Langue: Русский     Français     Anglais     Recherche sur le site:

"L'accord d'association de l'UE avec l'Ukraine est une stratégie perdant-perdant"

Date de publication: 04.02.2014



David TEURTRIE,

chercheur au Centre de recherches Europes-Eurasie de l'INALCO:

"L'accord d'association de l'UE avec l'Ukraine est une stratégie perdant-perdant."

Intervention dans la table ronde sur le thème

«L'Ukraine: champ de bataille ou trait d'union entre l'Europe et la Russie?»

 

IDC, 4 février 2014

 

 

Je remercie des responsables de l’IDC de m’avoir invité à donner mon point de vue sur la situation extrêmement complexe en Ukraine.

J’aimerais bien m’arrêter un peu sur ce qui se passe à l’échelle du continent européen et notamment sur la question des relations russo-ukrainiennes. Nous n’allons pas revenir sur le passé soviétique ou bien sur le fait que ces deux pays formaient un seul Etat durant plusieurs siècles, mais plutôt parler de la situation actuelle.

Comme il a été dit, nous avons une population russe en Ukraine très importante, une population ukrainienne qui dans son ensemble est majoritairement russophone, contrairement à ce que nous pouvons lire dans la presse occidentale. La Russie est le premier partenaire économique de l’Ukraine qui devance l’ensemble de l’Union européenne. La Russie reste le premier pays à l’exportation pour les produits ukrainiens, ce que signifie que l’Ukraine exporte préférentiellement ses produits vers la Russie. Pour ce qui est de l’importation, Kiev importe les matières premières (le gaz et le pétrole) en majeure partie à partir de son voisin de l’est.

La Russie est, à l’heure actuelle, le créancier le plus important de l’Ukraine. La dette ukrainienne envers le Kremlin augmente tous les mois. La Russie prête non seulement au niveau de l’Etat, mais aussi au niveau du Gazprom, parce que depuis plusieurs mois l’Ukraine ne paie plus sa facture énergétique. En janvier 2014, par exemple, elle n’a pas payé le gaz, dont le prix a pourtant été réduit par l’Etat russe. La Russie prête également au niveau des banques commerciales. Les banques russes ont prêté à de nombreuses compagnies ukrainiennes.

Les intérêts russes en Ukraine sont donc extrêmement importants. La réaction négative des puissances occidentales à toute volonté de rapprochement entre ces deux Etats semble vraiment absurde si on analyse la situation de manière pragmatique sans la politiser et l’idéologiser.

A la fin de son mandat du Secrétaire d’Etat à la tête de l’Administration américaine Hilary Clinton a clairement dit qu’elle connaissait les moyens pour freiner voire même d’empêcher la mise en place de cette Union eurasiatique que tente de construire la Russie avec ses voisins.

Or, très vite, nous avons vu Bruxelles, en l’occurrence la Commission européenne, s’activer de manière tout à fait étonnante afin de conclure un traité d’Association avec l’Ukraine. Ce traité était effectivement depuis des années en projet, mais ce n’était pas un processus dynamique. L’arrivée d’Ianoukovytch au pouvoir ne semblait pas devoir accélérer ce processus. Or, nous avons vu exactement l’inverse alors qu’à l’époque Ianoukovytch a mis en prison sa principale opposante Ioulia Tymochenko.

On attendait de l’Union européenne des sanctions ou au moins un gel des relations avec l’Ukraine parce que manifestement, quelle que soit la faute de Tymochenko, elle est arrivée en deuxième position aux élections présidentielles. Qu’elle se retrouve quelques mois en prison, cela pose problème.

Or, la réaction de l’UE a été tout à fait contraire. Elle a accéléré le rapprochement avec l’Ukraine et ceci pour une bonne et simple raison – la peur de « perdre » l’Ukraine puisqu’en cas d’abandon des négociations, l’Ukraine n’aurait eu qu’une seule solution, celle de se tourner vers Moscou et vers ses projets eurasiatiques.

Je pense que ce moment est très important parce que cela illustre bien que l’UE n’a malheureusement pas de politique indépendante vis-à-vis de ces espaces et que, dans l’espace euro-atlantique elle se pense comme un espace quasi-périphérique. Elle est dans une situation de conflit permanent avec la Russie, ce que n’est pas dans l’intérêt des Etats européens. L’Europe des nations, voire l’Europe de Bruxelles, a intérêt de s’entendre avec la Russie.

Venons-en à cet Accord d’Association. La proposition faite à l’Ukraine a été, comme je l’appellerais, une stratégie perdant-perdant. Pourquoi? L’accord correspondait à la mise en place  d’une zone de libre-échange entre l’UE et l’Ukraine. Mais cette zone de libre-échange était très défavorable pour l’Ukraine parce qu’elle ouvrait le marché ukrainien aux produits européens et elle entrouvrait le marché européen aux produits ukrainiens qui ne sont en majeure partie pas concurrentiels sur le marché occidental. Nous voyons donc que l’avantage est assez peu évident pour l’Ukraine. Pour simplifier, l’Ukraine prenait sur elle tous les désavantages de cette libéralisation du commerce avec l’UE et ne recevait aucun avantage. On fait souvent la comparaison avec la Pologne. Mais le voisin occidental de l’Ukraine est un pays-membre de l’UE à part entière qui a reçu des sommes considérables pour moderniser son économie et son industrie.

C’était donc un accord qui a priori était désavantageux pour Kiev parce que l’UE ne se donnait pas les moyens de le rendre avantageux. S’il y avait des financements ou des programmes véritables d’aide de la part de l’Europe, l’accord aurait pu être bénéfique.

De même, l’accord était désavantageux pour la Russie parce qu’il s’agissait de la volonté d’isoler la Russie sur la continent européen. De surcroît, l’Ukraine a été pensée comme une zone de passage des produits européens vers le marché russe, car la Russie et l’Ukraine ont déjà créé une zone de libre-échange au sein de la CEI. Pour simplifier, l’Europe voulait utiliser l’Ukraine pour réexporter les produits européens vers la Russie sans que cette dernière soit associée à cet Accord.

Ce qui est le plus curieux dans cette affaire est que l’Accord en question était aussi bien désavantageux pour l’Europe. Une Ukraine qui subit des rétorsions russes, qui doit payer son gaz à la Russie au prix fort, c’est un pays qui s’appauvrit à grande vitesse, qui voit son industrie se décomposer, ce qui se fait d’ailleurs depuis des années dans le contexte de rapprochement avec l’UE.

Rappelons que l’Ukraine a eu le niveau de développement à peu près équivalent à la Russie et à la Biélorussie. Avant la chute de l’URSS, elle était une république développée.

A l’heure actuelle, l’Ukraine est un des Etats les plus pauvres sur le continent européen avec un PIB par habitant deux fois inférieur à celui de la Biélorussie et trois fois inférieur à celui de la Russie. Les périodes de tensions russo-ukrainiennes sont évidemment très négatives pour Kiev.

Lorsque nous voyons ce tableau ukrainien dans son ensemble, nous nous disons que la solution est la suivante: pour élargir son marché vers l’est, l’UE doit négocier l’instauration de la zone libre-échange avec l’Ukraine et la Russie à la fois. Rappelons que la Russie est un partenaire économique autrement plus important de l’UE que l’Ukraine.

La logique, jusqu’à présent officiellement proposée par l’Union européenne, n’est pas du tout économique, mais purement géopolitique et renvoie à des intérêts qui ne sont point ceux de l’Europe dans son ensemble.

Revenons sur des aspects plus politiques, par exemple, sur l’attitude des capitales européennes et des Etats-Unis à l’égard de l’Ukraine. On est frappé de constater que les représentants de l’UE négociaient pratiquement jusqu’à la fin de 2013 avec Ianoukovytch et avec son équipe la signature de l’Accord de l’Association. Le président ukrainien était tout à fait respecté comme un vrai partenaire. A partir du moment où celui-ci prend une « mauvaise décision », qui reste une décision souveraine, on a un soutien ouvert à des tentatives de renversement du gouvernement, parce que le gouvernement légitime a reporté la date de la signature de l’Accord. Pour les relations internationales, cela est plus qu’étonnant, car nous sommes sur le continent européen, rappelons-le, et non pas dans une des ex-colonies de l’Afrique du Nord où on en serait malheureusement un peu moins étonné d’une telle attitude.

Les alliés des Occidentaux dans cette situation sont assez particuliers. On a des groupes de la droite et de l’extrême-droite ukrainiennes qui sont racistes et antisémites. Je suis un lecteur assidu de notre journal de référence Le Monde, que je consulte chaque jour. Or je n’y ai vu absolument aucune mention qu’une partie importante des mouvements sur Maïdan sont des mouvements xénophobes. Du bout des lèvres on admet éventuellement que certaines composantes sont extrémistes.

C’est d’autant plus frappant quand on pense que les gens, qui manifestent dans les rues en France sur des sujets de société qui intéressent une grande partie de la population française, sont, eux, traités d’extrémistes.

Si on continue la comparaison, imaginons un instant que les familles de dimanche dernier qui manifestaient, ait eu avec la moindre volonté de s’approcher de la Mairie de Paris comme d’un symbole de la politique actuelle. Vous imaginez la réaction des autorités… On est dans une situation où le discours vis-à-vis d’un Etat européen comme Ukraine est en décollage absolu avec ce que les autorités occidentales font chez elles. Autres alliés des occidentaux dans cette affaire, dont on parle moins, ce sont les oligarques ukrainiens. Il y a des oligarques ukrainiens qui sont bien évidemment proches du pouvoir russe et qui ont de gros intérêts avec la Russie. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même sac. Cependant, pourquoi Ianoukovytch, qui a été élu sur le programme du rapprochement des relations avec la Russie, a décidé de négocier pendant plusieurs années un accord avec l’UE, alors qu’en même temps il subissait des pressions de la part de la Russie? A priori parce que derrière lui des intérêts d’économiques puissants désiraient l’ouverture, et pas l’ouverture pour le développement économique de l’Ukraine, mais l’ouverture pour la légalisation de « business », comme on dit dans ces pays, donc de leurs intérêts économiques en Occident. Car les oligarques ukrainiens, comme la plus part des oligarques, ont placé la majeure partie de leurs fortunes dans les banques occidentales et sont très sensibles à la moindre pression venant de l’Occident.

Il me semble que le si pouvoir ukrainien n’intervient pas pour remettre l’ordre, alors qu’il y en a les moyens physiques. C’est aussi parce qu’il subit des pressions de la part du milieu oligarchique qui, eux-mêmes, craignent les pressions occidentales.

Dans cette situation, je vais rappeler aussi qu’on parle d’une opposition Est-Ouest. L’opposition Est-Ouest est là, dans la rue, parce qu’une grande partie des fameux Berkout, dont on parle très souvent, provient de l’Est ou du Sud de l’Ukraine. Ils ont en face d’eux des manifestants, dont on est sûr qu’ils sont venus pour la plupart de l’Ouest de l’Ukraine. L’opposition entre les deux Ukraine est déjà sur place.

Je voudrais également parler d’un petit état – la Moldavie, qui se situe entre l’Ukraine et la Roumanie. Il se trouve que c’est un Etat qui est éclaté depuis des années. A l’heure actuelle, la Gagaouzie, une région autonome au sein de la Moldavie, a organisé un référendum contre l’avis du pouvoir central moldave au sujet du rapprochement avec l’Union douanière, proposée par la Russie. Le vote était très largement pour le rapprochement.

On parle souvent de l’éclatement de l’Ukraine, mais son petit voisin est déjà de facto dans une situation d’éclatement. Or la cause est la même, c’est-à-dire que l’UE a proposé à Moldavie une Association au détriment des liens avec la Russie. Il faut noter qu’en Roumanie les hauts responsables politiques roumains, dont le président roumain, parlent ouvertement d’une sorte d’annexion de la Moldavie. Ce discours, qui montre la volonté d’annexer un Etat voisin souverain, n’est jamais mentionné en Europe. Par contre le moindre rapprochement entre la Russie et l’Ukraine est aussitôt au-devant de la scène.Pour conclure, nous voyons des pays qui sont dans une situation très instable et dont l’existence en tant qu’Etats dépend fortement de leurs liens avec la Russie et avec l’Europe à la fois. Or malheureusement on a vu que ce n’était absolument pas la vision politique de Bruxelles. Du côté russe, faudrait-il le rappeler, on est plutôt dans le réactif depuis vingt ans. Depuis vingt ans voire plus la Russie, je vous rappelle, avait proposé « la maison commune européenne ». Dans les années quatre-vingt-dix, la Russie attendait que l’Europe l’intègre, qu’on fasse une intégration paneuropéenne. Vladimir Poutine lui-même a demandé à des nombreuses reprises à ce qu’il y a un vrai dialogue russo-européen. Ce dialogue n’a pas eu lieu, la Russie construit son union eurasiatique, en partie par défaut dirais-je, parce qu’il y a une absence de dialogue entre la Russie et l’Europe.



Publications      Aires de Recherche      Actualités

Photos

18.10.2016

Débat à l'IDC sur les élections américaines (18 octobre 2016)
02.04.2016

La Bataille de l'Europe, débat sur l'Ukraine à Amsterdam (2 avril 2016)
14.03.2016

Cardinal Burke reçu à l'IDC (14 mars 2016)
16.06.2016

Evénement parallèle sur la Syrie à l'ONU à Genève (16 juin 2016)
14.06.2016

Table ronde sur le Brexit (IDC, 14 juin 2016)
12.04.2016

Présentation de "Le défi migratoire" par Jean-Baptiste Noé et Xavier Raufer, IDC, 12 avril 2016

Vidéos


Présentation du livre "La Russie d'hier et d'aujourd'hui"
La présentation de l'ouvrage collectif publié sous la direction de Christophe Réveillard et d'Anne Pinot a eu lieu à l'IDC le 23 novembre 2016


Karine Gevorgyan sur le financement du terrorisme (Paris, le 22 octobre 2016)
Intervention de l'expert de l'IDC dans la colloque de l'Académie géopolitique de Paris tenu à la Sorbonne le 22 octobre 2016.