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"L’idéologie eurasiatique ne peut pas être formée dans les cabinets"

Date de publication: 04.12.2013



Léonid Dratchevskiy,

président de la Fondation Gortchakov:

"L’idéologie eurasiatique ne peut pas être formée dans les cabinets."

Intervention au colloque de l'IDC et de l'université La Sapienza, Rome, 3-4 décembre 2013 

 

Mesdames et Messieurs,

Je souhaiterais tout d’abord exprimer ma gratitude aux organisateurs de ce colloque pour leur invitation à intervenir devant un auditoire professionnel si importante. J’adresse tout particulièrement ma reconnaissance à l’Institut de la Démocratie et de la Coopération et à l’Université La Sapienza.

Chers collègues,

Comme nous le savons, les premières structures de l’espace postsoviétique naquirent dans la forêt de Belovej (Belovejskaïa Pouchtcha) où les chefs de la RSFSR, de l’Ukraine et de la Biélorussie ont signé « l’Accord sur la création de la Communauté des Etats Indépendants ». Les premières lignes du Préambule de cet accord actèrent la fin de l’existence de l’URSS.

Nous laisserons aux générations futures le droit de juger si le démantèlement de l’URSS, suite aux accords de Belovej, fut un acte constitutionnel et rationnel. A mon avis, il n’était ni l’un ni l’autre. S’il n’est point possible de réécrire l’histoire, on peut toutefois envisager de la relire. Dans cette nouvelle interprétation, il faut attirer l’attention sur le fait que l'Union Soviétique, avec tout son caractère multi-ethnique et son immense territoire, fut un État européen orienté vers les valeurs européennes et partageant la pensée politique européenne. Entre parenthèses, je tiens à souligner que l'idéologie communiste a été un produit de la pensée politique occidentale.

Peu après la brève confusion de décembre 1991, on a cependant parlé avec enthousiasme, en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique, d’«une victoire dans la guerre froide». Cette attitude victorieuse persiste à ce jour, ce qui limite les mesures constructives et se concentre uniquement sur la concurrence, qui, à son tour, se base sur une certaine idée fixe de la Russie se résumant à une renaissance de l'Union Soviétique.

Pour être tout à fait honnête, il faut dire que certains hommes politiques cherchaient des prétextes pour empêcher l’intégration. Certains continuent de le faire à nos jours.

Mais le soutien de l'Occident a établi dans toute la zone de l’ex-Union Soviétique une nouvelle association d'intégration, une harmonisation progressive avec de la législation de l'UE, des normes et des règlementations. Ce soutien pourrait laisser dans la zone d'attraction même les pays européens qui faisaient partie de l'URSS, les pays qui sont perdus à ce jour et pour une longue période encore, voire perdus pour toujours.

En fin de compte, les structures créées à cette époque ont servi non seulement à «la rupture de la civilisation», mais sont également devenues les bases formatrices de nouvelles institutions ou de la modernisation de celles  déjà établies précédemment.

L'UE n'accepta guère cette perspective et s’est axée sur une compétition irrationnelle. La Russie a jusqu'à présent réagi d’une manière excessive aux promesses de l'UE, celles qui ont été considérées comme une victoire, comme un pas de plus dans la bonne direction. La situation actuelle en Europe est plutôt favorable pour les pays d’UE, contrairement à certains pays à peine prêts qui ne seront donc pas acceptés prochainement dans l’EU, retardant la signature des documents contraignants. Je dois reconnaitre que l’échec de « la tentative Vilniaus » peut engendrer des changements dans la future répartition des postes dans les Instituts Européens.

Mesdames et Messieurs,

Essayons de comprendre ce qu’est le projet eurasiatique, lequel a reçu dernièrement un nouveau coup de pouce grâce aux idées du président Poutine.

Il existe, dans la société russe actuelle, trois visions concernant le projet eurasiatique :

1)      L’Eurasie en tant qu’idéologie ;

2)      L’Eurasie en tant qu’espace postsoviétique ;

3)      L’Eurasie en tant que projet continental comprenant l’Europe et l’Asie.

1)         L’Eurasie en tant qu’idéologie. Il ne s’agit pas de la région, mais de l’ensemble des constructions idéologiques. A travers de ces dernières, l’Eurasie se présente couramment en tant qu’alternative à l’intégration européenne, comme une voie particulière prédestinée à la Russie et aux pays postsoviétiques. Je ne rentrerai pas dans l’analyse des conceptions théoriques des partisans de cet axe idéologique qui lui-même a ses défenseurs et ses opposants tant en Russie qu'à l’étranger.

2)         L’Eurasie en tant qu’espace postsoviétique est beaucoup plus tangible dans le cas de la CEI. Dans la première partie des années 90, le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, lança l’initiative de la création de l’Union eurasiatique. Puis, la Communauté économique eurasiatique (CEcE), la Banque eurasiatique de développement (BEAD) furent créées; le trio composé de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan formèrent l’Union douanière (UniD) et commencèrent à travailler dans le cadre de l’Espace économique unique (EsEU). La Commission économique eurasiatique, institution commune pour l’UD et pour l’EsEU, fonctionne aujourd'hui. L’année dernière, nous avons fêté le dixième anniversaire de l’OTSC et le vingtième anniversaire du Traité. En 2015, nous planifions la création de l’Union économique eurasiatique, ouverte non seulement au trio des pays mentionnés ci-dessus, mais également à d’autres Etats. Plusieurs institutions de l’Eurasie post-soviétique ont donc été créées, mais cette pluralité désoriente. Il n’y a que peu d’informations sur ce qui a été fait et sur ce qui est planifié.

En attendant, il existe déjà des instruments de coopération dans l’espace post-soviétique fonctionnant réellement. Il s’agit avant tout de l’Union douanière de la Biélorussie, du Kazakhstan et de la Russie. Essayons de l’analyser au vu de la discussion de plus en plus âpre autour de l’Ukraine qui cherche à la fois des relations préférentielles avec l’Union européenne et avec l’Union douanière.

Il est clair que l’Ukraine doit choisir de son propre chef, cela relève de son droit souverain. Or, elle doit comprendre qu’il est impossible d’entretenir des relations privilégiées à la fois avec l’UD et avec l’UE. Ces dernières n’entretiennent pas de relations préférentielles entre elles, mais mettent plutôt en place un régime de faveur maximale différent, y compris dans l’ordre d’admission des marchandises qui n’est pas le même sur le marché intérieur de l’UD que sur celui de l’UE. En tenant compte du régime de faveur, le taux moyen de majoration d’admission des produits de l’UE sur le marché de l’UD est d’environ 10% alors qu’il est de 0% pour les marchandises ukrainiennes.

Le même système de dédouanement des marchandises arrivant sur le marché européen existe également pour les produits russes, biélorusses et kazakhs. Si l’Ukraine établissait des liens préférentiels avec l’UE, cela signifierait qu’elle aurait les mêmes conditions d’échange avec l’UD que les autres pays de l’UE. C’est logique et je vous affirme que la libre circulation des marchandises européennes sur le territoire ukrainien poussera ces dernières, dans la plupart des cas, vers le marché de l’UD. Cela rendra possible l’infiltration de marchandises provenant d’Europe sous le label « produits ukrainiens » sur le marché de l’UD. L’instauration de mesures de protection pour notre économie sera alors nécessaire. De telles mesures seront instaurées chaque fois que l’on pourra identifier et prouver les dommages d’une éventuelle infiltration, après publication des faits et chiffres. Il ne s’agit pas ici de la suspension de l’Accord sur la zone de libre-échange de la CEI ou bien de la violation des accords de base russo-ukrainiens.

Les Russes doivent se concentrer sur les projets pratiques de l’intégration sociale et économique eurasiatique. De plus, il faut admettre que la palme idéologique revient au président du Kazakhstan, Nazarbaïev, et non pas à la Russie. La ligne de continuité du président Nazarbaïev est bien connue. Il suffit de citer une de ses déclarations : « Nos économies s’intègrent de façon profonde et cela amènera sans doute à la création de l’Union eurasiatique dont j’ai parlé en 1994. Je reste fidèle à ce principe car je pense aujourd’hui que l’intégration a une importance globale… La transformation conséquente de l’UD à l’Espace économique unique (EsEU), puis à l’Union économique eurasiatique, va devenir, j’en suis certain, une forte motivation conduisant nos peuples à la prospérité et menant nos pays vers le sommet du monde global ».

3) L’Eurasie en tant que projet transcontinental. Cette « Eurasie » couvre un espace comprenant l’Europe et l’Asie. Leur indissociabilité géographique est plutôt un fait pragmatique économique qu’une conception anti-occidentaliste. Autrement dit, les liens économiques doivent prévaloir sur les objectifs politiques et l’idéologie doit céder sa place aux intérêts concrets pour cause de diversité des acteurs. Cette « conception eurasiatique » sous-entend une ouverture sans équivoque à l’Europe, elle n’est nullement hostile à la modernisation et, par conséquent, à l’Orient, qui réalise des progrès colossaux sur ce chemin. Elle est complètement compatible à la libéralisation de l’économie. Comme le dit Dmitry Trenine, chef du département moscovite de la Fondation Carnegie, la modernisation eurasiatique pourrait avoir comme résultat l’avènement d’un « nouvel Occident », à savoir l’adoption des principes occidentaux de gestion économique et d’organisation de la vie sociale par des pays « orientaux ». C’est un point de vue controversé. D’autant plus qu’il existe une autre vision selon laquelle il faut élaborer et introduire dans la conscience publique l’idéologie comprenant un savant équilibre entre les droits de l’Homme et les soi-disant « valeurs asiatiques », qui préfèrent la société à l’être humain.

Ces dernières peuvent devenir davantage appropriées pour la majeure partie de l’espace eurasiatique et « bienvenues » pour les pouvoirs qui craignent l’impact déstabilisateur sur la société, lié à son orientation unilatérale vers les « valeurs occidentales ».

Or, une chose est incontestable: il est inutile, dans le contexte de la globalisation, de restreindre la « conception eurasiatique » à l’idéologie toute seule ou à l’espace post-soviétique. Cette intégration continentale eurasiatique – en tant que coopération mutuelle des économies et des sociétés de l’Europe et de l’Asie à l’échelle du continent eurasiatique entier – me paraît plus perspective.

Dans ce contexte, nos relations avec l’UE ont une importance particulière, comme nous l’avons déjà évoqué ci-dessus concernant l’UD et l’Ukraine.

Jusqu’en 2005, les relations entre la Russie et l’UE (en particulier dans quatre domaines: l’économie, la sécurité intérieure et la justice, la sécurité extérieure, la science et l’enseignement) furent marquées par des perspectives encourageantes, une feuille de route fut tracé, des dialogues industriels instaurés, y compris le dialogue énergétique. Nous étions proche d’élaborer non seulement un projet d’espace énergétique commun, mais aussi un projet de l’espace énergétique unique, ce qui signifiait que la Russie et l’Europe auraient pu vivre selon des règles identiques dans la sphère énergétique. Monsieur Romano Prodi lança cette initiative dont la réalisation aurait pu résoudre un grand nombre de problèmes actuels. Il existait des plans de création – avec la participation de partenaires étrangers – de stations de haute technologie en retraitement de ressources naturelles dont regorge notre pays. Ces plans, localisés le long de notre frontière Sud, ainsi que d’autres projets, auraient pu devenir un fil supplémentaire dans le tissu de l’intégration continentale. Il s’agissait de la construction d’un espace européen commun de Lisbonne à Vladivostok avec un régime allant au-delà du régime de libre-échange. Il prévoyait une certaine harmonisation  entre la Russie et l’Europe.

Or, tout cela s’acheva en 2005, lors de la nouvelle composition de la Commission européenne. Le changement affecta non seulement les commissaires et le chef de la Commission, mais aussi les objectifs de l’UE.

Les représentants des Etats-Unis ne sont pas restés à l’écart : en décembre 2012, la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton a déclaré à Dublin que les USA ont l’intention de s’opposer au processus d’intégration sur le territoire de l’ex-URSS : « Nous notons un certain glissement vers la re-soviétisation de la région. Bien sûr, cette intégration ne sera pas appelée ainsi. Elle portera le nom de l’Union douanière, de l’Union eurasiatique ou quelque chose dans ce genre. Or, nous connaissons quels sont leurs buts et nous essaierons d’élaborer des moyens effectifs afin de les freiner voire de les arrêter ».

A la fin de 2012, William Pomeranz, le nouveau directeur de l’Institut George Kennon à Washington, a précisé la signification de l’expression «des moyens effectifs» : «Il faut dorénavant lancer des programmes masqués et durables au détriment de Poutine et de sa politique d’Etat, en engageant directement le peuple russe». Thomas Friedman, journaliste –qu’on dit engagé- influent du New York Times, donne au nouveau Secrétaire d’Etat les conseils suivants: nous vivons à l’époque des réseaux sociaux, ce qui permet de ne plus respecter le pouvoir hiérarchique. Washington peut dicter ses propositions au peuple local dans sa langue maternelle et ce dernier sera en mesure de répondre directement à Washington.

Chers collègues,

Le champ de coopération éventuelle dans l’espace eurasiatique est incommensurable. Ce sont l’écologie, les réfugiés, y compris ceux qui ont dû quitter leurs patries pour des raisons religieuses, à cause des guerres initialisées par des forces extérieures. La vie posera encore de nouvelles questions dont les réponses pourront être trouvées qu’uniquement dans le cadre de l’intégration eurasiatique.

En guise de brève conclusion, je souhaiterais déclarer que «la conception eurasiatique» en tant qu’idéologie ne peut se réaliser dans les cabinets. Elle pourra devenir un instrument politique uniquement si elle résulte de gestes concrets et réussis de l’intégration eurasiatique continentale.



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