"La guerre civile en Ukraine a déjà éclaté"
Date de publication: 04.02.2014
Rostyslav ICHTCHENKO
Président du Centre du Centre d'Analyse et de Pronostique (Kiev),
Conseiller du Ministre de l'Education:
« La guerre civile en Ukraine a déjà éclaté»
Intervention dans la table ronde de l'IDC sur le thème
«L'Ukraine: champ de bataille ou trait d'union entre l'Europe et la Russie?»
4 février 2014
Mesdames et Messieurs,
Je vais essayer de vous dresser un panorama de ce qui se passe actuellement en Ukraine. A l’heure actuelle, à mon avis, il est tout à fait clair que l’Ukraine a déjà basculé dans la guerre civile. La seule question ouverte est l’aspect qu’elle prendra : une guerre de courte durée avec peu de victimes ou un véritable carnage ? Pourquoi vous dis-je que la guerre civile est commencée ?
Parce que s’il y a quelques temps, il y avait un face à face entre quelques dizaines ou centaines de militants, aujourd’hui, nous sommes en présence d’une véritable confrontation entre deux parties de l’Ukraine: l’Est et l’Ouest. Tout a commencé dans la partie Occidentale de l’Ukraine où les militants ont supplanté les autorités en place ; il y a eu ensuite quelques invasions dans les grandes villes de l’Ukraine du Sud et de l’Est. Les locaux se sont mobilisés pour faire partir les militants de l’Ukraine Occidentale du territoire de l’Ukraine de l’Est. Lorsque l’opposition s’est emparée de l’administration et des bâtiments officiels à l’Ouest de l’Ukraine, il y eut de suite quelques déclarations officielles indiquant que la partie Occidentale ne reconnaissait plus le pouvoir de Kiev. De même, lorsqu’il y eut des évènements dans la partie Orientale de l’Ukraine, les conseils ont également déclaré qu’ils ne reconnaissaient plus le pouvoir central de Kiev.
Je suis persuadé que l’état Ukrainien, qui dispose de quelques trois cents mille membres de la force d’armée, est capable de mettre de l’ordre en Ukraine; d’autant plus qu’en face, il y a quelque quinze à vingt mille militants dont dix mille sont à Kiev, parmi lesquels quatre ou bien cinq mille sur la place de Maïdan.
Tout s’explique par le fait qu’il existe manifestement des influences extérieures, et quand je parle de ces dernières, je ne pense pas à l’UE, mais plutôt aux Etats-Unis, très visible. D’ailleurs, il est tout à fait éloquent qu’après la visite de Poutine à Bruxelles, l’opposition ou au moins une partie des militants était prête à faire des concessions et à se mettre à une table des discussions, mais il y eut de suite des influences venant de Washington, excitant les militants à être plus fermes, avoir d’avantage de résistance; finalement il n’y eut aucun accord fertile.
Ce qui se passe actuellement en Ukraine me fait penser à ce que s’est déroulé en Géorgie en août 2008, lorsque les dirigeants de la Russie furent confrontés à ce problème : soit ils devaient céder à la pression venant de la Géorgie et de Washington en perdant la face, soit ils faisaient résistance au risque d’être accusés de toutes les victimes dues à cette affaire. Je pense qu’il est tout à fait évident que ni l’UE, ni la Russie n’ont d’intérêt à provoquer une guerre civile en Ukraine.
En effet, le territoire ukrainien sert de transit pour le gaz russe, cela reste un point stratégique très important. Les dirigeants de la partie la plus radicale, l’opposition de droite, ont fait des déclarations tout à fait éloquentes en exprimant qu’il ne suffisait pas que le gouvernement actuel, voire le président, démissionne, qu’ils ne seront pas du tout satisfaits de voir les leaders actuels de l’opposition, c’est-à-dire Klitschko ou Yatsenyuk prendre le pouvoir, qu’ils voulaient la totalité du pouvoir pour eux et qu’ils avaient l’intention d’instaurer en Ukraine un état mono-ethnique dominé par les Ukrainiens.
Même si ces militants ont déclaré à plusieurs reprises qu’ils étaient armés et prêts à utiliser la force armée, les Etats-Unis continuent de répéter que ce sont des manifestants pacifiques et qu’il faut absolument éviter toutes interventions militaires. On peut comprendre la position des Etats-Unis dans la géopolitique internationale : les Etats Unis pensent qu’en perdant l’Ukraine ils risquent tout simplement de perdre toute influence dans cette partie de l’Europe Centrale et Orientale. De même, un des objectifs des Etats-Unis est de discriminer le pouvoir russe.
Si jamais la situation en Ukraine est véritablement déstabilisée, ce sera un coup dur pour Poutine, mais également une menace directe pour la Russie elle-même. En revanche, si la Russie reste passive, il y a risque d’une véritable guerre civile à ses frontières, avec beaucoup de victimes, avec la déstabilisation de la situation et aussi avec des massacres de la population russophone ; il faut savoir qu’il y a en Ukraine 7 millions de russes ethniques et 60 % de la population ukrainienne se dit russophone.
Il faut savoir que la Russie et l’Ukraine se considèrent comme des pays frères, comme des nations très proches ; pour beaucoup, il s’agit d’un seul et unique peuple et aucun gouvernement russe ne peut se permettre de laisser faire dans ce genre de situation. Dans cette situation, le gouvernement russe est face à un dilemme absolument insoluble et quelle que soit la solution adoptée, elle sera considérée comme mauvaise. D’un côté, le gouvernement russe ne peut pas logiquement intervenir sans l’appel à l’aide du gouvernement légitime de l’Ukraine, et d’autre part, le gouvernement russe ne peut attendre que la situation échappe à tout contrôle.
Pour la première fois de ma carrière, je suis dans une situation où je sais exactement ce que veulent les hommes politiques, ce qu’ils voudraient faire mais je sais en même temps que c’est complètement impossible et j’ai peur que la situation actuelle en Ukraine évolue dans un sens tel qu’il sera absolument impossible d’éviter toute influence extérieure. A l’heure actuelle, la situation est telle qu’il est tout à fait évident que les deux parties de l’Ukraine seront séparées et tout le monde comprend que c’est pratiquement inévitable. La seule question à se poser, ce n’est pas quand la vraie séparation se réalisera, mais où passera la frontière entre deux parties de l’Ukraine. Je conçois que ni l’UE, ni la Russie n’ont d’intérêt à voir à la place de l’Ukraine actuelle deux voire plusieurs états, mais je ne vois absolument pas comment ils peuvent éviter cette situation.
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