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Intervention de Daniel Lefeuvre

Date de publication: 25.10.2012

John Laughland, Ekaterina Narochnitskaya et Daniel Lefeuvre

 Intervention de Daniel Lefeuvre

Historien, je vais tout de même défendre la légitimité de la discipline. Le portrait qui vient d’être dressé pose le problème de l’articulation, me semble-t-il, entre la recherche historique, d’une part, et la réception de cette recherche, d’autre part, dans des autres champs disciplinaires et dans les médias. Parce que je crois que, que ce soit l’histoire économique, l’histoire d’entreprises, l’histoire des puissances, des travaux d'historiens nombreux - vous avez évoqué, par exemple, Jean Tannery qui était directeur de la Caisse des Dépôts et de Consignations, qui a joué un rôle important dans la mobilisation économique de la Première guerre mondiale, mais surtout dans l’essor économique des années 1925-1935 - les archives existent. Elles se trouvent dans la Caisse des Dépôts et des Consignations. Il a eu un premier colloque sur Tannery qui s’est tenu à la Caisse des Dépôts et des Consignations au mois d’octobre. Il y a donc des travaux qui existent. Peut-être ne sont-ils pas suffisamment connus à l’extérieur du monde universitaire. Cela représente un problème majeur qui se pose. Il existe tous les plans de mobilisation que Philippe Verheyde est en train d’étudier.

Lors de la Première guerre mondiale la presse publique était largement financée pour justifier les politiques économiques ou les politiques de conquête à l’extérieur. Je reconnais que ces faits sont insuffisamment connus. Le champ de l’histoire économique qui était un champ très dominant jusque dans les années 1970 à cause de l’imprégnation marxiste ou de l’imprégnation libérale (ce que disait au fond Christian Harbulot). Il y avait donc deux vielles écoles qui discutaient très fortement. Je me souviens des débats passionnants et sans fin entre Jean Bouvier, Jacques Marseille et Alain Plessis d’un côté et François Carreau au milieu, si je puis le dire, et les gens de droite. Ces débats portaient aussi sur les questions de puissance. La thèse de Jacques Marseille qui n’est pas une thèse d'histoire coloniale a proprement parlé, est une thèse sur le problème de la puissance perçue à la fois de manière sectorielle et également de manière conjecturelle.

Je crois donc que le bilan dressé par Christian Harbulot me paraît un peu pessimiste par rapport à la vitalité de ma discipline. On aura certainement l’occasion d’en discuter plus profondément. Néanmoins, juste un point : le discours de Jules Ferry et la préface qu’il donne en 1891 sur la Tunisie sont les discours qui s’articulent justement autour de la notion de puissance. Le discours de 1885 est clair là-dessus – ce n’est pas un discours qui justifie une alliance avec l’Allemagne, mais il explique comment la France par la politique coloniale peut retrouver une place dominante ou importante sur la scène internationale à partir de la conquête coloniale qui permet de rétablir des équilibres à la fois démographiques, économiques et stratégiques par rapport à l’empire allemand. Ce sont donc des choses qui existent et qui méritent d’être diffusées.

Je suis également persuadé que l’histoire est morte en France en tant que discipline, ou au moins l’histoire contemporaine. Je crois effectivement que, à l’exception de l’histoire de l’économie, l’histoire est morte. Elle est morte parce que non seulement des médias mais également les jeunes historiens ont abandonné les critères méthodologiques qui s’étaient imposés à partir des années 1875-1876 avec la revue historique et qui se sont développés par la suite et se sont élargis dans d'autres domaines. Pour des raisons de carrière, pour des raisons de mode et par l’appréciation anglo-saxonne ou afro-américaine on est passé d’une histoire qui s’attachait à présenter les événements, à en expliquer le contexte et les prolongements, à une histoire, comme vous l’avez parfaitement montré, Mme Narotchnitskaïa, qui prend quelques points et, à partir de là, développe des raisonnements moins pour donner des explications que pour juger. Déjà Lucien Febvre le dénonçait dans un article qui a été republié dans « Le combat pour l’histoire » à propos des témoins des juges de la vallée de Josaphat, rappelait que l’historien n’était pas un juge et qu’il fallait se défier de tout jugement sur le passé.

Or aujourd’hui - et dans l’histoire coloniale c'est particulièrement vrai - la question est de ne pas savoir ce qui s’est passé et pourquoi, mais il s’agit de dénoncer l’histoire de la colonisation. C’est donc une histoire-procès, ce qui, à mon avis, tourne le dos à la méthode historique. Hélas, beaucoup de jeunes collègues, y compris pour avoir une couverture médiatique plus facile voire financière (parce qu’elle permet de temps à autre de publier les livres que l’on présente comme une révélations sur tel ou tel crime coloniale), nuisent à l’histoire ordinaire.

Ainsi, je voudrais vous proposer trois ou quatre exemples : François Hollande se rend au Sénégal. Visite obligatoire à la maison des esclaves de Gorée. Et on la visite et on y pleure. Mais il y a un problème: la maison des esclaves est une construction commerciale. Il n'y en a jamais eu ! D’ailleurs le Sénégal représente au maximum 5 % de la traite atlantique, le reste s’est fait ailleurs.

Deuxième exemple: le repli des français d’Algérie vers la métropole. Plusieurs personnes, dont Benjamin Stora, un "historien incontestable" selon le ministre de la Culture, explique que c'est la faute de l’OAS (Organisation armée secrète) et que jamais le FLN n’a cherché faire partir des Français d’Algérie, qu’il n’a jamais attenté au bien des personnes et qu’au fond tout cela aurait pu se passer autrement. Cela est présenté comme une révélation, alors que c’est très exactement l’explication que le général de Gaulle donnait dès 1962 à ce repli massif des Algériens.

Le troisième exemple que j’aimerais bien vous détailler c’est celui du 17 octobre 1961 qui vient de donner lieu à une résolution votée par le Sénat sur la base d’un projet présenté par un groupe communiste auquel se sont associés l’ensemble des Verts et le Parti socialiste.

Que dit ce projet de résolution ? « Il y cinquante ans, le 17 octobre 1961 des dizaines de milliers des travailleurs algériens avec leurs familles manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre-feu imposé par la Préfecture de Police. Maurice Papon, alors préfet de Police, avait en effet prononcé cette mesure et l’action des forces de l’ordre fût d’une extrême violence. Dans cette nuit et le lendemain de nombreux corps flottaient à la surface de la Seine ». Là, nous sommes dans l’histoire de la pitié et de la commisération. « De nombreuses familles algériennes n’ont plus jamais de nouvelles d’un père, d’un fils ou d’un mari. Combien de morts du 17 octobre 1961 dès lors demeure imprécis, mais les recherches actuelles s’accordent à au moins de 200 morts ». Enfin, « durant de nombreuses années l’événement était occulté, mais fort heureusement depuis peu le voile se lève et les études se multiplient. Il est temps d’établir la vérité et de rendre hommage aux victimes... Il est temps que la France reconnaisse les tragiques événements du 17 octobre».

Le texte du projet était très long. Le Sénat a voté, y compris avec des sénateurs centristes, un projet de résolution qui dit que la France reconnaît la répression du 17 octobre. Cela est un vœu de reconnaissance dans lequel l’installation d’un objet mémoriel est demandée, en sachant néanmoins qu’il y a déjà une plaque au pont Saint-Michel.

Quel est donc l’enjeu de cette résolution ? Est-ce que son but était de reconnaître un fait historique que tout le monde a déjà reconnu ? La presse du 18 octobre 1961 en a parlé, la CGT a lancé des mots d’ordre de grève de solidarité et de protestation. En 1984, un auteur des romans policiers, Didier Daeninckx, publie un livre qui a pour titre « Meurtre pour mémoire » qui évoque l’incident, en le rattachant d’ailleurs à la déportation des résistants par l’Armée allemande durant la Seconde Guerre Mondiale. Il trace donc des parallèles entre la France et l’Allemagne nazie. Et un certain nombre des journaux en 1980-1982 avaient publié des photos d'Elie Kagan qui avaient couvert une partie de cette manifestation. Or en réalité, l’enjeu n’était pas celui de reconnaissance d’un fait historique, que tout le monde reconnaît, mais c’est évidemment sur un autre plan que se joue ce texte.

Il se joue, à mon avis, à partir de quatre remarques sur ce qui est dit et quelques remarques sur ce qui n’est pas dit, sur lesquelles je voudrais revenir. Parce que la falsification de l’histoire se fait à la fois dans le dit et dans le non-dit. Cela est souvent le cas en histoire contemporaine et coloniale en particulier.

Prenons d’abord le caractère pacifique de la manifestation. Des braves gens qui viennent manifester contre le couvre-feu sur lesquels des flics racistes et de mentalité coloniale s’acharnent. En réalité, la manifestation a eu le couvre-feu comme le prétexte afin de développer un autre mot d’ordre qui était l’Algérie indépendante. Au-delà du prétexte circonstanciel, la manifestation visait plusieurs objectifs :

·         Démontrer l’emprise du FLN sur la population immigrée algérienne de la région parisienne dans une lutte qui était d’une part l’héritage de la lutte contre les autres mouvements nationalistes et, en particulier, contre MNA qui a fait en France métropolitaine plus de 4.000 morts algériens sans parler des mutilés et des blessés ;

·         Peser sur les négociations entre le général de Gaulle et le FLN (le GPRA). Le dernier obstacle de l’ouverture de la nouvelle phase des négociations avait été levé le 4 septembre 1961, donc un mois auparavant, par le général de Gaulle qui avait reconnu la souveraineté algérienne sur l’ensemble du Sahara. Il ne restait donc à discuter des modalités pratiques de l’indépendance: à la fois financière, politique et économique et en particulier sur le Sahara les questions militaires et non pas des questions pétrolières qui avaient été réglées auparavant, et d’autre part la question du statut des populations européennes d’Algérie, à savoir le statut politique au sein de l’Algérie indépendante avec un point particulièrement douloureux – le statut des populations juives, parce que le FLN les considérait comme des ressortissants algériens et refusait donc aux Juifs des garanties qu’il était prêt à accorder aux populations dites européennes d’Algérie. Bien entendu, pour les populations juives, surtout dans le contexte de l’époque, le risque était de se retrouver complétement marginalisées;

·         Enjeu interne au sein du FLN. Et là, nous ne sommes plus dans la question de savoir si l’Algérie va être indépendante ou non, mais dans la question de savoir qui détiendra la pouvoir au sein de l’Algérie indépendante. On voit qu'il y a une lutte de factions extrêmement violente au sein du FLN-même, et en particulier la direction de la Fédération de France, ou en tout cas entre un certain nombre des dirigeants de la Fédération, qui jouent leur propre carte afin de faire valoir leurs mérites au cours de ce qu’ils s’appellent la « Révolution », et par conséquent pour obtenir leur parcelle du pouvoir. D’où la nécessité de montrer qu’ils tiennent l’immigration algérienne qui avait été pourvoyeur des finances.

            Cette manifestation est donc une manifestation qui s’affronte directement au gouvernement français, au général de Gaulle, que ce dernier ne pouvait pas tolérer. Ainsi, il s’agissait d’une manifestation dont on savait pertinemment du côté algérien (du côté du FLN) qu’elle aurait des conséquences importantes au niveau de la répression. On espérait renverser l’opinion publique en faveur de l’indépendance de l’Algérie et de peser sur l’opinion publique internationale dans les débats au sein de l’ONU.

Cette manifestation, compte tenu de ses objectifs, son contexte et son organisation, ne pouvait que conduire à une répression extrêmement brutale. Il est évident que les organisateurs, qui sont d’ailleurs des hommes politiques avertis, ne pouvaient pas ignorer le risque qu'ils faisaient courir à des manifestants dont la majorité était des volontaires acquis aux idées de l'indépendance mais dont d'autres ont été contraints sous menace de mort de participer à cette manifestation, y compris des malades et des blessés qu'on a faits sortir pour aller manifester.

20.000 à 30.000 vont participer à cette manifestation. La plupart des manifestants est pacifique mais il n’en a pas été de même des commandos du FLN qui eux-mêmes étaient armés (et je reviendrai sur leur pratique terroriste en France). Il est évident que les coups de feu qui sont partis du pont de Clichy ne permettent pas de dire que ces coups de feu sont venus de la Police. Il est tout à fait probable qu’au contraire ils soient venus des provocateurs afin d’exacerber l’ampleur de la répression.

« Des corps flottaient à la surface de la Seine… » Moi qui suis un grand amateur des romans policiers, je sais que la grand difficulté, ce n’est pas de tuer quelqu’un, c'est de cacher un corps. Comment cacher de 150 à 200 corps au mois d’octobre au cœur de Paris, alors que l’on n’a trouvé aucun cadavre sur les rives de Seine?   Il n’y avait aucun témoin. Où sont passés ces corps ? Un corps noyé remonte forcement à la surface de l’eau. On n’en a pas trouvé le moindre cadavre ! Il y avait en tout et pour tout un Algérien qui a été jeté à la Seine. Néanmoins, on n’en a trouvé aucun cadavre de noyé dans la morgue. Ainsi, lorsqu’on parle des centaines de noyés dans la Seine, on ne s’appuie sur absolument rien.

Plus de cinquante ans après les bouches se seraient déliées. On voit bien sur d’autres pages d’histoire, il y a des gens qui ressentent des remords après avoir accomplis des actes indus et illégitimes. Or là, aucun témoin à postériori. Les seuls témoins convoqués, c'est les témoins de la Fédération de France du FLN et quelques porteurs de valises ou ce que l’on appelait autrefois des « idiots utiles ».

"Le bilan des recherches actuelles s’accorde sur 200 victimes." Eh bien! non. La recherche menée par Jean-Paul Brunet aux archives du Ministère de l’Intérieur, de la Préfecture de Police et auprès des morgues arrivent à 14 victimes certaines, 8 victimes vraisemblables et 6 victimes possibles. Soit 28 victimes au total en comptant au sens large. Et non pas 400 ! Ce sont les chiffres qui comptent pour les historiens ! 28 c’est déjà beaucoup, mais 400 c’est totalement, bien évidemment, disproportionné !

On est bien loin de 200 ou 300 victimes évincées par Jean-Luc Einaudi qu’était au fond le découvreur de cette "affaire cachée" il y a quelques années lorsqu’il a sorti son livre « Octobre 1961. Un massacre à Paris ». D’ailleurs Einaudi, pour justifier son chiffre, nous dit que « même la Police dans un rapport confidentiel et secret en reconnaît 140 ». Or ce rapport n’existe pas. Il l’a inventé.

Le même Einaudi est convoqué comme témoin de moralité au procès Papon. Il va donc au procès Papon et il y intervient sur Papon – le massacreur des Algériens. Il  donne une liste nominative de 73 morts. Nous avons consulté cette liste nominative de 73 morts et il y en avait effectivement 17 qui sont morts le 17 octobre. Il y en avait 28 qui sont décédés avant la manifestation. Ils ne sont donc pas imputables à cette répression. Il y en a 10 qui sont décédés postérieurement aux mois de novembre et décembre. Peut-être certains à cause de leurs traumatismes, mais pas tous. Si on prend les morts du 17 octobre, plus ceux qui sont décédés postérieurement, on n’arrive à 27 !

Ainsi, lorsqu’il est devant les associations, Einaudi parle de 400 morts. Quand il est devant le Tribunal qui lui demande des comptes, il parle de 17 morts. Encore convient-il d’ajouter que sur le total des morts on les impute par principe à la répression policière, en négligeant les règlements de comptes internes au FLN et les règlements de comptes dans la population algérienne notamment en défaveur de ceux qui n’ont pas voulu payer les impôts révolutionnaires.

On ne cesse de nous répéter que cet événement a été occulté.  C'est le cliché et l’obsession du complot. Selon ce cliché, la France masque ses responsabilités. Ainsi, pendant longtemps on n’aurait pas parlé de la traite négrière, ni de Vichy, ni des guerres d’Indochine ou d’Algérie et des crimes de guerres non plus. Tout cela nous était, semble-t-il, caché. Néanmoins lorsqu’on balaye l’historiographie ou la presse de l’époque, il suffit juste de regarder combien il y avait d’articles sur les tortures lors de la guerre d’Algérie, combien il y avait des ouvrages et des dénonciations dans la presse française. Tout cela pour dire que rien n’avait été caché !

Cela donne du sensationnel : on va vous révéler quelque chose qui n'a jamais été dit ! Et bien évidemment, c'est une construction totalement artificielle.  Un événement, dont on modifie l’origine, dont on masque les enjeux réels, et dont enfin on grossit volontairement le bilan.

Mais ce que l’on ne dit pas - outre, bien évidemment, les enjeux politiques internes au sein du FLN -  c'est le contexte. Or, un historien ne peut pas comprendre un événement et le rendre l’intelligible s’il ne le construit pas dans un contexte plus large.

Qu’est-ce que le contexte historique du 17 octobre 1961? C’est la guerre que le FLN a mené conte la Police. Vous ne trouverez pas d'espace mémoriel là-dessus.  De 1958 à la fin du mois de septembre 1961, 44 policiers de la Police municipale, donc de la Préfecture, ont été assassinés par le FLN. Des dizaines de policiers ont été gravement blessés, soit de balles dans les jambes, soit de balles dans la colonne vertébrale. Des centaines de policiers ont été menacés, à tel point que dans les archives de la Préfecture de Police il existe toute une série de circulaires autorisant à tel ou tel gardiens à quitter le service en civil et non pas en tenue policière. Vous le comprenez bien lorsque vous apprenez que trois policiers ont été tués par balles dans le dos près de leurs immeubles en 1961, de la fin août à la fin septembre, donc trois semaines donc avant la manifestation. La réalité de menaces a été à tel point que la Préfecture de Police dispose d’une cité sécurisée à Viry-Chatillon où elle fait déménager certains gardiens et des officiers de Police avec leurs familles après des menaces de la part du  FLN. Jusqu’en 1961 il n’y a pas un mois (et entre août et fin septembre pas une semaine !) où il n'y a pas de cérémonie dans la cour de la Préfecture de Police pour rendre hommage à un policier assassiné. Si vous regardez la presse, vous avez pratiquement tous les jours des articles sur les attentats perpétrés contre les policiers qui rentraient chez eux ou qui reprenaient leur service.

Comment imaginer que ces policiers, à un moment donné, n’aient pas l’envie de se venger ? J’ajoute qu'à cela s'ajoutent les morts  des « Harkis à Paris » à savoir les représentants des forces auxiliaires de Police qui étaient particulièrement victimes de meurtres, ainsi que des gendarmes et des soldats du contingent en permission, tout simplement puisqu’ils étaient également en uniforme.

Ce contexte, il n'est jamais expliqué. Le maire de Paris et l’ancien candidat aux élections présidentielles, devenu Président, a jeté des fleurs dans la Seine en hommage à des gens qui ont manifesté contre la politique du gouvernement français, mais il oublie de rendre hommage aux policiers qui sont morts, victimes de leur devoir. Je trouve cela un peu curieux de la part d’un Etat qui devrait tout de même respecter ses fonctionnaires.

Pourquoi alors cette entreprise de falsification ? La première raison, à mon avis, c'est de dédouaner le FLN de ses propres responsabilités. On le retrouve également sur la question des Harkis etc. Aujourd’hui toute la condamnation sur le sort des Harkis porte sur le gouvernement français qui ne les a pas protégés, ce qui est exact. Or ce n’est pas le gouvernement français qui les a massacrés, c’est le FLN.

Deuxièmement, je crois que cette entreprise participe d’une campagne idéologique plus large.  On a évoqué la traité négrière, on a évoqué Vichy. Cette campagne vise à montrer qu’au fond la République Française - et au-delà de la République, la France elle-même et le peuple français - ont trahi les principes sur lesquels ils se fondaient et dont ils revendiquaient la paternité, pour montrer qu'au fond cette France est aujourd’hui encore imprégnée d’une idéologie coloniale. Ces sont les thèmes des "Post-Colonial Studies", arrivés tout droit de l’historiographie afro-américaine, qui expliquent le racisme d’une partie de la population, et de l’administration française, et qui expliquent également l’ampleur du vote pour le Front National. Les origines seraient là et il faut combattre l’origine du racisme français et reconstruire un passé coloniale victimaire des populations colonisés et génocidaire pour l’Etat français, de manière à purger l’imprégnation colonialiste de la mentalité française, qui se manifeste encore aujourd’hui sur ce racisme et sur l’islamophobie dont on accuse le peuple français d’être largement responsable. Il faut donc, au fond, à partir de mesures symboliques ou politiques, comme des lois mémorielles, décoloniser les mentalités françaises. A cela s’ajoutent des petits calculs électoraux qui ne sont pas complétement absents de la démarche, puisque on le voit bien, par exemple à Saint-Denis, où j’enseigne, il y a une compétition entre ces partis pour tâcher de récupérer l’électorat dit "de la diversité", à savoir l’électorat magrébin et noir, dont les voix se sont rapportées, pour ceux qui ont voté, très massivement sur le candidat Hollande au deuxième tour des  dernières présidentielles. Bien évidemment, dans cette politique de restauration de la mémoire des victimes et de l’hommage à rendre aux victimes il y a en perspective les élections municipales de 2014 où cet électorat peut peser effectivement lourd dans la conquête ou dans le maintien de municipalités de banlieue en région parisienne, dans le Nord, dans les départements du Rhône et dans les Bouches du Rhône.

Mais au-delà et plus profondément, me semble-t-il, c'est aussi une remise en cause du socle pluriséculaire de la nation française. Un socle qui remonte à la monarchie, et pas à la République, qui est le socle de l’assimilation des étrangers au sein du peuple français. Je dis bien « assimilation », puisque ce mot, qui figure néanmoins dans la constitution, est aujourd’hui complètement oublié. J’étais traité de raciste parce que j’ai prononcé ce mot, alors que justement il n’y a rien de moins raciste que l’assimilation puisque que cela veut dire que l’on permet à tout le monde de devenir égal des autres citoyens français. Cela est donc le contraire du racisme.

La gauche d’aujourd’hui et une partie de la droite ont substitué ce mot par celui d'« intégration ». Dans  des débats récents à la télévision certains ont affirmé les étrangers sont déjà formidablement "intégrés". Je veux bien qu’ils soient formidablement intégrés, notamment dans la sphère économique, mais est-ce qu’ils sont assimilés?  Est-ce qu'ils ont intégré les valeurs de la République, voire de la civilisation française, j’en suis, hélas, beaucoup moins sûr. Je m’en aperçois assez souvent à l’Université où j'enseigne.

Cette histoire d'assimilation a souvent subit des échecs. On l’oublie souvent.   On dit, par exemple, que les Italiens sont formidablement intégrés. Non. Sur trois italiens venus en France entre 1871 et 1939, deux ne sont pas restés en France.  Ils ne se sont pas assimilés.

Ainsi, l’assimilation demande les efforts de la part de la République afin de faciliter cette assimilation, notamment au niveau de l'école. Hélas, le service militaire a été supprimé de manière imbécile, mais il existe d’autres éléments comme le mariage etc. Or, il y avait d’autres exigences sur les populations qui ont à s’assimiler. Aujourd’hui, ces exigences, on les fait tomber les unes après les autres. L’idée est de donner toutes leurs places aux cultures d’origines et aux histoires particulières. La société d’aujourd’hui n’est plus pensée comme une société de citoyens individuels, libres et égaux en droits, mais comme des éléments des communautés ethniques où linguistiques.

C’est d'ailleurs tout l’enjeu et tout le débat falsifié autour de la ratification des langues régionales et minoritaires, où on dit au fond que c’est pour sauver un patrimoine. Or ce patrimoine n’est pas menacé. La République a créé des CAPES de langues étrangères. Les langues menacées en France, c'est le grec et le latin. Malheureusement, moins de 2% des étudiants français lisent le grec aujourd’hui et 17 % des collégiens prennent le latin en option. L’autre langue menacée, c'est le français. Aujourd’hui un élève qui rentre au lycée a un volume d’horaires en langue française équivalent à ce qu’avait un élève du cinquième en 1976. Cela veut dire que les élèves d’aujourd’hui ont perdu 800 heures de leur langue maternelle. On propose non seulement de développer et de mettre à égalité le français et les langues régionales et minoritaires avec la perspective, revendiquée par les associations qui appuient cette ratification, mais d'étendre cela aux langues des migrants. Autrement dit, l’arabe, le tamoul etc.

La nation française, qui repose aussi sur le socle de la langue depuis François Ier, éclate. Je ne suis pas contre de l’enseignement du provençal, mais il me semble que, pour qu'un pays existe dans son unité nationale, il faut qu’il y ait une seule langue qui soit une langue administrative, juridique et politique. C'est d’ailleurs ce qu'a dit l'abbé Grégoire au moment de la Révolution: « Si le peuple veut contrôler ses élites, encore faut-il qu’il parle la même langue qu’elles ».



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