Langue: Русский     Français     Anglais     Recherche sur le site:

L'IDC aux Etats généraux de l'indépendance

Date de publication: 10.01.2011

Paul-Marie Coûteaux

 

« La liberté des nations »

 

Intervention de John Laughland,

Directeur des Etudes à l’Institut de la démocratie et de la coopération,

aux Etats généraux de l’indépendance,

 

Assemblée nationale, 6 janvier 2011.

 

Lorsqu’il s’agit d’aborder la question de la liberté des nations, les choses sont relativement simples.

Nous vivons dans un monde qui ne cesse de dénoncer, à juste titre, les deux grandes idéologies qui ont marqué la triste histoire du 20e siècle, le nazisme et le communisme, mais en faisant abstraction du fait que ces deux idéologies - pourtant très différentes malgré l’amalgame du malheureux terme « totalitarisme » - avaient ceci en commun qu’elles étaient basées toutes les deux sur un refus explicite de l’Etat nation comme principe politique.

Pour les nazis et les autres fascistes, comme j’ai expliqué longuement dans mon livre, La liberté des nations, le principe national devait s’effacer devant le principe supranational de race, ainsi que devant des supposés impératifs de progrès économique et technologique. Nombreux étaient les théoriciens nazis et fascistes qui expliquaient que non seulement la nation n’était plus l’unité appropriée pour le monde moderne, mais que celle-ci représentait même une entrave au développement économique et politique du continent. L’européisme était un élément clé de la pensée nazie et fasciste, notamment (mais non pas seulement) pour soutenir l’attaque contre l’URSS en juin 1941 – dont nous commémorons cette année le 70e anniversaire. Le signe le plus emblématique en est la tenue à Berlin en 1942 d’un congrès intitulé « Europäische Wirtschaftsgemeinschaft » (« Communauté économique européenne ») et organisé par les industriels et les dirigeants nazis pour planifier l’Europe une fois la victoire nazie acquise.

Pour sa part, le marxisme repose sur un refus très explicite du principe de nationalité. Dans Le manifeste communiste, Marx et Engels expliquent comment ce qu’ils appellent « la révolution bourgeoise », c’est-à-dire le capitalisme mondial, est souhaitable dans la mesure où elle détruit toutes les unités naturelles comme la famille et la nation. De même, dans son « Discours sur la question du libre-échange » prononcé à Bruxelles le 9 janvier 1848, Marx a dit : « Le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C'est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. »

Dans la pratique, l’Union soviétique cultivait un nationalisme purement folklorique pour les nations périphériques, tout en effaçant toute référence à la nationalité de son peuple principal, les Russes. Le pays, qui ne s’appelait non plus « la Russie » mais l’Union soviétique, était censé être un modèle pour l’union internationale qui devait s’étendre à toute la planète.

Qu’en est-il des évolutions des vingt dernières années, depuis l’écroulement de l’Union soviétique et la disparition de l’ennemi idéologique qui était le communisme ? On peut, je crois, parler d’une migration idéologique, comparable peut-être au vieux concept médiéval de translatio imperii, selon laquelle certaines idées ont quitté leur ancien lieu de domicile pour en trouver un autre, tels les oiseaux migratoires. C’est le cas pour l’anti-nationalisme qui, en 1989, n’avait plus de demeure à Moscou ou en Europe orientale.

Lorsque George Bush Père a proclamé le « nouvel ordre mondial » le 11 septembre 1990, sans doute ne pensait-il il pas encore au monde unilatéral qui verra vite le jour suite à l’effondrement de l’Union soviétique un an plus tard. En revanche, il pensait déjà à l’abolition, ou au moins au surmontement, du principe national. Par « nouvel ordre mondial » il entendait l’introduction du principe de contrainte, par la force si nécessaire, dans les relations internationales. C’est cette idée qui a conduit à la première guerre en Irak, celle de 1991, autorisée – et c’est l’essentiel - par le Conseil de sécurité des Nations Unies qui s’est ainsi doté d’un pouvoir supranational sans précédent.

Mais les idées antinationales étaient bien ancrées dans les esprits bien avant 1990. Elles avaient notamment été développées en Europe, et plus particulièrement en Allemagne, dès le moment où les dirigeants soviétiques ont commencé à dire ouvertement que leur propre modèle était en crise. L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbachev en 1985 – l’admission, donc, que le projet soviétique allait dans le mur - a été le coup de sifflet qui a annoncé le départ de la course vers le supranationalisme en Europe occidentale. S’en sont suivis, en 1986, la réalisation du « marché unique » - projet d’unification politique déguisé, comme l’UE en a l’habitude depuis Jean Monnet, en réforme technique – et, en 1988, le rapport Delors prônant l’union monétaire. Celle-ci a été décidée au sommet de Maëstricht en décembre 1991 et réalisée le 1er janvier 1999.

Dans la période qui a préparé le sommet de Maëstricht, de 1989 à 1991, l’idée nationale fut systématiquement attaquée comme une source d’instabilité et de danger en Europe occidentale comme en Europe orientale. Ainsi, l’unité nationale allemande n’était concevable que dans un cadre européen, tandis que l’indépendance des Etats baltes et des pays de l’Europe de l’Est en général – au-delà des considérations géopolitiques – représentaient, aux yeux de beaucoup, une source de danger. La pire expression de cette pensée fut la déclaration par le premier ministre britannique, John Major, à la Chambre des Communes le 23 juin 1993, que la guerre civile en Yougoslavie était la conséquence de « l’effondrement de l’Union soviétique et de la discipline que celle-ci avait exercée sur les haines ancestrales de l’ex Yougoslavie ». Personne n’avait prévenu le locataire du 10 Downing Street que cette « discipline » soviétique avait disparu en 1948 lorsque Tito a rompu avec Staline mais son inculture historique ne faisait que renforcer sa foi dans les bienfaits du système soviétique. D’autres dirigeants européens, Jacques Delors et Helmut Kohl en particulier, étaient depuis longtemps arrivés à la conclusion qu’il fallait vite trouver un nouveau carcan pour remplacer l’ancien.

Le sommet de Maëstricht décida non seulement de l’union monétaire mais aussi de la désunion yougoslave. Selon le vieux principe de l’alchémie, solve et coagula, il faut d’abord détruire pour construire. La crise yougoslave, qui a duré plus d’une décennie entre les premiers combats en Slovénie et les derniers en Macédoine en 2001 et la sécession (paisible) du Monténégro en 2006, doit être comprise non pas comme une série de sécessions nationales mais au contraire par la tentative occidental de créer sur le territoire de l’ex Yougoslavie des Etats parfaitement artificiels à l’image de l’UE elle-même. Ainsi, l’Occident s’est battu pendant trois ans pour protéger l’intégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine, une entité purement administrative et sans aucune existence nationale, alors que, logiquement, ce pseudo-Etat aurait dû s’effondrer plus vite encore que la Yougoslavie qui avait existé depuis 80 ans. De même, la guerre faite à la Serbie en 1999 pour les Albanais du Kosovo ne doit pas être comprise comme une lutte en faveur du nationalisme albanais, mais au contraire comme une autre tentative de créer une entité « kosovare » post-nationale et post-moderne dont la proclamation dite d’ « indépendance » de février 2008 était en réalité une proclamation par le territoire de sa dépendance politique, économique, constitutionnelle et militaire sur l’OTAN et l’Union européenne.

Par conséquent, les institutions occidentales, soi-disant conçues pour défendre leurs pays membres contre la menace communiste, sont devenues, dans les années 1990, les principaux vecteurs de la pensée antinationale et supranationale. C’était la décennie de la mondialisation non seulement économique mais surtout politique : la signature de la Charte pour la Nouvelle Europe de l’OSCE (l’ancienne CSCE) en novembre 1990, a donné d’importants pouvoirs supranationaux à cette organisation ; la guerre contre l’Irak en 1991 et la Résolution 688 du Conseil de sécurité des Nations Unies du 5 avril 1991 ont, pour la première fois, dicté à un pays sa propre politique intérieure. De même l’ingérence en Yougoslavie dès le sommet de Brioni en juillet 1991 ; l’envoi de casques bleues en Bosnie en avril 1992 ; la création du Tribunal pénal pour l’ex Yougoslavie en mai 1993 ; de celui pour le Rwanda en novembre 1994 ; la création de l’Organisation mondiale du commerce en 1995 ; la présentation du traité de Rome créant la Cour pénale internationale en 1998 (cette instance entrera en vigueur en 2001, grâce à l’impulsion donnée au projet par son directeur qui est également le président du Mouvement fédéraliste mondiale) ; l’introduction de l’euro en 1999 ; la guerre du Kosovo en mars – juin 1999 – toutes ces décisions allaient dans le même sens du renforcement du pouvoir supranational et de l'affaiblissement du principe national. Ce n’est donc aucunement au seul niveau européen que le problème supranational se pose. Il s’agit, au contraire, d’un tissu de traités, d’accords et de décisions qui ont progressivement ligoté les natiоns du monde et discrédité l’idée nationale.

Quelle est la raison pour la création de ce tissu de traités internationaux ? Il me semble assez évident que son but est celui d’idéologiser de nouveau les relations internationales. On parle souvent de la prolongation de la guerre froide lorsqu’il s’agit de brusquer la Russie, ce qui se fait souvent. Mais l’Occident continue à mener la guerre froide par une méthode bien plus insidieuse encore que l’encerclement militaire ou l’hégémonisme économique. Il le fait en adoptant, très profondément, une idéologie démocratique et droit de l’homme-iste dont le but est de faire comme si c’est l’idéologie qui constitue le principe fondamental du système international et non pas la nationalité. Selon cette idéologie américaine et européiste, seulement les nations partageant les mêmes valeurs peuvent s’entendre : c’est la théorie de la paix démocratique. Etant une idéologie, cette approche est par définition hostile à toute idée de différence ; elle est, par conséquent, hostile à toute idée de politique dans le vrai sens du terme. Cette idéologie qui serait donc la pierre angulaire du système international est – comme toutes les idéologies – abstraite, désincarnée, faussement universaliste, et détachée (tout comme l’histoire officielle des Etats Unis et comme les dessins sur les billets de l’euro) de toute contingence historique, ethnique, géographique ou linguistique. C’est le caractère inventé de l’UE qui le rend populaire aux yeux de penseurs post-modernes tels que Gianni Vattimo, Robert Cooper ou Ulrich Beck.[1]

Or, au moment où la saison de Noël vient de se clore avec la fête de l’Epiphanie (et au moment où elle s’ouvre pour les Orthodoxes), il me semble souhaitable de souligner que cette commémoration d’une naissance nous rappelle que nous ne choisissons ni l’heure ni l’endroit de notre propre arrivée au monde. Qui dit naissance dit nation : nous ne choisissons notre nation pas plus que nos parents. Ceci est un fait indéniable qui est vrai pour tous les hommes : les nations constituent donc des données aussi incontournables que ne le sont les données géographiques, n’en déplaise aux apprentis sorciers en politique qui veulent que tout soit le fruit du choix humain. La différence entre les naissances et les nations est donc inscrite dans la nature des choses : elle constitue le seul point de départ réaliste pour tout ordre international, comme d’ailleurs pour toute politique raisonnable.

Les débats étaient co-présidés par Paul-Marie Coûteaux, président du RIF, et le député Nicolas Dupont-Aignan. Parmi les autres orateurs : Marie-France Garaud, ancien conseiller à la présidence de la République ; Eric Zemmour, chroniqueur au Figaro ; Jacques Sapir, économiste ; Philippe Cohen, journaliste ; et Dragan Todorovic, vice-président du Parti radical de Serbie.

--------------------------------------------------------------------------------

[1] Voir mon papier “European Integration: a Marxist Utopia?”, The Monist, April 2009 (Volume 92, Number 2).

 



Publications      Aires de Recherche      Actualités

Photos

19.12.2017

Table ronde sur la "vague populiste" en Europe centrale, IDC le 19 décembre 2017
08.11.2017

La révolution russe et la guerre civile (IDC, 8 novembre 2017)
21.09.2017

Table ronde à l'IDC sur la crise en Corée (21 septembre 2017)
12.07.2017

"Trump et Macron sur la Syrie: quelles évolutions?" Colloque à l'IDC le 12 juillet 2017
21.06.2017

Colloque sur la fin de la mondialisation, IDC, 21 juin 2017
24.05.2017

Colloque au Vatican sur catholiques et orthodoxes (24 mai 2017)

Vidéos


La Grande Interview : Natalia Narotchnitskaïa



John Laughland intervient au Parlement européen (Strasbourg) sur le Brexit et le Frexit (14 mars 2018)