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"La géopolitique de la nouvelle multipolarité"

Date de publication: 27.05.2014



"La géopolitique de la nouvelle multipolarité"

  

Srdja Trifkovic  

  

Conférence à l'IDC, 27 mai 2014

 

 

En avril 1904, le géographe britannique, Halford Mackinder, a prononcé une conférence devant la Société Royale de Géographie.  Son papier, Le pivot géographique de l'histoire, a fait sensation.  Il constitue le texte fondateur de la géopolitique comme discipline autonome.  Selon Mackinder, l'hégémonie sur le monde passe par le contrôle de l'"île-monde", l'Eurasie.  Au coeur de cette "île-monde" se trouve le Heartland, qui s'étend de la Volga au Yangzi Jiang et de l'Himalaya à l'Arctique.  Mackinder a affirmé:  "Ce qui m'intéresse, c'est le contrôle physique plutôt que les causes de l'histoire universelle."

Quatorze ans plus tard, à la fin de la Grande Guerre, et profondément préoccupé par ce qu'il considérait comme la nécessité impérative d'une zone tampon entre l'Allemagne et la Russie, Mackinder a résumé sa théorie comme suit:

 

«Qui contrôle l'Europe de l'Est contrôle le Heartland;

Qui contrôle le Heartland contrôle l'Île Monde;

Qui contrôle l'Île Monde contrôle le monde »

 

Ce dicton nous aide à expliquer la crise en Ukraine.  Il explique aussi les motivations de certains dirigeants américains qui veulent élargir l'OTAN plus loin encore à l'Est.

Le modèle de Mackinder a subi plusieurs modifications depuis sa première formulation.  Dans son livre publié en 1942, La Stratégie américaine dans la politique mondiale, Nicholas Spykman a voulu "développer une grande stratégie pour la guerre comme pour la paix, basée sur les conséquences de la situation géographique des Etats-Unis dans le monde".  Au dix-neuvième siècle, selon Spykman, la pression russe depuis le Heartland a trouvé sa contrepartie dans la puissance maritime britannique.  C'est ce qu'on appelait "le grand jeu".  Spykman pensait que le destin des Etats-Unis était d'assumer l'héritage britannique, une fois la Seconde Guerre Mondiale terminée.  Six mois avant la bataille de Stalingrad, Spykman a écrit que "un État russe qui s'étend de l'Oural à la Mer du Nord n'est guère préférable à un État allemand qui s'étend de la Mer du Nord à l'Oural."  Pour Spykman, la région clé de la politique mondiale est la zone littorale du Heartland, ce qu'il appelait le "rimland".  Il a donc modifié la formulation de Mackinder pour en faire la version suivante:  "qui possède le rimlandcontrôle l'Eurasie; qui contrôle l'Eurasie contrôle le monde."

Spykman est décédé en 1943 mais ses idées seront reprises quatre ans plus tard dans la stratégie d'endiguement adoptée par Harry Truman.  Le coeur de la stratégie américaine pendant la Guerre froide était de maintenir son contrôle sur le rimland, de la Norvège à travers l'Europe centrale jusqu'à la Grèce et à la Turquie.  C'est la raison pour laquelle l'OTAN a été créée en 1949.  L'endiguement s'est vite transformé en "refoulement" massif, dès l'effondrement de l'Union soviétique en 1991.  En 1999, Bill Clinton viole la promesse qui avait été donnée par son prédécesseur de ne pas élargir l'OTAN.  L'Alliance  atteint désormais les frontières de la Russie impériale.  En 2004, une deuxième vague d'élargissement la met pratiquement dans les faubourgs de Saint-Pétersbourg avec l'intégration des trois pays baltes.  Pendant tout ce temps, l'Ukraine est restée la pièce maîtresse, le grand prix à saisir, dans la stratégie de restriction des débouchés russes sur la Mer noire.  L'Ukraine est un couteau stratégique dirigé vers le bas-ventre de la Russie.

Le Drang nach Osten américain qui s'ensuit est donc parfaitement logique d'un point de vue thalassocratique.  Pour le duopole libéralo-mondialo-néoconservateur qui est au pouvoir à Washington, il n'y a pas de meilleur moyen de garantir la domination américaine sur le rimland européen que d'attirer l'Europe dans l'orbite otanien (c'est-à-dire américain) en général, et de miner tout rapprochement germano-russe en particulier.  C'est une nouvelle version du plan Anaconda.

 

Céder aux caprices des russophobes

Les obsessions du duopole washingtonien ont comme conséquence certaines prises de position politiques qui résonnent avec les anciens clients de la Russie à Varsovie, Tallinn et à Lvov.  Mai ces options politiques sont en réalité en contradiction avec les vrais besoins de la sécurité européenne et américaine.  L'élargissement de l'OTAN fait que les missiles russes sont toujours dirigés vers les grandes villes américaines.  Cela n'a peut-être pas beaucoup d'importance pour les habitants de Riga ou de Bucarest, mais cela devrait préoccuper les new-yorkais et les habitants de Seattle.  Il peut plaire aux Européens de l'Est, avec leurs obsessions anti-russes, de rejouer les vieux jeux géopolitiques.  Leurs lubies pro-nazies seront tolérées ou simplement niées, tout comme on nie le caractère djihadiste des opposants au président Assad en Syrie.  Nous pouvons comprendre pourquoi les habitants de la Galicie ou de la Lettonie ont intérêt - et un besoin psychologique - à traiter la Russie comme l'ennemi principal, même si nous désapprouvons leur choix.  Mais les Etats-Unis et l'Europe ne sont pas obligés à cautionner ces obsessions.  Tous ces pays proclament leur adhésion à diverses croyances post-modernes (au moins quand ils ne sont pas en train de défiler avec les bannières noires et rouges de la SS Galicie) mais leur vrai but est double:  ils veulent une garantie de sécurité américaine contre la Russie, et ils veulent renforcer leur propre position vis-à-vis de leurs opposants nationaux ainsi que vis-à-vis de leurs voisins avec lesquels ils peuvent être encore en dispute. 

Tout cela vaut en premier lieu pour l'Ukraine.  Les journalistes et les hommes politiques en Occident parlent du "peuple ukrainien," mais il n'existe aucune nation ukrainienne unifiée.  La division linguistique du pays reflète une division culturelle et émotionnelle fondamentale, non pas seulement un point de vue différent sur l'Union européenne ou sur l'OTAN.  C'est une division entre deux identités fondamentalement incompatibles.  En tant que telle, elle est comparable à la division de la carte électorale américaine lors de l'élection présidentielle de 1860.

Tout comme les Etats-Unis avant la guerre civile, l'Ukraine est un pays divisé à égalité entre ses deux composantes.  Il ne peut être homogénéisé que par une guerre civile.  Les "unionistes" (les ultranationalistes de Galicie) ne peuvent pas espérer à subjuguer et à reconstruire la "Nouvelle Russie" pour convertir ses habitants à l'image d'une "Ukraine" définie par une haine viscérale de la Russie.  Mais tout comme les habitants de la Nouvelle Russie ne deviendront jamais des "Ukrainiens" dans la tradition de Stepan Bandera, ils ne pourront jamais non plus transformer les Ukrainiens occidentaux pour faire du pays un ami de la Russie dont la vocation serait de nouer une association étroite avec Moscou.  L'Ukraine est un non-pays pitoyable où les gens sont souvent armés et méchants. C'est un Etat défaillant qui jusqu'en automne dernier aurait pu avoir un bel avenir.  L'ingérence occidentale a fait de l'Ukraine un cauchemar hobbesien.  Toute grande puissance qui essaie de contrôler la totalité de ce pays schizophrène trouvera inévitablement son malheur.

Il est ridicule d'assimiler "le peuple de l'Ukraine" avec le régime du Maidan.  Mais c'est exactement ce qui se fait partout dans le monde occidental, tout comme on voulait nous faire croire à la réalité de cette fiction qui est la Bosnie et qui a été inventée par les médias dans les années quatre-vingts.  Les frontières de l'Ukraine ne sont ni sacrées ni permanentes.  Toute tentative de les maintenir avec la force des armes aboutira à une effusion de sang, tout comme l'ont fait, voici deux décennies, les frontières artificielles internes de la Yougoslavie dessinées par Tito.  Pour les grandes puissances de l'Union européenne, l'Ukraine n'est qu'un enjeu marginal sauf si on la considère strictement à la lumière d'un jeu géopolitique à somme nulle.    Pour les Etats-Unis, l'Ukraine a toujours été une crise facultative.  Mais pour la Russie, comme pour ses partisans au sud et à l'est de l'Ukraine, l'avenir de la côte de la Mer noire et de son bassin industriel à l'Est est un enjeu existentiel.

 

La folie de l'ambition excessive

Un rapport sain avec Moscou exigerait l'acceptation des intérêts légitimes de la Russie dans son étranger proche.  Il exigerait la reconnaissance de menaces communes - le djihad, l'immigration de masse et le déclin démographique.  Les avocats d'une ligne dure à l'égard de Moscou semblent n'avoir rien appris de la réponse russe à l'attaque lancée par Mikheïl Saakashvili en Ossétie du Sud en 2008, quand Moscou a mis Washington  dans une position de faiblesse inouïe depuis le président Carter.  Ces avocats récolteront maintenant les mêmes bénéfices avec le pivot poutinien vers l'Asie.

Mais la "communauté de la politique étrangère" à Washington n'est pas saine.  Il suffit de regarder de près le "pivot vers l'Asie" triomphalement annoncé par Washington.  Un observateur non averti pourrait croire que le tour d'Asie effectué par le président Obama au mois dernier est intervenu à un moment de puissance incontestée des Etats-Unis.  La visite a renforcé les engagements militaires américains dans la région, elle en a créé de nouveaux, elle a profondément agacé la Chine et elle a incité les alliés et les clients des Etats-Unis d'adopter une attitude de confrontation à l'égard de Pékin.

A Tokyo, le président Obama a affirmé explicitement que les îles Senkaku (Diaoyutai), qui font l'objet d'une dispute amère entre la Chine et le Japon depuis des décennies, sont protégées par le traité de sécurité mutuelle signé avec le Japon.  A Séoul, Obama a menacé la Corée du Nord de nouvelles sanctions.  Les 28.000 troupes américaines resteront pour une période indéfinie en Corée du Sud et Obama a affirmé que les Etats-Unis "n'hésiteront pas à déployer la force militaire" pour défendre ses alliés.  A Manille, un nouveau pacte de défense a été signé, qui va permettre le déploiement par rotation de troupes, d'avions et de navires américains dans les Philippines.  C'est le plus grand renforcement de la présence militaire américaine depuis la guerre au Vietnam.  Obama a affirmé que l'engagement américain de défendre les Philippines est absolu.  Il a soutenu Manille dans sa dispute territoriale avec Pékin.

Mais il est peu judicieux pour une grande puissance d'aliéner simultanément ses deux rivaux principaux.  La crise en Ukraine se poursuit tandis que la situation en Asie devient toujours plus explosive.   Il est risqué d'aborder en même temps deux théâtres d'affrontement, et la tentative de dicter l'aboutissement de ces crises est périlleuse.  La présupposition de sa propre puissance a souvent conduit les hégémons, aveuglés par l'arrogance, à leur perte.

Le roi Philippe II d'Espagne, ainsi que ses successeurs incompétents, ont mené trop de guerres contre trop d'ennemis.  Au moment de la signature des Traites de Westphalie en 1648, l'Espagne, qui un siècle auparavant avait été le pays le plus puissant au monde, était partout vaincu et en état de faillite.  Elle était devenue une puissance de deuxième rang.

Louis XIV a cru qu'il pouvait menacer les Néerlandais, les Habsbourgs et les Anglais, tous en même temps.  Le Roi Soleil aimait la flatterie avant toute autre chose, selon Saint-Simon, "ou plutôt, l'adulation: plus grossière et plus maladroite elle était, plus il y prenait plaisir."  Après une série de guerres ruineuses la France était en faillite et à la fin de sa vie Louis était un homme brisé.

La politique étrangère allemande sous l'empereur Guillaume II a ébranlé les fruits des efforts brillants du chancelier de fer Bismarck pendant les deux décennies précédentes.   L'agressivité imprévisible et névrotique, apparente pendant les deux crises au Maroc, s'est substituée à la prudence et la retenue diplomatique.  (La condamnation par Susan Rice des vétos russe et chinois contre les résolutions américaines sur la Syrie - elle les qualifiait de "répugnants", "honteux" et "impardonnables" - n'est pas sans rappeler les dérapages de l'Allemagne impériale.)  Le Kaiserreich a simultanément poussé l'empereur orthodoxe dans les bras des Républicains maçonniques en France, et il a aliéné la Grande-Bretagne en construisant sa nouvelle flotte.  En fin de compte, le chemin de fer de Berlin à Bagdad a fait des alliés de la Russie et  de la Grande-Bretagne.

Les Etats Unis sous Barack Obama ont renoué avec cette habitude hégémonique qui consiste à provoquer des crises dans différents endroits du monde, malgré les ressources limitées pour leur gestion, et malgré le fait que cette stratégie est fondamentalement erronée.  Une alliance ouvertement anti-américaine entre la Russie et la Chine est en train de prendre forme sous nos yeux.  Elle sera l'équivalent tardif de l'alliance franco-russe de 1893 - la conséquence prévisible de la surestimation de ses propres moyens par une grande puissance en proie à un orgueil démesuré.  Cette ambition américaine excessive aboutit à l'émergence d'une alliance de fait au sein du Heartland, incarnée par la signature la semaine dernière du contrat gazier.  La Russie et la Chine ne sont pas des alliés naturels et leurs intérêts à long terme sont divergents, surtout en Asie centrale.  Mais elles sont sur la même longueur d'ondes quand il s'agit de résister à l'hégémonie américaine.

Au début des années soixante-dix, Henry Kissinger a sagement compris les bénéfices d'une ouverture diplomatique vers la Chine.  C'était un moyen de faire pression sur Moscou pendant la Guerre froide.  A cette époque, l'Union soviétique était bien plus puissante que la République populaire.  Aujourd'hui, par contre, la Chine est économiquement et démographiquement plus puissante que la Russie.  Pour les Etats-Unis, la stratégie optimale serait d'être en bons termes avec la partie faible du triangle.     Les Etats-Unis ne disposent pas aujourd'hui d'un homme d'Etat de la même envergure que Kissinger.  Il comprendrait le potentiel d'une politique de bonne entente avec Moscou comme moyen de freiner les ambitions de la Chine dans le Pacifique.

Après la signature du contrat gazier d'une valeur de $400 milliards, Monsieur Poutine a déclaré: "C'est le plus grand contrat dans l'histoire du secteur gazier de l'ancien URSS."  C'est bien plus que cela.  Ce contrat, ainsi qu'une série de nouveaux accords d'association, marquent une nouvelle phase dans le jeu de balançoire géopolitique et  l'émergence de fait d'un axe Moscou-Pékin.  La signification à long terme des accords de Shanghai peut être comparée aux fruits de la visite de Richard Nixon en Chine en 1976.

L'énergie représente une base solide sur laquelle la politique de coopération sino-russe pourra se développer dans d'autres secteurs aussi.  Le président Xi a présenté la tâche dans des termes explicitement géopolitiques quand il a dit: "Le facilitation accrue de ce partenariat global, basé sur nos intérêts communs, est une condition pour la promotion de l'équité internationale, pour le maintien de la paix dans le monde, et pour la prospérité dans nos deux pays.  C'est aussi un choix inévitable pour le développement d'un monde multipolaire."  Sans citer aucun État par son nom, il a rajouté: "Le renforcement d'alliances militaires avec une tierce partie comme cible est peu propice à la sécurité régionale."

Grâce à cet accord, Poutine a sauvegardé la légitimité mondiale qu'Obama voulait lui enlever.  Il a renforcé le poids géopolitique de son pays.  D'autres pays du BRICS (Brésil, Inde, Afrique du Sud) et des puissances émergentes (Indonésie, Nigéria, Argentine) ne suivront peut-être pas la Chine dans une alliance ouverte avec Moscou.  Mais il semble peu probable qu'ils soutiennent les Etats-Unis dans leur condamnation de Moscou.

"Nous ne voyons aucun rapport avec un accord sur le gaz entre la Russie et la Chine qu'elles négocient depuis dix ans," a affirmé le Secrétaire d'Etat John Kerry à une conférence de presse le 21 mai.  C'est-à-dire qu'il se fait des idées ou qu'il est borné.  En tout état de cause, cela veut dire que les affrontements initiés par les Etats-Unis continueront à se multiplier comme par le passé.  Au lieu de désamorcer la crise sanglante qu'elle a créée en Ukraine, Victoria Nuland va continuer à encourager ses protégés sanguinaires à Kiev à imposer une solution militaire à l'Est.    Au lieu de calmer la Mer de Chine méridionale, Washington va continuer à encourager ses clients à rester impertinents.  Et Messieurs Poutine et Xi en tireront leurs conclusions: à savoir qu'ils ont un ennemi puissant commun, un régime voyou peu susceptible à la raison.

 




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