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"La situation économique de la Russie à la veille de la Première guerre mondiale"

Date de publication: 24.06.2011

Yuri Petrov (à gauche) et Natalia Narotchnitskaïa (à droite)

Intervention du directeur de l’Institut de l’histoire russe

auprès de l’Académie russe des sciences, Yuri Petrov

IDC, 17 juin 2011

 

 
"La situation économique de la Russie

à la veille de la Première guerre mondiale"

 

        Aujourd’hui, j’aimerais évoquer un vaste sujet, « La Russie au début du XXème siècle ».  La question se pose: «La Russie, était-elle prête à la guerre ? » En réalité, l’état de la préparation de la Russie à la guerre dépendrait, en gros, de son développement économique. Et c’est là que je voudrais attirer votre attention sur deux dilemmes de réflexion qui accompagnent souvent cette problématique.

La première vision est purement soviétique, il s'agit de celle selon laquelle l’empire tsariste avait été fort arriéré, et seule la révolution d’Octobre avait donné la vraie liberté et une impulsion au développement économique de la Russie. La deuxième vision, qui est plutôt celle d’aujourd’hui, y est diamétralement opposée. Selon celle-ci, l’empire russe était dans un état d’une prospérité générale importante, ayant connu un développement économique fort, et n’ayant rencontré aucune difficulté majeure.

 Où se trouve la vérité ? Je pense que elle se situe comme d’habitude, au milieu. Aujourd’hui, j’aimerais aborder quelques aspects de la croissance économique afin de vous montrer que ces deux visions ont raison d’être. Prenons d’abord le facteur démographique. A l’horizon de 1913, l’empire russe comptait 170 millions d’habitants. Autrement dit, les sujets de l'empereur Russe représentaient un dixième de la planète.

Un facteur explique cette forte croissance démographique. Il faut savoir que la Russie était essentiellement paysanne et les paysans russes avaient un taux de natalité important. En moyenne, la famille paysanne russe comportait dix personnes. Cela dit, la Russie était aussi le pays avec le taux de mortalité infantile le plus élevé. Cela aussi est un fait indéniable. D’après les données scientifiques, la moitié des enfants mourraient avant l’âge de cinq ans. Cela s’explique par le niveau de vie sans doute très peu élevé des sujets des tsars russes à cette époque.

Il existe un facteur objectif qui démontre la forte croissance de l’industrie russe. A la veille de la Première guerre mondiale, la contribution de la Russie à l’industrie mondiale était égale à 5%. Il est important de souligner que ceci un chiffre considérable parce qu'il est supérieur à celui pour la France à la même époque. De plus, ce progrès a été réalisé pendant une période très courte. Depuis que la guerre de Crimée a montré l’état d’arriération économique de la Russie, l’empire tsariste a mis les bouchées doubles pour rattraper son retard, et à la veille de la Première guerre mondiale, il y est largement parvenu.

Mais si nous comparons le taux de la part russe dans la population mondiale (10 %) avec le taux de la contribution russe à l’industrie mondiale (5 %), il serait tout de suite évident que la Russie n’avait fait qu’entamer son processus d’industrialisation.

La situation dans le secteur agraire était plus difficile. Il est vrai que la Russie était le leader mondial dans la production des céréales. Mais, à la veille de la Première guerre mondiale, la Russie a commencé à céder quelque peu cette position de prééminence sous la pression de la concurrence due à l’arrivée sur le marché du blé américain et argentin. Ceci s’explique par le fait que le problème agraire en Russie n'avait pas encore été entièrement résolu. En réalité, le servage en Russie n’a été aboli qu’en 1861. (D’ailleurs cette année le 150ème anniversaire de l’abolition du servage a été largement célébré en Russie.) Or, 50 ans est une période très courte pour voir des résultats majeurs. La réforme agraire de Petr Stolypine est venue avec un peu de retard. Elle aurait pu - et elle aurait dû - être réalisée au moins trente ans auparavant. Et si cela était le cas, l’économie de la Russie aurait été différente.

Quelques mots sur la situation financière de la Russie. Au début du vingtième siècle, le budget public connaissait une très grande croissance. En vingt ans, il est passé d'un milliard de roubles d’or à trois milliards de roubles d’or. Le problème de la dette publique a été également pratiquement réglé. Depuis 1906, la Russie n’avait plus recours aux nouveaux emprunts internationaux. Et puisque je suis à Paris, il faut souligner que le dernier grand emprunt a été réalisé par la Russie ici en France, et le montant était énorme – 2 milliards 250 millions de francs. Cet argent a permis au gouvernement de la Russie de surmonter les difficultés engendrées par la révolution russe de 1905.

L’inflation était très faible. Depuis la réforme du ministre Serge de Witte, la Russie utilisait l'étalon or, et la quantité de la monnaie fiduciaire en circulation était équivalente au montant des réserves en or. Cette réforme a permis de renforcer le rouble russe, qui est devenu une des monnaies reconnues à l’échelle mondiale. Et cela, à son tour, a fortement encouragé l’afflux d'investissements étrangers dans l’économie de l’empire.

Permettez-moi maintenant de m’arrêter sur ces facteurs principaux qui ont conditionné une croissance économique rapide (même si elle avait un caractère contradictoire). Il y a longtemps que l’économiste Alexander Gerschenkron avait avancé l’idée selon laquelle l’état tsariste a joué le rôle du facteur compensateur de l’industrialisation russe.

Il est vrai que l’État a joué un rôle prépondérant dans la vie économique du pays. Mais, peut-on affirmer pour autant que la croissance économique du pays dans son ensemble ne dépendait que de l’intervention de l’État? Les dernières recherches des historiens russes ainsi que celles de nos collègues américains - du professeur Paul Gregory notamment - ont montré que cette thèse était loin de la vérité. L’État russe vivait plutôt grâce aux revenus dus à la croissance économique, mais il n’en était pas l’instigateur.

Il y a un autre facteur compensateur, très connu dans le monde entier, qui est l’investissement étranger. Je tiens à souligner que les investissements français et belges ont joué un rôle très important dans l’économie russe avant la révolution. Il suffit de dire que la région minière du Donbass a été développée grâce à ces investissements. Les banques françaises, Société Générale et Crédit Lyonnais, investissaient largement leurs fonds dans le développement de l’industrie russe et détenait une part du capital des banques russes.

Au début du vingtième siècle, la bourse de Paris était la principale plateforme financière où étaient cotées les valeurs russes. Peut-on dire pour autant que ce sont des investissements étrangers qui ont sauvé la Russie ? Pas tout à fait, car d’après les données dont nous disposons, au début du vingtième siècle, les investissements étrangers ne constituaient qu’un tiers de l’ensemble des investissements dans l’économie de l’empire.

Un tiers est une part, sans doute, importante, mais les deux autres tiers provenaient des sources intérieures russes. Autrement dit, le modèle du développement et de la croissance que connaissait la Russie à ce moment correspondait à ce que connaissaient d’autres grandes puissances de cette époque. Ce sont des hommes d’affaires russes qui ont surtout contribué à la croissance économique de la Russie et qui ont permis de constituer un trésor de guerre grâce auquel l’empire tsariste a pu tenir bon lors des années difficiles de la Première guerre mondiale. Je tiens à souligner que l’industrie russe, l’agriculture russe, le secteur financier russe, ont très bien résisté, et ont été suffisamment solides pour fournir aux armées russes l’équipement, des vivres et les moyens financiers pour la poursuite de la guerre.

Toutefois, nous devons nous souvenir avec reconnaissance, la contribution immense que les alliés, les membres de l’Entente, ont apportée à la Russie pour munir ses soldats de fusils, d’obus et d’autres objets de fourniture pour la guerre. Sans cette aide, la guerre ayant été éclatée, la Russie aurait subi des dommages beaucoup plus lourds.



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