Elections présidentielles en Abkhazie commentées par Maurice Bonnot
Date de publication: 2011-11-29
Elections présidentielles en République d’Abkhazie (26 août 2011):
Alexander ANKVAB
Veni, vedi, vici
1. Une fois encore, le mois d’août a été marqué en Abkhazie par un événement majeur. Le début d’une guerre de treize mois contre la Géorgie d’août 1992 à septembre 1993, le recouvrement de l’intégrité territoriale après la reconquête de la haute vallée de la Kodori au moment du conflit en Ossétie du Sud en août 2008, la reconnaissance par la Fédération de Russie le 26 août de la même année ont été autant des faits marquants. Le décès totalement inattendu du Président BAGAPSH survenu à Moscou le 29 mai 2011 a entraîné la tenue d’une nouvelle élection présidentielle prévue, conformément au texte de la Constitution, dans un délai de trois mois, soit le 26 août, date correspondant par ailleurs au troisième anniversaire de la première reconnaissance d’Etat.
2. Le legs du Président BAGAPSH est important. Les six années et demie (2005-2011) passées à la tête de l’Etat ont vu l’amélioration très nette de la situation notamment à l’intérieur même si quelques problèmes restent en suspens (chômage, faiblesse des revenus, lenteur du redémarrage de la rénovation des infrastructures, léthargie du secteur agricole notamment au sud du pays) dus en grande partie aux conséquences du conflit et au blocus exercé par ses voisins (dont la Russie jusqu’en 2000). La reconnaissance d’Etat durant son mandat accordée par la Fédération de Russie a permis la signature d’accords assurant tout à la fois la sécurité du pays aux frontières que prévoyant l’amélioration des infrastructures de transport, la rénovation de l’aire aéroportuaire de Dranda, la plus importante du Caucase et de la voie ferrée à partir de Sotchi.

3. Trois candidats se présentent alors aux suffrages des électeurs: Alexander ANKVAB né à Soukhoum en 1952, a terminé ses études en 1974 à l’Académie des sciences de l’Université de Rostov avant d’intégrer de 1975 à 1981 le Ministère de la Justice de la République autonome d’Abkhazie puis l’Administration de la région de Goudaouta. Il exerce de 1984 à 1990 le poste de Ministre adjoint de la Justice de la RSS de Géorgie. Il occupe les fonctions de Ministre de l’Intérieur d’ Abkhazie de 1992 à 1993 avant que d’entamer une carrière d’homme d’affaires à Moscou de 1994 à 2004. Eligible à la Présidence de la République d’Abkhazie en 2004, il refuse cependant de se prêter à l’examen de connaissance de la langue abkhaze obligatoire depuis la constitution de 1999 et que d’aucuns considèrent cette exigence comme ayant été adoptée pour lui nuire. Il est désigné Premier ministre par le Président BAGAPSH de février 2005 à février 2010, date à laquelle il devient Vice-Président après avoir été élu conjointement avec le Président BAGAPSH le 12 décembre 2009. Il dispose au moment du scrutin du Parti de l’Unité dont le défunt Président BAGAPSH assurait la direction, du Mouvement Social du Renouveau et de l’Association des Vétérans Amtsakhara. Son partenaire pour l’élection à la Vice-Présidence est Mikhail LOGUA, actuellement chef de l’Administration de la région de Gulripch. Né en 1970 à Soukhoum, ce dernier a suivi des études d’économie et dispose d’une expérience déjà riche dans ce domaine.
Sergei Mironovitch CHAMBA, né en 1951 à Goudaouta, est au départ un historien spécialiste d’archéologie. Il rejoint rapidement les rangs du Forum populaire d’Abkhazie «Ajdgylara» («Unité»), dont il assure la présidence dès mars 1990. Il assume les fonctions de Ministre adjoint de la Défense avant le conflit de 1992-1993. Il occupe les fonctions de Ministre des Affaires Etrangères de mai 1996 à février 2010, date à laquelle il est promu Premier ministre. CHAMBA se targue au moment de l’élection d’un fort soutien au sein de la jeunesse: il choisit comme partenaire à la Vice-présidence le chef de l’Union de la Jeunesse, Chamil Omarovitch ADZINBA, également responsable de 1996 à 2005 d’un célèbre club de football. Il développe particulièrement le thème de la nécessité de fonder une société pluraliste où l’ensemble des groupes ethniques trouvent leur place, en particulier la communauté mingrèle de la région de Gal. Il dispose tout à la fois du soutien du Parti du Renouveau économique de Beslan BUTBA, homme d’affaires ayant participé à l’élection présidentielle de 2009 (8,25%) et du Parti communiste.
Raoul Djoumkovitch KHADJIMBA, né en 1958 à Tkouartchal, dispose d’une longue expérience dans les services de renseignement, notamment dans sa région natale où il est le représentant du KGB de 1986 à 1992. Promu Chef des Services de sécurité de 2002 à 2003, il est promu Ministre de la Défense et Vice-Premier ministre de 2003 à 2004 puis devient Premier ministre du Président ARDZINBA entre 2003 et 2004. Candidat à l’élection présidentielle de 2004, déclaré un temps vainqueur, il doit accepter après enquête sur les résultats, un compromis avec le Président BAGAPSH. Les deux concurrents sont alors élus ensemble lors d’une nouvelle élection en janvier 2005, KHADJIMBA comme Vice-Président. Cette alliance difficile est rompue avec la démission de Khajimba quelques mois avant le scrutin de décembre 2009 où ce dernier ne remporte que 15,32%. Il tente ainsi pour la quatrième fois de remporter l’élection suprême en ralliant comme candidate à la Vice-Présidence, la veuve du Président ARDZINBA, Madame Svetlana Iradianovna DZHERGENIA qui dispose de nombreux soutiens au sein de l’intelligentsia abkhaze.
4 . Le modèle abkhaze de démocratie se trouve ainsi mis à l’épreuve de manière fortuite. Au cours de la campagne, le principe d’égalité de traitement a été respecté au niveau de l’information et de la présentation des candidats. Un temps égal de parole a été accordé par la télévision d’Etat à chacun des candidats. Leur présentation diffère quelque peu, KHADJIMBA et CHAMBA se présentant entouré de supporters, ANKVAB préférant quant à lui gérer seul son style d’intervention.
Si les trois candidats devaient accepter de signer un engagement de code de bonne conduite, une interview publiée par le journal russe « Moskovskaya Pravda » est venue déranger cette belle assurance peu avant le scrutin. Tengiz KITOVANI, commandant de troupes géorgiennes lors de l’incursion du 14 août 1992 déclenchant le conflit, y indiquant qu’ANKVAB était au courant de ces plans mais n’en avait pas informé à l’époque ses collègues; il ajoutait que ce dernier, s’il devait être élu, alignerait sa politique sur celle de la Géorgie en direction de l’OTAN et de l’Union Européenne. Des extraits de la vidéo de l’entrevue devaient été diffusés lors d’une manifestation de soutien à CHAMBA, une initiative sans aucun doute destinée à entamer la réputation d’ANKVAB, de même que la publicité faite à la publication par le journal « Republika Abkaziya » d’une interview en 2003 donnée par le Président ARDZINBA dans laquelle il émettait de semblables accusations contre ANKVAB. Ce dernier se contente de répondre à de telles accusations par un silence discret.
Deux autres prises de position sont venues ternir quelque peu l’image avenante dont CHAMBA disposait en particulier à l’extérieur une entrevue dans la presse russe dans laquelle il insistait de manière quelque peu trop appuyée, sur son rôle au sein du mouvement national abkhaze et une insistance à s’identifier personnellement avec la population devant de manière quasiment inévitable conduire à son succès et en cas contraire au refus d’un résultat qui ne reflèterait pas la volonté populaire.
Les grands points du programme présenté par le candidat ANKVAB sont présents dans le discours d’investiture prononcé le 26 septembre: « Dans les années à venir, nos efforts porteront sur le renforcement de la protection sociale [….], la recherche de solutions radicales en matière de santé et de politique démographique [……], la réanimation de la vie et de la production rurales […..] ,la prise de mesures en faveur de la jeunesse et du retour au pays des diplômés[……], l’adoption de mesures de sécurité des investissements, la lutte contre la corruption et la criminalité sous toutes leurs formes notamment économiques et financières […..], la sécurité de l’Etat y compris contre les menaces extérieures […..], le développement du partenariat stratégique avec la Russie [….] la poursuite des efforts diplomatiques en vue de la reconnaissance internationale ».

Le bureau de vote n° 6 d’Ilori (région d’Ochamchire), circonscription électorale n°29
5. La tenue de l’élection présidentielle a fait l’objet d’âpres controverses. Dans un article publié la veille du scrutin, sur le site « Open Democracy » l’ancien ministre pour les affaires européennes du gouvernement Blair, Denis MacShane, considère que « si les élections peuvent constituer un divertissement intéressant, il n’existe que peu de possibilités que celles-ci soient considérées comme légitimes ou permettent l’élection d’une personnalité réellement indépendante » Et l’illustre parlementaire de comparer l’Abkhazie à l’Alsace-Lorraine d’après 1870 soumise à une semblable férule étrangère. L’élection serait à ses yeux entièrement organisée par Moscou, rappelant l’aphorisme de Staline selon lequel le peuple qui vote ne compte pas, l’important serait le peuple qui compte les votes. Il rappelle l’exigence de l’Union Européenne que « les élections dans cette région de Géorgie ne sauraient être valides que si l’ensemble des réfugiés et personnes déplacées se voient conférer de droit au retour » et assène que la Russie « comme en Transnistrie est satisfaite de créer un nouvel espace (no man’s land) de déni de démocratie » démontrant ainsi à nouveau que le Kremlin préfère « conserver des plaies purulentes sur le pourtour de son ancien Empire que d’établir un partenariat avec les nouvelles nations qui ont réintégré le cours de l’histoire après 1989 ». Un de ses anciens collègues au Parlement britannique le Rt Hon Bruce George publie au même moment un commentaire du même acabit dénonçant à l’avance « une élection truquée » destinée à désigner un pouvoir illusoire, le Kremlin tirant seul les ficelles. Il faut reconnaître qu’un semblable langage déniant aux populations abkhazes tout droit à l’expression est relayé de manière encore plus outrancière par le chef de l’Etat géorgien, Mikhail SAAKACHVILI qui dans un discours prononcé au début août à Anaklia, face à la frontière avec l’Abkhazie désignait « les Barbares de là-bas face à la civilisation d’ici » (la Géorgie). Et de poursuivre « Là, ils ne connaissent que la brutalité mongoloïde et l’asservissement idéologique alors qu’ici nous jouissons de l’authentique et de l’antique Colchide européenne, la plus ancienne des civilisations ».
Il faudra toute la compétence et la longue expérience du Professeur George Hewitt, spécialiste de la Géorgie et de l’Abkhazie pour réfuter de semblables associations, préjugés et à priori. En conclusion à un article documenté, il souligne que « l’Abkhazie est encore loin de se voir reconnue une indépendance pleine et entière .Ceci reste cependant l’ambition inflexible de son élite politique tout autant que de son peuple et constitue la base de tout progrès dans la solution des différends qui l’opposent à son voisin géorgien. Au demeurant, il reste beaucoup à accomplir en Abkhazie. Comment la présidence de Alexander ANKVAB influera sur le pays et la scène régionale, les cinq années à venir le diront ».
6. La meilleure réponse aux propos de MacShane et Bruce George qualifiés par certains de « méli-mélo de désinformation » est sans doute l’avis des observateurs internationaux dépêchés sur le terrain. En dépit de la période estivale, un nombre significatif de ces témoins oculaires, 119 au total en provenance de 27 pays, ont pu observer que, sans aucune difficulté notable, le processus électoral a fait l’objet d’une participation importante et s’est poursuivi tout au long de la journée dans le plus grand calme. L’auteur de ces lignes a pu visiter quatorze bureaux de vote dans la région d’Ochamchire, Gal et Tkouartchal. Aucune irrégularité n’a été notée. Le même constat a été dressé par l’ensemble des observateurs dépêchés sur l’ensemble du pays et cela au cours d’interventions devant la Commission électorale. Il est à noter que dans la région de Gal, aucune controverse n’a été soulevée concernant la délivrance de passeports abkhazes à la population en majorité mingrélienne désireuse de souscrire à cet acte de citoyenneté incompatible avec la détention d’un quelconque lien avec la Géorgie (la double nationalité n’est acceptée qu’avec la Fédération de la Russie). De 3 500 en décembre 2009, le nombre de passeports distribués est passé à 9 000 pour cette dernière élection.

Il n’est jusqu’à un article du « New York Times » qui considère, dans un article publié le 27 août, que « l’élection, fait inhabituel dans l’aire de la défunte Union Soviétique, n’était pas déterminée à l’avance quant à son résultat » et avait « apparemment souscrit aux grands principes démocratiques ». Le journal ajoute qu’on ne peut dresser le même constat des élections nationales en Géorgie considérées par les gouvernements occidentaux comme un modèle de démocratie que l’Abkhazie devrait aspirer à rejoindre mais en fait dominé depuis des années par le Mouvement de l’unité nationale du Président SAAKACHVILI». Il apparaît selon l’article qu’il n’existe aucune preuve que Moscou ait prédéterminé le résultat et qu’en rejetant ouvertement les aspirations démocratiques en Abkhazie et en soutenant de manière aveugle la ligne isolationniste de Tbilissi, l’Occident se prive de leviers d’influence susceptibles de faire évoluer la solution des problèmes dans la sous-région ». La position occidentale envers le scrutin renforcerait ainsi de manière indirecte l’influence grandissante de Moscou.
Un analyste géorgien Irakli SESIASHVILI va jusqu’à suggérer que « des leçons positives doivent être tirées de l’expérience abkhaze et non ainsi que le plus souvent, proposer le contraire.
7. Les résultats des élections proclamés le 27 août lors de la Conférence de presse du Président de la Commission électorale, M. Batal TABAGUA se présentent comme suit :
Nombre d’électeurs inscrits : 148 556
Nombre de votants : 106 845
Soit une participation de 71,9%
Nombre de votes en faveur de :
Alexander ANKVAB : 58 657 (54,9%)
Serguei CHAMBA : 22 456 (21,02%)
Raul KHAJIMBA: 21 177 (19,82%)
Nombre de votants s’étant exprimé contre l’ensemble des candidats : 2 023 (1,89%)
Nombre de votes blancs ou nuls : 2 532 (2,37%)
Alexander ANKVAB a remporté la majorité des suffrages dans 32 des 35 circonscriptions électorales, à l’exception d’une dans la région de Gulripch et de deux autres dans la région de Tkouartchal. Il l’emporte dans 148 des 172 bureaux de vote (86%).

Le nouveau Président de la République d’Abkhazie Alexander ANKVAB
Le souci d’une reprise en mains pragmatique et quelque peu autoritaire exprimé par un électorat attaché à plus de justice et d’ordre a sans doute joué un très grand rôle dans l’accession à la responsabilité suprême d’Alexander ANKVAB, connu pour son caractère intransigeant autant qu’énigmatique. Ce qui peut apparaître à certains comme un manque de charisme semble être compensé chez ce technocrate par un souci d’efficacité et de culte du résultat. Le nouveau Président a été, tout au long de sa campagne, fort avare de promesses, insistant a contrario sur la nécessité et sa disposition à s’attaquer à la corruption et aux inégalités que celles-ci entraînent et privilégiant deux secteurs prioritaires, l’éducation et le secteur de la santé. Ce souci de ne se lier à aucun présupposé idéologique se retrouve dans son programme de politique étrangère d’où la formule chère à son prédécesseur de politique multi-vectorielle est absente.
La priorité donnée à la consolidation de la qualité de vie et à l’harmonie intérieure dans des frontières dont la sécurité est désormais assurée par la Russie devrait désormais l’emporter sur la quête de la reconnaissance internationale, renvoyée à des jours meilleurs.
La présence à la cérémonie de Valentina MATVIENKO, tout nouvellement élue Présidente du Conseil de la Fédération est venue rappeler l’intérêt porté par la Fédération de Russie au développement des relations entre les deux pays.
La nomination le 27 septembre d’un nouveau Premier ministre en la personne de Léonid LAKERBAYA constitue la première décision prise avec ce souci de prudence et d’efficacité propre au nouveau Président. Léonid LAKERBAYA, ingénieur de formation, a été député au Parlement abkhaze de 1991 à 1996, puis de 2000 à 2002. Il occupait le poste de Vice-Premier ministre depuis 2005.
De nombreux changements ont été opérés à la tête des ministères régaliens. Il faut retenir l’accession au poste de Ministre des Affaires Etrangères du Dr Viacheslav CHIRIKBA, jusqu’alors Conseiller du Président pour les affaires internationales, notamment le suivi des négociations de Genève, et bien connu de l’IDC.
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