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« Les Hongrois ont beaucoup à nous apprendre »

Date de publication: 12.06.2012



Intervention de Michel Pinton,

ancien député européen et politologue:

« Les Hongrois ont beaucoup à nous apprendre »

IDC, 14 mai 2012 

 

J’ai écouté avec beaucoup d’attention les points de vue hongrois et russes sur la Constitution de la Hongrie. Je voudrais vous apporter également le point de vue d’un européen occidental.

Comme cela a été annoncé, il y a pas longtemps j’ai siégé au Parlement européen, et notamment j’ai été très mêlé aux questions de l’élargissement de l’Union européenne. Cela m’a permis d’avoir une opinion sur ces questions. Je ne suis pas un spécialiste de la Hongrie et je ne suis pas compétant sur les questions intérieures hongroises, ni sur la politique étrangère de l’Europe. Mais je voudrais parler comme un homme qui est très attaché à l’unité de l’Europe et qui a beaucoup travaillé sur ce sujet et qui a aussi beaucoup discuté de ce qui était au premier plan des grandes décisions à prendre.

J’ai cru utile d’aller dans les pays de l’Est : en Hongrie, en Roumanie, en Pologne au moment où, tous, on discutait de leur adhésion à l’Union européenne. Par conséquent, je voudrais vous apporter un peu de cette expérience et de mes réflexions.

D’abord, Monsieur l’Ambassadeur, je voulais vous dire que j’ai essayé de comprendre ce qui s’est passé cet hiver, lorsqu’il y a eu des grandes attaques contre la Hongrie. J’étais un peu surpris de ce que j’ai vu dans la presse. Victor Orban y était traité d’un « nouvel Hitler ». L’auteur de cette pétition demandait aux autorités européennes de ne pas accorder à ce nouvel Hitler le succès d’un « nouveau Munich » ! Et il fallait qu’ils agissent immédiatement ! J’omets expressément des injures d’une extrême violence lancées contre Monsieur Orban.

Je me suis posé la question de savoir quelcrime a commis Victor Orban pour être traité de cette manière ? Et il me semble que la réponse se trouve dans les différents entre l’Union européenne et le gouvernement hongrois. Il s’agit notamment de la composition de la Banque centrale ainsi que de l’âge de la prise de retraite des juges en Hongrie – qui a été considéré comme un acte d’agression contre l’Europe – et enfin, de l’attribution de fréquence radio. Il s’agit d’un conflit auquel le secrétaire de l’Etat américain Hilary Clinton a cru devoir intervenir en personne.

Finalement tout cela est retombé comme un soufflet, me semble-t-il. J’ai vu que les contacts avaient été repris entre l’UE et la Hongrie. Les sanctions, dont on menaçait la Hongrie, n’ont pas été prises.

Ainsi, cette crise s’est volatilisée. La cause du dernier épisode de crise du Parlement européen contre la Hongrie se cache, à mon avis, dans les enjeux évoqués tout à l’heure par mes collègues. Or, ils ne sont pas signifiants.

Si vous permettez, je vais revenir en arrière. Il y a presque 15 ans, nous avons eu au Parlement une grande discussion lorsque le communisme s’est effondré pour savoir ce qu’il fallait faire avec les pays de l’Europe de l’Est. L’idée c’était, d’un côté nous ne pouvons pas laisser ces nouvelles démocraties toutes seules, mais d’un autre côté si elles veulent être aidées, il faut qu’elles entrent dans l’Union européenne telle qu’elle est.

La grande querelle de l’époque, c’était celle de l’approfondissement de l’Europe opposée à son élargissement. Nous avons sous les yeux un exemple qui me paraît très caractéristique, celui de l’Europe de l’Est. Il existait deux écoles : il y avait ceux qui disaient qu’il fallait que l’Europe de l’Est soit intégrée telle qu’elle est (exemple de deux Allemagnes réunies à prendre), et il y avait également ceux qui voulaient passer par une période de transition.

Vous vous souvenez de ce qu’il s’est passé lorsque le chancelier allemand Helmut Kohl a agi, à mon avis, avec une arrogance brutale afin d’imposer immédiatement et sans discussion les normes occidentales à l’Allemagne de l’Est. Mais cela ne s’est pas passé comme on l’avait imaginé. L’Allemagne de l’Est reste toujours un boulet. Or il ne s’agit pas seulement d’une dimension économique, mais aussi humaine. Les Allemands de l’Est ont été gagnés par beaucoup d’amertume, d’extrémisme. Bref, cette méthode, consistant à imposer à une population des normes immédiates et obligatoires qui n’étaient pas les siennes, a eu des effets secondaires néfastes. Je voulais citer cet exemple de 1990 afin de vous montrer que nos frères de l’Europe de l’Est se trouvent devant un problème encore plus grave parce qu’il n’y a pas de possibilité d’une aide massive comme celle de l’Allemagne de l’Ouest, et pourtant ils en ont besoin. Mais cette aide ne peut pas consister dans l’imposition des normes obligatoires que l’on appelle les acquis communautaires qui font aujourd’hui les 30 milles pages du règlement. Et puis cette méthode consistait à vouloir à tout prix leur imposer la liberté totale des marchés.

Malgré les plans et les programmes, l’histoire a pris une autre dimension et nous sommes actuellement dans une situation où, en effet, la Hongrie, mais aussi la Pologne et la Roumanie, la Bulgarie se sont vues imposer des normes qu’elles devaient respecter. Il y avait bien sûr des normes économiques, mais également des normes politiques, des normes morales qui ont été apportées en même temps que, ce que l’on appelle les normes de l’Union européenne, parce que l’architecture de l’Union européenne repose sur des valeurs européennes.

Ces valeurs, sont-elles universelles ? Conviennent-elles vraiment à tous les pays de l’Europe ? Les questions restent aujourd’hui ouvertes et on ne peut pas y donner de réponses. Pour moi la réponse n’est pas évidente non plus.

Si vous voulez bien, prenons un peu du recul. Laissons de côté les questions économiques, je suis persuadé qu’elles ne sont pas si importantes que l’on imagine. J’ai ressenti que mes collègues ici présents étaient quelque peu crispés par le fait que l’Union européenne telle qu’elle est vous effraie. Ne soyez pas effrayés! L’Union européenne a tendance à brandir des bâtons, mais elle n’a aucune possibilité de frapper fort.

J’aimerais bien dire aussi que nous, les européens de l’Ouest, avons eu le sentiment que nous avions tout à apporter à nos voisins de l’Est à commencer par la liberté, mais aussi la prospérité et beaucoup d’autres choses. Mais en même temps, nous n’avions rien à recevoir de ces pauvres gens qui sortaient de l’esclavage communiste. Je pense que c’est une grossière raison. Les européens de l’Est sont passés par des épreuves terribles, et notamment celle des quarante ans du communisme. C’était une épreuve dans laquelle ils ont failli perdre leur âme nationale, leurs valeurs nationales et leur conscience nationale. Je pense qu’ils ont beaucoup de choses à nous apprendre, parce qu’ils ont résisté à cette époque et ils en sont sortis vainqueurs.

Or, ils nous apportent aujourd’hui des valeurs que l’on a déjà un peu oubliées et qui sont justement d’une forte importance culturelle nationale. Nous avons tendance à les considérer comme des valeurs conservatrices.

Mais je suis frappé d’entendre des critiques que les occidentaux ont fait contre le gouvernement hongrois. Le peuple hongrois s’est opposé contre les valeurs progressistes et pour l’Europe cela est réactionnel. Or, il ne faut pas tomber dans le piège de ce vocabulaire tout fait. Il n’y aura rien d’original et d’important provenant de l’Europe. Les Hongrois sont dans l’Europe autant que nous! Et ils n’ont pas de complexes à avoir par rapport à nous.

Je dis cela non seulement pour les encourager, mais aussi parce que les évènements vont nous montrer bientôt la réalité des choses. Si vous permettez, je vais prendre un très ancien exemple. Il s’agit de la bataille de Nicopolis, datée de 1396. Les turcs ont déjà envahi des Balkans et se sont apprêtés à attaquer la Hongrie. La Hongrie a appelé au secours des nations occidentales et je dois dire que le peuple français ainsi que d’autres peuples de l’Europe se sont mobilisés volontiers, avec un certain enthousiasme et ont couru au secours de la Hongrie.

Les jeunes soldats venus de l’Europe occidentale ont voulu chasser les turcs de l’Europe centrale tous seuls, mais le roi hongrois Sigismond Ier a averti les hardis occidentaux que les turcs sont de fins tacticiens et que sans les connaissances, que les hongrois possédaient déjà à cette époque, les occidentaux allaient perdre. Les occidentaux se sont esclaffés de rire, mais quelques jours après ils se sont fait écraser par les turcs pour une simple raison – ils auraient dû écouter les conseils de leurs amis hongrois.

Je pense que cet exemple très ancien nous dit quelque chose aujourd’hui, parce que l’Union européenne arrive maintenant à un moment historique dramatique. On sait bien que l’euro subit de graves problèmes, que la Grèce est sur le point de quitter la zone euro après tous les efforts entrepris pour la retenir. Je l’ai d’ailleurs annoncé il y a dix ans ! Et nous ne savons rien sur ce qu’il va se passer avec d’autres pays de l’UE.

Mais tout ce que nous avons fait pour cette Union européenne, avec toutes ses valeurs vraies et fausses, va être ébranlé fortement. Il faudra bien la reconstruire. On ne va pas laisser l’Europe sans aucune organisation. Je pense que les européens de l’est en général, et les hongrois en particuliers, ont beaucoup à nous apprendre.



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