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"Dans l'histoire il ne peut pas y avoir de "jugement" définitif"

Date de publication: 25.10.2012



               Mesdames et Messieurs,

Nous regrettons l’absence de notre présidente Natalia Narotchnitskaïa, mais elle est largement compensée par la présence de sa sœur Ekaterina.

Ce thème de la falsification de l’histoire est un thème qui nous tient à cœur à l’Institut comme chez nos collègues à la Fondation pour la Perspective historique à Moscou. Présidée par Natalia Narotchnitskaïa, la Fondation s'occupe beaucoup de cette question dans ses nombreuses publications.

On dit souvent, "Cela sera à l'histoire de juger." Cette phrase, souvent répétée par les politiciens, est une façon d'éluder la responsabilité pour une mauvaise décision. Mais elle relève non seulement de la malhonnêteté politique mais aussi de l'ignorance quant à la vraie nature de l'histoire. Car l'histoire ne "juge" pas. Dans l'histoire il ne peut pas y avoir de "jugement" définitif, à l'image des tribunaux internationaux qui confondent le travail juridique avec le travail historique. Au contraire, faisant partie des lettres, l'histoire consiste précisément dans un débat plus ou moins sans fin. Les révisions d'opinion et les nouvelles perspectives sur une même donnée historique sont une partie intégrale de l'activité de l'historien comme d'ailleurs de tout homme et de toute femme qui réfléchit sur la société humaine. C'est précisément à travers de débats que nous arrivons à mieux comprendre notre situation actuelle et éternelle. Non seulement on comprend mieux le présent en comprenant le passé; on comprend aussi mieux le passé en comprenant le présent.

En revanche, il peut y avoir en histoire des nouvelles opinions qui apparaissent sur la scène intellectuelle et qui font l'objet de discussions vigoureuses. Je voudrais citer l'exemple d'Ernst Nolte dont les thèses sur la causalité dialectique entre le communisme et le nazisme furent largement rejetées dans les années quatre-vingts comme relativisant le nazisme mais qui sont devenues aujourd'hui, hélas, monnaie courante. De telles thèses peuvent préparer le terrain pour une vraie falsification de l'histoire. En septembre 2012, le historien britannique célèbre, Michael Burleigh, a écrit, dans un article sur son défunt collègue Eric Hobsbawm, marxiste notoire, que le Pacte Molotov-Ribbentrop, dont Hobsbawm avait fait l'apologie, "a directement entraîné l'éclatement de la Seconde Guerre Mondiale" (Daily Telegraph, 1 October 2012). Or, Burleigh doit savoir que Hitler avait pris la décision d'envahir la Pologne le 3 avril 1939 et qu'il la confirmée dans une réunion avec ses généraux le 23 mai 1939. Il est littéralement impossible d'attribuer une quelque causalité au Pacte signé le 23 août 1939 car le déclenchement de la guerre avait été programmé plusieurs mois auparavant. Autrement dit, la falsification existe bel et bien là où on peut démontrer une contre-vérité avec quelques soi-disant "faits simples".

La Fondation à Moscou a publié en octobre 2011 un ouvrage collectif sur l'affaire Kononov et je voudrais citer cela comme mon deuxième exemple. Vassili Kononov était un partisan dans l'Armée rouge qui a combattu l'Allemagne nazie dans son pays natal, le Lettonie. Il fut décoré héros de l'Union soviétique mais ensuite en 2004 inculpé et condamné pour crimes de guerre par la Lettonie devenue indépendante. Sa condamnation a été cassée en première instance par la Cour européenne des droits de l'homme mais ensuite confirmée par la Grande Chambre. Kononov est mort peu après, en 2010.

Sa condamnation a été confirmée par la Grande Chambre, entre autres parce que la Lettonie avait insisté auprès de la Cour qu'il fallait interpréter les faits pour lesquels Kononov a été condamné à la lumière de ce qui s'est passé dans les Pays baltes pendant la guerre. Son argument était donc purement politique. En confirmation la condamnation de Kononov, la Cour a confirmé aussi la théorie de la "double occupation" des Pays baltes, nazie et ensuite soviétique, théorie qui permet aux Etats baltes devenus indépendants en 1990 comme la continuation des Etats qui avaient existé avant 1940. La doctrine de la continuité étatique ne peut exister que grâce à la doctrine d'une "occupation" par l'URSS. Mais en réalité, les Etats baltes n'étaient pas occupés par l'URSS, ils étaient annexés par celui-ci. Il s'agit donc d'une falsification de l'histoire de parler de l'occupation des Etats baltes par l'URSS à partir de 1940 et ensuite à partir de 1944. Les Etats baltes ont été intégrés dans l'Union soviétique sur un pied d'égalité avec les autres républiques soviétiques et leurs citoyens sont devenus citoyens soviétiques. D'une occupation, c'est-à-dire d'un régime d'inégalité entre les forces de l'occupant et la population occupée, il n'est pas question.  Ceci n'est pas un jugement de valeur mais un simple constat des faits.

Voici la raison pour laquelle je pense qu'il faut être prudent quand il s'agit de parler de la falsification de l'histoire. Certes, les falsifications existent. Mais ce qui est sans doute plus grave encore, c'est quand certaines interprétations contestables et politiques gagnent du terrain. Il est impossible de dépolitiser l'histoire, dans la mesure où notre compréhension de l'histoire est une partie de notre compréhension de nous-mêmes et de notre société. Il y a donc toujours un élément politique, dans le sens large du terme. Mais le concept de falsification doit être abordé avec prudence.



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