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"La Russie, l'Allemagne et l'Europe dans le monde nouveau"

Date de publication: 24.11.2012



 Natalia Narotchnitskaïa

La Russie, l'Allemagne et l'Europe dans le monde nouveau,

Berlin 24 novembre 2012

 

Le nouvel ordre mondial

 

C'est un grand honneur de vous adresser la parole aujourd'hui.  Je me réjouis du fait que l'élite politique allemande s'intéresse à la perspective russe sur les enjeux internationaux.

Il est presque inutile d'affirmer que la Russie et l'Allemagne se trouvent sur la plus importante croisée de chemins de l'histoire mondiale.

C'est avec une perspective géopolitique et historique que nous devons, tous ensembles, réfléchir sur les menaces économiques, géopolitiques, démographiques et idéologiques qui pèsent sur nous au 21e siècle

Depuis deux décennies nous sommes les témoins d'une nouvelle division du monde qui aura des conséquences imprévisibles. Cette nouvelle réalité est caractérisée par une série d'éléments qui se sont manifestés dans le passé mais seulement de façon individuelle et jamais ensemble.

La perspective géopolitique nous rappelle les tentations de siècles écoulés.

Il y a des milliers d'années on se faisait déjà la guerre pour mettre la main sur les deux côtes de la Méditerranée. A l'époque de l'Empire romain, cela impliquait le contrôle sur la totalité du monde connu. Dans les analyses des ressources mondiales on appelle la côte nord de l'Afrique, la Péninsule arabe, la Mésopotamie, la Perse, le Golfe persique, et le Caucase l'ellipse des hydrocarbures. Ici se trouvent les plus grandes réserves de pétrole de notre planète. Nous observons le désir de les contrôler et d'en contrôler l'accès stratégique.

Quels sont les pays qui entourent cette région? Ce sont les pays des Balkans, l'Ukraine, la Moldavie, la Roumanie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, Israël, la Turquie. Les Etats-Unis ont déclaré ces pays une zone d'intérêt stratégique; ils veulent en faire des pays membres de l'OTAN. C'est précisément dans ces pays que des révolutions colorées ont eu lieu ces dernières années qui ont amené au pouvoir des régimes pro-américains. Dans d'autres, des interventions militaires ont été menées - en Irak, en Afghanistan, en Libye et dernièrement en Syrie. Le but de cette stratégie eurasiatique, c'est de s'emparer du contrôle décisif sur les ressources mondiales et d'éloigner une fois pour toutes tous les autres centres potentiels de pouvoir de toute possibilité d'y mettre la main.

Cette stratégie ne menace pas seulement les intérêts de la Russie, elle est également dangereuse pour l'Europe. C'est précisément l'Europe qui sera touchée en premier lieu par les conséquences dramatiques d'un chaos imprévisible au Moyen Orient et en Afrique.

La Russie, l'Allemagne et l'Europe toute entière ont des intérêts vitaux et directs dans cette zone géopolitique. Ici se trouve le point de rencontre entre les branches occidentales et orientales de la chrétienté. C'est une zone hautement importante en termes de stratégie et de géopolitique: elle relie l'Orient et l'Occident, les Balkans et la Mer noire. C'est une zone où la totalité de la civilisation chrétienne fut menacée par les hordes islamiques à plusieurs reprises. Ce facteur est redevenu d'actualité aujourd'hui.

Par conséquent, dans notre monde "démocratique et gouverné par les valeurs communes", le destin des peuples n'est plus dans leurs propres mains, comme cela a aussi été le cas à l'époque "des tyrans". Ce destin est contrôlé par des forces qui agissent en cachette, pour la plupart, et qui se cachent derrière le faux prisme du conflit entre le totalitarisme et la démocratie mondiale qui est présenté au citoyen téléspectateur comme la seule manière d'analyser l'histoire mondiale. Les technologies de l'information, qui représentent une arme puissante du "soft power" permettent cette programmation idéologique. La manipulation de la conscience sociale par les médias et par Internet est une condition nécessaire pour la "gestion mondiale". L'Européen typique se considère un individu libre et par conséquent la politique étrangère de son pays est en réalité l'esclave de la mondialisation.

La mondialisation naturelle n'est pas du tout identique à cette "idéologie de la mondialisation". Celle-ci est devenue la bannière de l'idée essentiellement trotskiste de la révolution mondiale libérale sous protection américaine.

Les conséquences pour le droit international de cette nouvelle doctrine qui a remplacé celle du communisme mondial ne peuvent qu'être analysées en dehors de clichés habituels sur la mondialisation. Tous ceux qui osent s'en prendre à la vache sacrée des libéraux courent le risque de violer les normes du politiquement correct.

La caractéristique principale de la nouvelle division du monde est la dégradation de la base principale du droit international classique, la souveraineté. Malgré le rhétorique pseudo humanitaire la puissance militaire s'est dramatiquement augmentée. Les frontières sont devenues beaucoup plus perméables qu'à l'époque de la "confrontation" tellement diabolisée.

Notre ère démocratique a détruit toute démocratie dans les affaires internationales. Elle méprise la Charte des Nations Unies. C'est comme si l'Europe était retombée dans l'époque des guerres de la religion et comme si elle avait accepté une division manichéenne du monde entre le Bien et le Mal. C'est comme si elle accepte désormais la justification idéologique pour le recours à la force. La tentative de créer un "novus ordo saeclorum" (pour citer la devise américaine) rappelle la justification de l'expansion par le Sénateur Beveridge, l'impérialisme brutal de Théodore Roosevelt et le messianisme de Woodrow Wilson. La logique est simple: "Nous vous gouvernons parce que c'est dans votre intérêt. Ceux qui refusent d'accepter ceci sont les forces du mal car le système américain est supérieur à tous les autres systèmes politiques. Le nouvel impérialisme américain ne sert que les objectifs de la plus haute moralité. Si quelqu'un est déclaré barbare au nom de ce fantôme qui est la "communauté démocratique internationale", il perd la protection du droit international. Et on fait comme si ceci n'était pas la preuve de la crise de la démocratie et du libéralisme!

La géopolitique n'a pas changé. Seulement les maîtres du monde ont changé. La "gouvernance mondiale" paralyse la volonté des états et des peuples qui étaient les grandes puissances du passé.

Dans tout cela, la "vieille Europe" se perd comme acteur de l'histoire, ce qui doit semble paradoxal vu l'élargissement considérable de l'Union européenne et le rôle de l'euro. La crise systémique de l'économie libérale a montré que le retour des Pays baltes, de la Hongrie, de la République tchèque, de la Pologne et des pays balkaniques dans le giron de l'Occident n'a pas rendu l'Europe plus forte devant les grands défis du siècle à venir. La construction financière et économique de l'Union européenne ne tient plus guère debout sous ce poids supplémentaire. Cette fois, les pertes stratégiques de la Russie ne sont pas devenues des bénéfices pour voisins et ses anciens rivaux sur le continent.

Selon les canons de la stratégie anglo-saxonne du 20e siècle, l'Europe orientale ne doit plus jamais tomber ni dans le giron de la Russie ni dans celui de l'Allemagne. Ce n'est pas par hasard que le président George Bush a déclaré à Vilnius qu'il n'y aura "plus jamais ni Yalta ni Munich". Cela veut dire, littéralement, que l'Europe orientale ne sera plus jamais une zone d'intérêt de l'Allemagne ou de la Russie. Elle sera la zone privilégiée des Etats-Unis. Ceci était un des objectifs de la géopolitique anglo-saxonne depuis la fin de la Guerre froide.

Cette stratégie a été indiquée déjà en septembre 1941, deux mois après l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie. Voici une citation d'un document secret du Département d'Etat: "L'issue militaire de cette guerre pourrait déclencher un mouvement de force sur le territoire qui va de la Bohême jusqu'aux Himalaya et au Golfe persique. La clé se trouve dans la réorganisation de l'Europe orientale et dans la création d'une zone tampon entre les Teutons et les Slaves.  L'Amérique a intérêt à diriger ses efforts vers une solution constructive de ce problème."[1]

L'Europe occidentale - la "vieille Europe" a été unifiée dans le but de neutraliser le potentiel de l'Allemagne et de transformer l'Europe orientale dans une plate-forme pour un Drang nach Osten. Selon Zbigniew Brzezinski l'intégration hâtive des pays de l'Europe orientale et des pays dits "périphérique" dans les structures euro-atlantiques était nécessaire pour transformer l'Europe qui croît dans "une vraie plate-forme pour les Etats-Unis et leur poussée dans l'Eurasie".

Dans une nouvelle configuration il est important de comprendre ce qui peut soutenir et renforcer le rôle de l'Europe.  Il dépend des relations franco-germano-russes si les premières 25 années du 21e siècle vont créer un triangle de pouvoir entre l'Amérique, l'Europe et la Russie, tous les trois les bases indispensables d'un nouveau système géopolitique, pour garantir l'équilibre entre nos civilisations communes et un Orient qui est en pleine croissance.

Plus forte et plus indépendante est la Russie, plus important est-elle pour l'avenir de l'Europe.  Car une telle Russie est un élément indispensable de la structure internationale et un contre-pouvoir aux puissances croissantes en Asie et dans le monde musulman.

Et plus la Russie est séparée de l'Europe, moins l'Europe pèsera dans l'histoire mondiale et dans la stratégie mondiale et eurasiatique.

Le rôle de l'Europe comme une puissance géopolitique, culturelle et historique dans le monde à venir n'est pas menacé par la puissance de la Russie mais précisément par une situation où cette puissance russe fait défaut.

Quand le célèbre sociologue français Emmanuel Todd a annoncé le déclin de la puissance mondiale des Etats-Unis, il a bien évidemment exagéré. Mais la plupart des experts sont d'accord que les ressources impérialistes des Etats-Unis ne sont pas illimitées et que même les Etats-Unis dans un avenir proche ne seront qu'un centre de pouvoir parmi d'autres. Les Américains ont raté le décollage du dragon chinois, ils ne pourront pas arrêter la croissance du monde musulman pendant longtemps. L'islam radical menace principalement l'Europe.

Nous nous trouvons donc face à une nouvelle réalité géopolitique dans laquelle tous - l'Amérique, l'Europe et la Russie - seront obligés de prendre leur place. Le monde unipolaire n'a pas vu le jour et la structure mondiale que Washington a essayé de créer n'aboutit à aucun système stable qui pourra se reproduire. Pour la soutenir, il faut chaque année la provocation hystérique de nouveaux conflits afin de réaliser l'occupation militaire de telle ou telle région.

L'Europe, l'Allemagne, la France et la Russie doivent déterminer de façon indépendante leurs stratégies nationales et globales dans les conditions qui changent vite. Notre tâche est de prendre la bonne décision qui nous permettra d'affronter les difficultés et de constituer dans la deuxième décennie du 21e siècle un facteur de poids et une fondation pour le nouvel ordre géopolitique.  L'Europe a besoin de la Russie et la Russie a besoin de l'Europe !



[1]AWP RF. Bestand 0512. Verzeichnis 4. N213. Mappe 25. Blatt 3.



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