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"Une autre Europe est-elle possible?"

Date de publication: 18.02.2016



Texte de l'intervention de John Laughland au siège du Parlement européen à Paris, le 18 février 2016 

 

 

Colloque: "Une autre Europe est-elle possible?"  

 

 

 

Une autre Europe est possible, mais seulement à la condition de ne pas avoir celle que nous avons, c'est-à-dire l'Union européenne.  En revanche, une autre Union européenne n'est pas possible, contrairement à ce qu'ont affirmé les opposants à la constitution européenne en 2005.

Ce constat de l'impossibilité de réformer l'UE est le fruit amer d'une longue expérience.  Mais il vient d'être confirmé par l'expérience britannique.  Malgré sa menace de retirer son pays de l'UE, David Cameron n'a réussi à arracher de très petites concessions de la part de ses partenaires européens.  Ils ont voulu notamment sauvegarder contre toute possibilité d'un véto britannique leur capacité de continuer à centraliser encore davantage les pouvoirs de Bruxelles, sous l'étiquette de poursuivre l'intégration européenne.

Le référendum britannique aura eu au moins un mérite: la question de l'adhésion à l'UE n'est plus un tabou.  Chaque pays doit y réfléchir.  Ce besoin est d'autant plus criant que le caractère anti-démocratique et anti-national de l'UE devient de plus en plus évident.  L'UE est devenue un violeur en série de la volonté populaire: le référendum danois de 1992 contre le traité de Maëstricht; le référendum irlandais de 2001 contre le traité de Nice; les référendums français et néerlandais contre la constitution européenne en 2005; et le référendum irlandais contre le traité de Lisbonne en 2010 - tous ont été bafoués au nom de l'impérative européenne. 

Se rajoute à ces viols en série de la démocratie nationale la suspension du régime parlementaire en Belgique en 1996, quand le gouvernement a été autorisé à gouverner par décret; la mise sous tutelle de l'Italie en 2011 avec le renversement de Silvio Berlusconi et la nomination de Mario Monti à sa place; et les divers bras de fer engagé contre Chypre en 2013 et contre la Grèce l'an dernier.  En 2000, lorsque le Parti de la Liberté a intégré le gouvernement à Vienne, le 14 autres pays membres ont imposé des sanctions diplomatique contre l'Autrice sous le prétexte, et je cite ici me ministre allemand des affaires étrangères d'alors, l'ancien révolutionnaire Joschka Fischer, "Nous et nos partenaires ne pouvons pas accepter qu'un parti dont la politique est dirigée contre l'Europe puisse se mettre en position de bloquer l'intégration de l'Europe."

Cet élément anti-démocratique et anti-national n'est pas anodin: il est fondateur de l'Union européenne.  Celle-ci est née au moment de la signature du traité de Maëstricht, qui a créé l'euro, et dont le but déclaré était de faire disparaître les nations.  Les nations, pour le chancelier Kohl, était la cause des grandes guerres: pour abolir les guerres, il fallait abolir les nations.  De retour à Berlin après le sommet de Maëstricht, il a déclaré: "Les Etats d'Europe sont désormais unis de telle sorte qu'un retour à la pensée nationale n'est plus possible."  C'est une pensée très allemande, les Allemands ayant l'Empire et non pas la nation comme structure de référence.  Il s'agissait donc, pour le chancelier Kohl, de changer les mentalités des Européens de telle sorte qu'ils ne seraient plus capables de penser en termes d'Etat nation.  Décidément, le projet européen a un parfum de totalitarisme.

L'euro symbolise cette volonté parfaitement.  Au lieu de prendre la vraie histoire de l'Europe comme point de départ l'idéologie de l'euro et de la construction européenne veut qu'il y ait un avant et un après.  Cela aboutit à une vision caricaturale de l'histoire selon laquelle, avant l'UE, il n'y avait que des méchants états nations alors qu'après, il n'y a que l'Europe post-historique.  Les billets de banque de l'euro portent des images de ponts et de vitres qui sont inexistantes.  Ce sont des monuments virtuels!  Sur le vieux continent, qui a donné au monde plus de monuments historiques que toute autre partie de la planète, on nous sort un plat artificiel et préparé du micro-onde politique qui fait abstraction de la vraie histoire de l'Europe pour en inventer une qui n'existe pas et qui n'est pas une histoire.

Il faut en effet s'attarder sur ce concept d'anti-histoire car il est fondamental pour comprendre l'idéologie européenne.  Comme toute idéologie révolutionnaire, c'est-à-dire toute idéologie qui veut faire du passé table rase, elle est profondément hypocrite.  Elle se revendique des lois inéluctables de l'histoire - les nations sont vouées à l'échec et à la disparition car elles seraient à la fois trop grandes et trop petites - mais dès qu'un obstacle se présente en forme d'un refus populaire, national donc, il faut l'écarter de force.  C'est exactement la méthode marxiste qui consiste à proclamer inéluctables les lois de la politique, à l'instar des lois de la nature, mais pour les réaliser il faut une lutte incessante.  L'UE est soi-disant basée sur le seul concept de l'adhésion libre des citoyens, sans aucun déterminisme historique, géographique ou autre, mais dès lors que la volonté d'adhésion manque, eh bien il faut faire le forcing dans l'esprit de Joschka Fischer.  La construction européenne a pour but déclaré d'être un rempart contre ce que les Eurocrates appellent "le populisme" car celui-ci serait le plus grand danger pour l'Europe et pour la construction européenne.

L'idéologie européenne est donc fondamentalement socialiste et anti-conservateur, c'est-à-dire dirigé contre la droite qui, elle, vise à préserver notre héritage pour les générations futures. Elle vise à faire abstraction de toutes les réalités européennes, en premier lieu les réalités culturelles, religieuses, ethniques et nationales, pour au contraire construire une nouvelle réalité.  La perspective d'une adhésion de la Turquie, et les flux migratoires gigantesques auxquels nous assistons, sont les moyens de créer cette nouvelle réalité.  Cette notion de "construction" est fondamentale et il relève du "constructivisme" dénoncé par le grand philosophe et économiste, Friedrich von Hayek.  Dans la droite ligne de penseurs antirévolutionnaires comme le très grand Edmund Burke, Hayek dénonçait comme socialiste toute tentative de créer ex nihilo un ordre politique alors que celui-ci devrait évoluer naturellement telle un organisme vivant.

Cette idée d'en finir avec les Etats nations est hélas très ancienne.  Elle plonge ses racines notamment dans ce que j'appelle protestantisme politique et, bien sûr, dans la pensée maçonnique.  Avec la montée en puissance d'Etats européens protestants ou laïque et la destruction d'Etats catholiques et de culture politique catholique - je pense à la destruction des Etats pontificaux en 1870, à la façon dont l'Autriche a été exclue de la nouvelle Allemagne dans la même année ou Bismarck mènera sa Kulturkampf - l'idée s'est implantée selon laquelle il fallait une superstructure supranationale pour contrôler et mettre sous tutelle les Etats nations.  Cette idée a généré des dizaines d'initiatives de très grande ampleur, pendant toute la deuxième moitié du 19e siècle, en faveur du supranationalisme.  Je pense aux très nombreux traités de paix, d'initiatives internationales comme les Expositions universelles ou les Jeux olympiques, la création de structures internationales pour le commerce et la communication comme l'Union postale universelle qui était identifiée dans les esprits de ses fondateurs d'une mission universelle et civilisatrice, et à la création d'un droit international à vocation supranational et d'institutions internationales telles l'Union interparlementaire ou la Cour permanente d'arbitration. 

Je n'évoquerai que brièvement et en passant les racines marxistes de cette idée.  Marx et Engels appelaient de leurs voeux le dépérissement de l'état et la disparition de toutes les structures traditionnelles telles la nation et la famille.  L'ouvrier n'a pas de patrie, disaient-ils.  Leur avenir rayonnant était un avenir cosmopolite, antiétatique et supranational.

Ces idées supranationales étaient donc bien en place quand la première guerre mondiale a éclaté.  Elles sont revenues avec force sur la scène politique dans l'entre-deux-guerres.  Une impulsion très importante a été donnée à cette idée par les milieux protestants en Angleterre et surtout aux Etats-Unis.  Le rôle du futur Secrétaire d'Etat, John Foster Dulles, à cet égard est particulièrement intéressant.  En 1941, avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, Dulles était convaincu qu'il fallait oeuvrer en faveur d'une fédération européenne car "l'ancien système des états nations souverains conduit inéluctablement à la guerre" (Time Magazine 13 octobre 1941).  Après la guerre, et notamment avec le début de la guerre froide, ces efforts vont être redoublés, notamment par les Américains, pour créer un bloc européen pour contrer l'influence soviétique en Europe.  Le Congrès américain le 21 mars 1947 a voté une résolution au Sénat comme à la Chambre des Représentants stipulant que "le Congrès est en faveur de la création des Etats-Unis d'Europe".    Il est donc très inexact de parler de la construction européenne comme une initiative pacifique: elle était au contraire la pierre angulaire de la nouvelle guerre froide qui était en train de se profiler, un instrument de guerre contre une Union soviétique jadis alliée.  La création des premières communautés européennes est indissociable de la Doctrine Truman, proclamée en 1947, et de la création de l'OTAN.  C'est d'ailleurs le président Truman qui signera le Foreign Assistance Act de 1948, c'est-à-dire le Plan Marshall qui avait pour but déclarer de souder l'unité européenne. 

Nous voyons cette indissociabilité dans les dates de la première construction européenne:  le Traité de l'Atlantique du Nord, 4. avril 1949; Fondation du Conseil de l'Europe par le Traité de Londres, 5 mai 1949; division de l'Allemagne par la création de la République fédérale le 23 mai 1949.  La République démocratique allemande ne sera créée qu'en octobre par les Soviétiques, en riposte à cette initiative occidentale. Tout cela en moins de deux mois !

Ceci dit, les premiers pas vers une Europe unie n'étaient pas suffisants pour les fédéralistes européens et américains.  Les premières structures européennes étaient le Conseil de l'Europe et l'Organisation européenne de coopération économique (l'OCDE d'aujourd'hui) n'étaient pas assez centralisateurs.  Il fallait mobiliser l'opinion publique en faveur de solutions plus audacieuses.  Voilà pourquoi le frère de John Foster Dulles, Allen Dulles, le futur directeur de la CIA, a créé en 1948 le Comité américain pour une Europe unie dont le directeur était William Donovan, l'ancien chef de l'OSS, précurseur de la CIA.  Cette agence secrète a financé le Mouvement européen à raison de dizaines de millions de dollars afin d'assurer la création d'une vraie fédération européenne. 

La Déclaration Schuman de mai 1950 doit être vue dans cette perspective.  Proclamée un an après la fondation du Conseil de l'Europe, son but était de remplacer celui-ci et de prendre "un premier pas vers la Fédération européenne."  C'est la raison pour laquelle l'UE fête le "Jour de l'Europe" le 9 mai, pour évoquer la Déclaration Schuman, et non pas le 5 mai, qui évoquerait la création du Conseil de l'Europe en 1949.  Deux mois après la Déclaration Schuman, en juillet 1950, le premier président du Mouvement européen, Duncan Sandys, qui était le gendre de Winston Churchill, fut écarté et remplacé par le socialiste fédéraliste Paul-Henri Spaak.  Cela signifiait que les fédéralistes avaient vaincu sur les unionistes.  Ce qui est bien plus important, le Royaume-Uni, le plus grand producteur de charbon et d'acier en Europe, fut tenu à l'écart de cette initiative car son opposition au fédéralisme était bien connue.  Il est quasiment certain que les Américains tiraient les ficelles derrière cette initiative, comme le montre très bien François Asselineau.  Nous voyons aujourd'hui comment les éléments les plus fédéralistes, tels Martin Schulz, le président du parlement européen, qui se dit prêt à voir les Britanniques quitter l'UE.

Voilà pour l'histoire.  Aujourd'hui, ces problèmes sont hélas actuels.  C'est le supranationalisme qui est la source de tous nos malheurs.  Il créé des problème systémiques pour l'Europe qui ne finiront jamais tant le supranationalisme n'aura pas été abandonné.  Loin de représenter un cadre pour la coopération amicale entre Etats, les structures européennes sont non seulement un carcan mais, pire, créatrice de ce que les économistes appellent l'aléa moral, ou un agent est protégé de certains risques par les structures européennes, ce qui bien sûr l'encourage à être téméraire.  Elles permettent à certains pays, puissants ou faibles, de faire cavalier seul et ainsi de parasiter sur la protection inévitable des autres pays membres.  Suite à l'opposition entre l'Allemagne et la Grèce qui a caractérisé la crise de l'euro de 2009 à 2015, les deux pays, désormais, se ressemblent dans la crise migratoire.  Tant la Grèce que l'Allemagne profitent des structures européennes pour exporter un problème auquel il seraient bien obligés de faire face s'ils étaient seuls.  La Grèce ne s'efforce pas de protéger ses propres frontières car elle sait que les migrants veulent quitter son territoire; l'Allemagne croyait pouvoir faire de même en exportant dans d'autres pays européens les migrants arrivés sur son territoire.  Aucune de ces deux réponses ne tient debout mais les deux pays en question les ont proposées car ils raisonnaient en termes de l'aléa moral inhérent au système européen.

Le supranationalisme ne satisfait ni le projet d'Europe identité, car les identités nationales sont têtues malgré les efforts incessants du politiquement correct, comme le montre l'expérience de Cologne et d'autres villes allemandes le jour de Nouvel An; il ne satisfait pas non plus le projet d'Europe puissance car la lourdeur des structures bruxelloises, et le fait qu'il faut toujours trouver des solutions en commun, rend impossible d'emblée tout recours à des solutions nationales.  La crise migratoire le prouve, de même que la crise de l'euro le prouvait: les institutions européennes s'avèrent incapables de protéger ou de renforcer l'Europe, elles l'affaiblissent.  Mais l'impératif politique reste le même: sauvegarder la construction européenne coûte que coûte.  Désormais c'est l'euro et Schengen qui doivent être protégés comme des atouts, alors qu'il étaient censés nous rendre plus forts.  De toute évidence, la crise de l'euro et la crise migratoire sont liés, dans les deux cas par la Grèce.  La situation le rappelle un dessin de Plantu au moment de l'écroulement du communisme à l'Est de l'Europe: on voit Marx, attaché à un appareil de maintien en vie, qui vient de mourir.  Un médecin dit, "Bon, il faut maintenant débrancher l'appareil" et l'autre bond en l'air disant, "Ne débranchez surtout pas l'appareil!" 

Il faut donc attaquer le problème à sa racine.  Sortir de l'euro, oui, mais seulement comme première étape vers une sortie de l'UE tout court.

 

Pour visionner une vidéo du colloque, cliquez ici.

 



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