kadhafi préparait des armes chimiques et atomiques. Ils étaient équipés de matériels de supervision et de photos sophistiqués. Ils m’ont montré avec beaucoup de détails les usines et les fabriques. Cela a duré pendant deux heures. Leur objectif était – tenez-vous bien – de me persuader que je persuade à mon tour le Président de la République de bombarder la Libye et le colonel Kadhafi parce qu’il devenait dangereux pour l’Occident. A ce moment-là j’étais un peu fâché et j’ai dit au chef de la délégation américaine que j’avais pris en compte leurs préoccupations et que j’allais en parler avec le Président de la République. Mais avant de nous quitter j’avais posé une question: « Kadhafi est une terreur, soit ! Cela peut se concevoir. Vous voulez que l’on détruise. Mais alors expliquez-moi pourquoi tous les ressortissants américains de nationalité américaine peuvent entrer sans visa sur le territoire de la Libye, faire du commerce et s’occuper du pétrole ? ».
Les militaires américains ont commencé à m’expliquer qu’il s’agissait de particuliers tandis que le gouvernement des Etats-Unis voit en Kadhafi un diable et compte dans cette affaire sur la France.
J'ai répondu qu’ils comptaient sur Paris à tort et que je n’allais pas donner conseil au Président de la République d’engager l’armée française en Afrique du Nord. Or c’était déjà la deuxième alerte, la première étant celle de 1983.
La troisième alerte était beaucoup plus précise. Deux années passées, j’étais donc encore au gouvernement, le bruit de bottes retentit dans le coin. J’ai demandé à Mitterrand d’aller en Libye pour voir le colonel Kadhafi. Je m’y suis rendu et nous avons eu un entretien dur, en plein désert, la nuit tombante. J’ai été assez surpris de l’attitude de Kadhafi qui avait évacué le Tchad, mais qui était resté dès lors un objet de menaces, imprécises mais constantes.
Je retourne en France et Mitterrand me questionne aussitôt au sujet des résultats de ma mission en Libye parce qu’il a reçu le jour de mon retour de Libye une lettre du Président Bush dans laquelle ce dernier demande de nouveau de bombarder la Libye.
Après m’avoir écouté Mitterrand a répondu à Washington qu’il n’était pas question de bombarder ce pays nord-africain sous quelque prétexte que ce soit.
Les choses se sont donc apaisées et les relations ont été reprises.
La quatrième alerte – et à mon avis la plus symptomatique parce que vous allez voir les dégâts qu’elle a occasionnés – s’est déroulée en 1988-89, lorsque je n’étais plus au gouvernement. C’était une période de cohabitation et le Premier-ministre était Jacques Chirac. Le Président de la République m’appelle de nouveau car la France est redevenue l’objet de demande venue en l’occurrence de l’OTAN. L’OTAN a demandé l’autorisation de survoler le territoire de l’Hexagone afin d’attaquer la Libye avec une centaine d’avions.
J’avais conseillé au Président de la République de refuser cette demande, ce que le chef d’Etat a fait par la suite. Les américains et l’OTAN étaient furieux parce que dans le cas de l’absence de l’autorisation de survol, les avions devaient faire le tour par Gibraltar et l’Espagne. Ce détour présentait au moins 20 heures de retard à cause des escales obligées et les pertes d’essence.
Après le refus de la France les formations aériennes de l’OTAN sont passées par le sud de l’Espagne. Les otaniens sont arrivés dans un endroit où ils savaient où était le colonel Kadhafi. Plus tard j’ai visité ce lieu qui était complètement détruit. C’est là que les enfants de Kadhafi ont été tués, depuis ce lieu est conservé comme mausolée que l’on pouvait même visiter il y a quelques mois.
Ainsi, à quatre reprises la tentative a été faite auprès de la France d’obtenir d’elle l’accord de patronner la croisade armée contre Kadhafi avec l’idée de le détruire.
Mais que-ce qui s’est passé aujourd’hui, lorsque les nouveaux hommes politiques sont venus au pouvoir en France ? Je parle évidemment de M. Sarkozy. Par des négociations diverses sur lesquelles nous n’avons pas toujours la véritable explication – car Kadhafi il n’y a pas longtemps a été reçu à Paris en grande pompe et avec les honneurs militaires – quelques mois après la France vote pour la résolution 1973.
Il n’est point possible de séparer le vote de cette résolution de tous les évènements qui l’ont précédé pendant dix-huit ans de la politique française, auxquels j’étais parti prenante.
Ce qui ne s’était pas passé de notre temps, s’est passé avec la nouvelle présidence de la République parce que les américains ont toujours gardé l’idée de se servir de l’OTAN auquel la France résistait pendant les années 1980-90, la question de la manipulation de l’OTAN et de sa transformation restant un thème à débattre à part. Finalement cette idée a triomphé. Le dramatisme principale de ce triomphe n’est pas dans le fait que la France a donné son accord pour le survol de son territoire et non plus parce que les armées aériennes et navales ont participé à cette opération militaire, il consiste dans un autre phénomène – la France était – et voilà le cas historique curieux ! – à la tête de l’intervention en Libye.
Je suis certain que ce retournement restera dans les annales de l’histoire diplomatique internationale.
Il est vrai que Kadhafi n’était pas un cadeau. Or lorsqu’on voit le déroulement actuel de la situation en Libye, on se pose la question « que-ce que l’avenir pourra être par rapport au passé ? Qu’est-ce que va être la partage des chaises en Libye ?» Malheureusement, les occidentaux ne se posent pas ces questions puisqu’ils ne réfléchissent qu’au pétrole.
Toutefois, le régime de Benghazi ne fait pas des cadeaux à la France. Aujourd’hui les concessions n’ont pas été données qu’à l’Italie.
Ainsi, même sur le plan des hydrocarbures, l’idée d’intervenir en Libye ne se justifie pas pour autant.
Pour conclure, je noterai que l’équilibre des forces qui était en vigueur jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en Russie et du démantèlement du Pacte de Varsovie – alors que son homologue occidental l’OTAN existe toujours ! – est en train de rendre l’âme. Et l’exemple de la Libye nous montre qu’aujourd’hui nous vivons dans un contexte international des plus douloureux et des plus dangereux.
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