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"La zone euro n'est pas l'Europe"

Date de publication: 03.12.2012



 

Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Merci de votre invitation ! Dans un monde où le temps politique est sous la pression d’une actualité de plus en plus immédiate, il est bon de se réunir pour penser l’avenir. 

Non pas l’avenir des 15 prochains jours ou de l’année qui vient, mais l’avenir qui s’inscrit dans le « temps long », cher à l’historien Fernand Braudel.

Il ne m’appartient pas de vous dire de quelles alliances l’Allemagne a besoin. C’est au peuple allemand d’en décider.

En revanche, je vais vous dire comment j’imagine l’avenir à 30 ans de nos relations. Je pense bien sûr aux grandes Nations d’Europe continentale, la France, l’Allemagne et la Russie.

Comment imaginer notre destin, un destin commun je l’espère - mais attention rien n’est écrit comme veulent le faire croire ceux qui oublient le tragique de l’histoire -, sans tout d’abord comprendre que pour la première fois depuis des siècles, l’Europe risque de se trouver en périphérie de l’Asie.

A tout le moins le monde multipolaire qu’avait, en visionnaire, imaginé le général de Gaulle est là, devant nous.

Sans surestimer sa force, la Chine redevient la grande puissance qu’elle n’avait jamais cessé d’être jusqu’au début du 19ème siècle.

L’Amérique latine s’affranchit de l’Amérique du Nord.

Les Etats-Unis demeurent une très grande puissance mais ne peuvent plus tout imposer, tout décider, notamment notre sécurité.

L’Afrique et la Méditerranée sont à la croisée des chemins et de leur stabilisation dépend la maîtrise des flux migratoires.

Quel destin alors pour nos nations d’Europe ? Quelle stratégie ? Quels objectifs ? Quelles alliances ?

Dans ce contexte décisif :

-  évitons l’endormissement des peuples fatigués,

- libérons-nous des oligarchies prisonnières de leurs intérêts à court terme,

- gardons-nous des contresens historiques,

- sachons faire preuve d’audace.

Le contresens serait de croire que l’Union européenne d’aujourd’hui sert encore la belle idée européenne. Elle en est devenue le poison. A force de vouloir fondre les peuples en les niant, ou en acceptant que l’un d’entre eux domine tous les autres, nous sommes en train de ressusciter de manière purement artificielle les divisions.

Des divisions fatales dans un monde multipolaire. Il y a urgence pour l’Europe de changer de cap.

L’audace serait de rebâtir une Europe des démocraties, autour de projets à la carte associant à l’Est la Russie et au Sud la Méditerranée.

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Regardons tout d’abord la réalité en face.

L’Union européenne supranationale est en train de tuer la belle idée européenne de réconciliation et de paix. Il faut oser dénoncer l’imposture de Bruxelles et en finir avec cette escroquerie intellectuelle et morale.

Pourquoi ? Tout simplement parce que l’on ne peut pas construire l’Europe contre les peuples, contre les démocraties, contre les sentiments nationaux, contre les réalités économiques.

Ainsi, de même que pour domestiquer la nature il est nécessaire de s’y soumettre, penser l’avenir oblige en réalité à s’inscrire dans les grandes continuités historiques dont fait partie, au premier chef, le fait national. Souvenons-nous, là encore, les paroles fortes de Charles de Gaulle, figure si souvent citée mais si rarement écoutée : « La France savait aussi bien que quiconque, en tout cas beaucoup mieux que ceux qui ne sont pas européens, qu’il ne peut y avoir d’Europe qu’en vertu de ses nations, que, de par la nature et l’histoire, notre continent est tel que la fusion n’y est que confusion, à moins qu’elle ne soit l’oppression, qu’on n’est pas un européen si l’on est un apatride, que, par exemple, Chateaubriand, Goethe, Byron, Tolstoï pour ne parler que des romantiques n’auraient rien valu du tout en volapük ou en espéranto, mais qu’ils sont toujours de grand écrivains de l’Europe parce que chacun d’eux s’inspira du génie de son pays. » (conférence de presse tenue à l’Hôtel Continental, 12 novembre 1953).

Avec la monnaie unique, l’euro, par exemple, on a voulu « commencer de construire la maison par le toit ».

Double folie ! Car aucune monnaie unique ne peut survivre si elle est plaquée sur des économies aux fondamentaux, par exemple la productivité, si différents. Toutes les unions monétaires dans l’histoire ont provoqué une concentration de l’emploi dans les zones les plus productives et le déclin des plus fragiles. Dix ans après son lancement, la zone euro ne déroge pas à la règle.

Les travailleurs grecs vont-ils déménager en Allemagne pour suivre les emplois qui s’y concentrent ? Non bien sûr.

Les Allemands vont-ils transférer une part importante de leur PIB en aide directe à la Grèce, comme ils l’ont fait pour leurs frères de l’Est lors de la réunification ? Pas davantage…

Aucune union monétaire ne peut perdurer sans un fédéralisme de transfert financier massif. En conséquence, la Grèce sortira très bientôt de la zone euro, puis le Portugal, puis l’Espagne, l’Irlande, et enfin l’Italie et la France.

Aucun chef d’Etat ne veut reconnaître devant l’histoire l’échec d’une chimère, l’euro, qu’ils assimilent à tort par une méthode Coué suicidaire à l’Europe. Alors, chacun veut rejeter la faute sur l’autre.

Les pays du Sud estiment que l’Allemagne n’est pas assez généreuse car elle était bien contente de réaliser ses excédents commerciaux chez eux.

Quant à eux, les pays du Nord estiment que les états du Sud ont été trop légers en profitant des taux d’intérêts bas pour augmenter leur dette.

L’euro était censé rapprocher les peuples, il précipite à nouveau le continent dans le cycle des divisions et des rejets.

Arrêtons de nous reprocher nos particularités. La population française qui augmente de plusieurs millions d’habitants par décennie a besoin d’une croissance économique vigoureuse avec une monnaie moins chère.

L’Allemagne de son côté, compte tenu de sa démographie, a besoin d’une épargne élevée avec une monnaie plus forte qui correspond à sa spécialisation industrielle.

Sans l’euro, nous nous sommes réconciliés et avons construit Airbus ou Ariane. Depuis l’euro, nous nous chamaillons, nous nous éloignons les uns des autres.

Or il n’y a pas d’avenir, au cœur de l’Europe, sans une solide amitié franco-allemande. Une amitié d’égal à égal, ainsi que l’avait solennellement proclamé la réconciliation historique entre les deux pays.

Je comprends la volonté de Mme Merkel de protéger les finances allemandes. Mais c’est incompatible avec l’euro. Je lui demande de comprendre à son tour l’obligation en France d’offrir du travail à la jeunesse avec une monnaie moins chère… mais c’est incompatible avec l’euro !

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Au-delà de la problématique de l’euro qui devra être transformée en monnaie commune avec des monnaies nationales (l’euro franc, l’euro mark), ré-ajustables chaque année, l’Union européenne fait fausse route en se mêlant de la vie des nations tout en négligeant les défis du XXIème siècle.

L’Europe est un peu comme une copropriété. Vous habitez un appartement dans un immeuble. Imaginez le syndic de copropriété qui se mêlerait de votre décoration intérieure, du détail de vos repas et qui, par ailleurs, négligerait la propreté du hall, l’entretien des jardins, le bon fonctionnement du digicode, ou le fonctionnement de l’antenne de télévision.

C’est exactement ce que font les bureaucrates de la Commission de Bruxelles qui multiplient les normes tatillonnes et ouvrent à tous vents nos pays à l’immigration. Ils font détester l’Europe aux Européens, alimentent les divisions régionales, cassent l’identité des nations.

Au même moment, les instances européennes ne se préoccupent pas des défis fondamentaux du XXIème siècle : la défense de nos intérêts pour humaniser la mondialisation, la transition énergétique, les conquêtes scientifiques.

Croyez-moi, cette Union Européenne n’est plus réformable. Comme du temps des congrès soviétiques où le parti communiste expliquait que pour réussir il fallait aller encore plus loin dans le communisme, les dignitaires de l’Union européenne veulent nous imposer une fuite en avant perpétuelle dans la supranationalité.

Ce faisant, au fil des traités, ils ont vidé nos démocraties de leur substance. L’irresponsabilité politique qui en découle est calamiteuse, avec une montée en flèche des partis protestataires. Les conséquences sociales sont désastreuses, avec l’explosion du chômage, de la précarité, de la pauvreté, de la délinquance, bref d’une insécurité généralisée.

Il est temps d’en finir pour oser refonder l’Europe sur des bases saines. Bâtissons une Europe des nations et des projets qui aille de l’Atlantique à l’Oural !

Permettez-moi d’insister sur ces trois changements majeurs : les Nations, les projets, la dynamique paneuropéenne, de l’Atlantique à l’Oural.

Une Europe des Nations pour une raison simple.

Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, la démocratie ne peut s’exercer qu’au niveau national. Or, sans démocratie, pas de légitimité du pouvoir, c'est-à-dire une acceptation par la minorité de la loi de la majorité.

Par exemple, le malaise français a été considérablement aggravé par le passage en force du traité de Lisbonne sans consulter par référendum le peuple, alors qu’il avait refusé justement par référendum en 2005 le traité constitutionnel, quasi-identique.

A force de négliger le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on a rendu ingouvernables nos pays. En témoignent les mouvements séparatistes, comme en Espagne, où le chaos social en Grèce.

La Nation est le repère essentiel entre l’individu et l’universel. Elle est le ciment de la cohésion et le levain de l’effort collectif.

******

Réhabiliter la Nation est le meilleur antidote au nationalisme. Il n’interdit en rien, tout au contraire, les coopérations d’Etat libre à Etat libre.

En effet, les pays d’Europe doivent ensemble faire ce qu’ils ne peuvent faire seuls.

Pour peser face à la Chine, aux Etats-Unis, au Japon, au Brésil, nous n’avons pas besoin de tout harmoniser, dans l’obéissance au délire bureaucratique bruxellois. En revanche, nous devons mettre en œuvre les projets scientifiques, médicaux, environnementaux, culturels qui décideront de la hiérarchie des blocs continentaux ces prochaines décennies.

L’espace, l’exploration et l’exploitation des océans, les nanotechnologies, la génétique, le panneau solaire à fort rendement, la voiture propre, la lutte contre le cancer,… autant de beaux projets à développer à 2, 3, 5, 8 pays, au cas par cas.

Trouvez-vous normal qu’il y ait 400 000 chercheurs européens aux Etats-Unis ? Le programme Airbus a réussi car il consiste depuis 40 ans en une coopération d’Etat à Etat, en petit nombre.

A ceux qui penseront que je rêve, je veux poser une question.

La Banque centrale européenne a été capable de verser 1000 milliards d’euros à un taux d’intérêt de 1% aux banques d’Europe et l’on ne serait pas capable de dégager la même somme pour permettre à la Russie, l’Allemagne et la France, mais aussi aux autres, de tenir leur rang au XXIème siècle ?

Une Europe des Nations, une Europe des projets, une Europe de l’Atlantique à l’Oural selon l’expression du général de Gaulle. Pourquoi ?

Tout simplement car la Russie est une grande Nation à la fois européenne et présente en Asie. Elle constitue un partenaire de choix pour la France et l’Allemagne, par la complémentarité de ses ressources et activités stratégiques, par ses similitudes, notamment culturelles, et l’histoire partagée avec nos deux pays.

Il ne s’agit pas dans mon esprit de paroles en l’air. Cela exige un vrai changement.

Dans le domaine de la défense par exemple, l’OTAN doit changer. Tout simplement car les menaces ont évolué et les moyens des Etats-Unis ne seront pas indéfinis.

Les pays d’Europe doivent assumer leur effort de défense et retrouver leur liberté.

Cela ne veut pas dire, bien sûr, nier notre belle relation avec les Etats-Unis mais simplement la faire évoluer, l’équilibrer avec d’autres partenariats stratégiques, plus anciens et tout aussi légitimes.

Les coopérations à la carte entre la France, l’Allemagne et la Russie doivent être concrètement mises en œuvre, secteur par secteur. Je pense notamment à la modernisation des capacités extractives qui peuvent permettre de faciliter la transition énergétique.

N’oublions pas enfin les aspects culturels. Nos langues, nos écrivains, nos artistes, nos brevets, notre communication scientifique, sont négligés, abandonnés au rouleau compresseur des géants Internet qui veulent tout contrôler.

Il ne sert à rien de multiplier les réseaux de communication si les contenus sont uniformes et véhiculent une sous-culture qui n’a d’ailleurs rien à voir avec la culture anglo-saxonne de qualité.

******

Dans un monde de plus en plus rétréci, soumis à des tensions considérables, l’Europe est face à un choix décisif.

Soit nous continuons à subir une technocratie devenue folle et l’Union européenne explosera dans les pires conditions,

Soit nous sommes capables, tous ensemble, de refonder l’Europe et alors, en bonne intelligence avec les Etats-Unis à l’Ouest, l’Asie à l’Est et le monde arabe au Sud, nous serons capables de préserver la paix et garantir le progrès social.

 



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