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"L’histoire cachée des sanctions occidentales contre la Russie"

Date de publication: 21.04.2015



 

L’histoire cachée des sanctions occidentales contre la Russie

 

Par

Dario Citati

Directeur du Programme de Recherche « Eurasie »

Institut des Hautes Études en Géopolitique et Sciences Auxiliaires (IsAG) – Rome

 

La crise ukrainienne n’est pas la seule raison pour laquelle l’Occident a adopté des mesures économiques contre Moscou. Au début de la Guerre froide, les membres OTAN avait signé un accord prévoyant un embargo commercial perpétuel vers l’Union Soviétique qui explique beaucoup de ce qui se passe aujourd’hui

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« La stratégie de l’état arriéré contrôlé » envers le Pays du bloc socialiste : d’après des sources réservés de la diplomatie, voilà le but qui était à la base du CoCom, acronyme de Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des exportations. Cette organisation fut constituée officiellement par les Etats-Unis le 22 novembre 1949, au début de la Guerre Froide, et réunissait tous les membres de l’OTAN à l’exception de l’Islande. Le caractère semi-secret de cette initiative est bien évident si l’on considère le choix du quartier général du CoCom : l’ambassade états-unienne à Paris. Formellement, le Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des exportations a été dissous seulement en 1994 : c’est pourquoi il peut être considéré comme l’un des moyens avec qui l’Occident a combattu la Guerre Froide contre l’adversaire rouge.

Avec la signature du Traité de l’Alliance de l’Atlantique du Nord en 1949 et puis du Pacte de Varsovie en 1955, l’équilibre internationale suivant la Seconde Guerre Mondiale s’inaugurait avec la confrontation bipolaire : d’un côté l’alliance entre les Etats-Unis et l’Europe occidentale, de l’autre la Russie-Union Soviétique et ses satellites en Europe orientale. Cette contraposition était certes basée sur l’affrontement idéologique entre capitalisme et communisme, mais sur le plan géopolitique et géoéconomique allait dessiner un scénario pour ainsi dire « anormal » : l’Europe toute entière, occidentale et orientale, est en fait située sur un espace continentale continu qui embrasse la Russie aussi et les liens économiques entre des régions contigües surgissent toujours d’une façon assez spontanée. Pour les entraver il fallait donc étudier des moyens beaucoup plus concrets que l’idéologie.

Ce n’est pas un hasard si le CoCom fut institué en 1949, dans la même année de la naissance de l’OTAN, pour concorder les restrictions sur les exportations dans les Pays du bloc socialiste. Il y avait trois catégories de marchandises que les membres OTAN ne pouvaient pas commercialiser au-delà du rideau de fer : les produits industriels militaires ; les produits liés au développement de l’énergie nucléaire ; enfin les  produits à double usage, c’est-à-dire tous les matériaux qui pouvaient être utilisés aussi bien pour des buts civils que militaires. C’est surtout cette dernière catégorie qui démontre la grande ampleur du projet: le but du CoCom consistait non seulement à empêcher le dépassement technologique soviétique dans le domaine militaire (ce qui est bien compréhensible sur le plan géostratégique), mais aussi à entraver une croissance économique pacifique du bloc adversaire qui aurait pu compter sur la combinaison de ressources russes et technologies européennes. C’était la « stratégie de l’état arriéré contrôlé », justement.

Le contrepoids « positif» des sanctions était en outre représenté par le Plan Marshall (1948-1951), à travers lequel les Etats-Unis allaient créer un système économique intégré avec l’Europe qui a fonctionné pendant des décennies. L’on peut ainsi parler d’une stratégie à double face : d’un côté, le CoCom répondait à une fonction défensive, c’est-à-dire la limitations des liens entre Europe occidentale et Union Soviétique; de l’autre côté, le plan Marshall était chargé d’un rôle actif d’inclusion entre Etats-Unis et Pays Européens.

Or les similitudes entre cette approche géoéconomique à l’égard du bloc soviétique à l’époque de la Guerre Froide et celle de la politique des sanctions euro-américaines contre la Fédération Russe adoptées à partir de 2014 se révèlent impressionnantes. Certes, si l’on analyse la question la brève période, les sanctions ont été lancées par l’Union Européenne et les Etats-Unis en conséquence de l’annexion russe de la Crimée et à cause du rôle de Moscou dans la guerre civile ukrainienne. Au-delà des prétextes conjoncturels, il est néanmoins possible d’identifier une continuité entre les différents moments historiques.

Les secteurs touchés aujourd’hui par les sanctions antirusses sont en fait presque les mêmes de l’époque du CoCom, exception faite pour les restrictions aux personnes physiques et juridiques qui représentent une nouveauté. En même temps, il est très révélateur que les sanctions contre la Fédération Russe ont été adoptées parallèlement à la reprise des pourparlers du Partenariat Transatlantique de Commerce et d'Investissement (TTIP, selon l’acronyme anglais), qui vise à constituer une zone de libre échange entre Pays d’Europe occidentale et Etats-Unis. La stratégie géoéconomique semble donc bien se réitérer : aux obstacles posés à la coopération économique euro-russe s’accompagnent des mesures actives de renforcement du partenariat euro-américain.

Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le rôle hégémonique des Etats-Unis s’incarne dans la capacité de projection sur l’échiquier euro-asiatique afin d’éviter une coopération trop étroite entre les États continentaux, en particulier entre les États d’Europe et la Russie. Le fait que cette vision répond aux intérêts des US plutôt que de l’Europe est bien montré par une ultérieure constante historique : aussi bien l’époque de la Guerre Froide que dans le contexte actuel, les Pays européens adhèrent aux sanctions antirusses mais cherchent à les transgresser sous les coulisses.

La crise ukrainienne peut être envisagée comme le casus belli pour déclencher et relancer cette approche géoéconomique, en réponse à une tendance des dernières années qui a failli changer les rapports de force. Suite à la crise financière commencée aux États-Unis en 2008 et ses répercussions au Vieux-Continent, la confiance européenne envers le partenaire nord-américain s’était sans aucun doute amoindrie. Sur le plan de la politique étrangère, l’interventionnisme en Irak et en Afghanistan et les charges liées au maintien de l’Alliance Atlantique constituaient d’autres raisons de malaise relativement au caractère prioritaire du partenariat Europe-Etats-Unis.

Les relations avec la Russie étaient au contraire marquées par la croissance et l’ampleur de perspectives: approvisionnement énergétique fiable, augmentation des échanges commerciaux bilatéraux, projet d’abolition des visas au niveau communautaire. La création de l’Union Eurasiatique s’annonçait en ce sens comme une occasion de coopération extraordinaire (bien que perçue avec scepticisme par certains leaders européens), avec la perspective de création future d’un marché unifié « de Lisbonne à Vladivostok ». Et voilà que la « révolution de Maïdan » s’est révélée un prétexte magnifique pour relancer la stratégie de l’état arriéré contrôlé : le soutien unilatéral à Kiev est donc parfaitement cohérent avec la tradition géopolitique états-unienne, qui demeure bien capable d’exploiter « les lignes de faille » entre États voisins et apparaît de plus en plus comme une édition renouvelé de la doctrine du containment.



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