« La crise en Ukraine est le plus grand évènement géopolitique depuis l'effondrement de l’URSS »
Date de publication: 04.02.2014
Tamara GOUZENKOVA
Directrice adjointe de l’Institut russe des études stratégiques (Moscou)
« La crise en Ukraine est le plus grand évènement géopolitique
depuis l'effondrement de de l’URSS »
Intervention dans la table ronde sur le thème
«L'Ukraine: champ de bataille ou trait d'union entre l'Europe et la Russie?»
IDC, 4 février 2014
Mesdames et Messieurs ! Mes chers collègues !
Il faut noter que la situation tragique en Ukraine suscitait déjà davantage notre intérêt, avant même l’éclatement de ce que l’on appelle aujourd’hui l’Euromaïdan. Il me semble qu’il n’y a pratiquement aucun média qui ne m’ait pas demandé une interview, je suis intervenue sur toutes les chaînes ou stations de radios imaginables. Vous pouvez ne pas me croire, mais en novembre, le jour de mon anniversaire, je me suis retrouvée en Serbie en train d’intervenir devant les parlementaires serbes, à l’Assemblée de la Serbie, pour évoquer situation en Ukraine. En tant qu’experte de la situation en Ukraine, et suivant l’évolution de la crise, je peux voir que celle-ci est véritablement tendue. Mais après l’intervention de mon cher collègue Rostyslav Ichtchenko, j’ai compris que la situation était encore pire que ce que je n’imaginais.
Je souhaiterais profiter de cette occasion pour poser trois questions et essayer, autant que faire se peut, d’y répondre :
1. Que se passe-t-il en Ukraine et autour de l’Ukraine ?
2. Quelles en sont les conséquences actuelles et futures ?
3. Que faire ?
Il est peut-être prétentieux de ma part de poser ces questions et essayer d’y répondre, mais je suis persuadée que si nous ne le faisons pas, et cela de façon adéquate, la situation tournera mal.
Le thème de cette soirée est très éloquent «"L'Ukraine: champ de bataille ou trait d'union entre l'Europe et la Russie?" Il n’y a aucun doute qu’à l’heure actuelle, l’Ukraine représente plutôt une pomme de discorde. J’estime que ce qui se passe actuellement en Ukraine est le plus grand évènement géopolitique depuis l'effondrement de l’URSS. Même l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, même l’adhésion à l’UE d’un certain nombre de pays anciennement socialistes, ne peuvent pas être comparés à la situation se produisant aujourd’hui en Ukraine. A l’heure actuelle, nous assistons à une tentative de démantèlement de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) ainsi que de tous les mécanismes du système de relations internationales entre les anciennes républiques soviétiques qui se sont développés au lendemain de la chute de l’URSS.
Vous pourriez me rétorquer que la situation est également tendue en Géorgie et en Moldavie, même si elle est moins dramatique. Cela étant dit, cette comparaison est assez superficielle parce qu’aussi bien la Géorgie que la Moldavie sont de petits pays comparés à l’Ukraine et, par conséquent, ne peuvent pas provoquer une si grave déstabilisation de situation.
Mon collègue Rostyslav a abondamment abordé le sujet du rôle et de la politique des Etats-Unis dans ce conflit. Je suis persuadée que nous n’arriverons jamais à surestimer la portée de la contribution qu’apportent les Etats-Unis à la situation en Ukraine dont nous sommes les témoins. En 2011, lorsque la Russie lança l’initiative de créer l’Union économique eurasiatique, Hillary Clinton déclara que les Etats-Unis seraient toujours contre toute tentative russe d’intégration dans l’espace post-soviétique, car quel que soit son nom, elle viserait à restaurer l’Union soviétique. Je suis peut-être une dame naïve, mais lorsque j’entendis cette déclaration de Mme Clinton, je ne pus croire que cela serait aussi grave. En regardant ce qui se passe actuellement en Ukraine, a posteriori, je pense effectivement qu’elle disait réellement ce qu’elle pensait.
Il suffit de citer la récente conférence de Munich, consacrée à la sécurité en Europe, dans laquelle John Kerry et d’autres hauts responsables occidentaux ont rencontré tous les leaders de l’opposition ukrainienne et ont largement abordé les questions d’actualité. Ils sont allés si loin dans leurs propos que notre Ministre des affaires extérieures, Sergueï Lavrov - qui reste généralement un homme très modéré et poli- a dit que les propos de Munich étaient moins du langage diplomatique que de la propagande. John Kerry a ouvertement dit que les Etats-Unis ne resteraient pas les bras croisés si une puissance extérieure, quelle que soit celle-ci, essayait de miner les valeurs américaines. De ce point de vue, il est intéressant d’analyser la politique de l’Union européenne et de se poser quelques questions: L’UE mène-t-elle une politique extérieure indépendante ? Poursuit-elle ses propres objectifs dans la situation qui se développe aujourd’hui autour de l’Ukraine ?
Ma réponse sera oui. L’UE a ses propres intérêts mais elle continue de suivre la politique des Etats-Unis. Il est important d’analyser ce que se passe aujourd’hui au centre de la ville de Kiev, sur le Maïdan. La question que nous devons nous poser est de savoir si nous sommes en présence d’une manifestation pacifique avec des manifestants pacifiques essayant de véhiculer leurs idées pacifiques, ou si, au contraire, nous sommes des témoins d’émeutes ?
Le péché principal de la politique européenne réside dans le fait que les européens, dans leur volonté de détrôner Ianoukovytch, ont complétement raté le moment où les manifestations pacifiques se sont transformées en prises d’assaut des bâtiments administratifs à Kiev et dans d’autres régions ukrainiennes. L’Allemagne essaie de poursuivre sa politique pragmatique en proposant un nouveau négociateur en la personne de Gernot Erler, haut fonctionnaire du Ministère des affaires extérieures de l’Allemagne. Ce dernier a très franchement dit que de son point de vue, l’UE n’a pas du tout pensé à la réaction possible et prévisible de la Russie, concernant l’appel lancé par l’Union européenne à l’Ukraine de se rapprocher de cette institution, et a totalement négligé les intérêts russes dans cette situation.
Il existe, parmi différents organismes en Europe, une structure nommée le Groupe de Visegrád dont les membres sont voisins directs de l’Ukraine. Les dirigeants des pays-membre du Groupe en question ont clairement déclaré que les limites sont dépassées et qu’il fallait absolument exclure les radicaux de toute négociation au sujet de l’avenir politique de l’Ukraine. J’ai l’impression que certains dirigeants occidentaux feignent l’ignorance des propos ultra-radicaux. Ils préfèrent attendre le renversement par les opposants du gouvernement d’Ianoukovytch et ce n’est qu’ensuite qu’ils chercheront les moyens de se débarrasser de la partie radicale de l’opposition.
Quelles-en sont les conséquences ? Actuellement, nous voyons tous que le pays, qui compte 45 millions d’habitants, est devenu un Etat en cessation de paiement et on peut même dire que c’est un Etat avorté. La décomposition de l’Ukraine, que personne ne souhaite, est devenue un véritable épouvantail à l’heure actuelle. De surcroît, et à mon grand regret, un certain nombre d’institutions et d’organisations internationales ont perdu toute leur respectabilité et ont porté un coup terrible sur leur image en prenant parti pour la voie pro-opposante, quant à la situation en Ukraine. Aujourd’hui, on entend de plus en plus de voix exprimant que le fait que l’Ukraine soit la prochaine cible, suivant ainsi la Yougoslavie, l’’Irak, la Lybie et la Syrie, qui risque d’éclater suite à une intervention militaire. Certains ukrainiens pensent que les Etats-Unis soufflent sur les braises afin de provoquer la troisième guerre mondiale et que les hommes politiques américains et européens continuent de soutenir la partie radicale de Maïdan.
Un autre point très intéressant : on commence davantage à prêter attention et à analyser de plus près comment les gouvernements des pays occidentaux réagissent aux transgressions de l’ordre public ainsi qu’au respect des normes européennes dans le conflit ukrainien. La situation ukrainienne ne parle pas en faveur des pays occidentaux. Cette situation est paradoxale car beaucoup de hauts fonctionnaires européens et américains, luttant contre les tortures et en faveur des normes démocratiques, perdent à toute vitesse leur réputation en Ukraine.
De plus, il est devenu clair que l’analyse des puissances occidentales vis-à-vis de la situation actuelle en Ukraine est étroitement liée aux analyses portant sur la Russie et la Biélorussie. La critique à l’égard de ces dernières monte en puissance après la crise ukrainienne.
Une question, la plus évidente et la plus difficile à la fois, se pose: que faire dans une telle situation ? Je n’ai pas d’ordonnance, grâce à laquelle il serait possible d’obtenir le médicament adéquat. Néanmoins, il me semble que le monde entier et chaque pays séparément doivent se ressaisir et se poser la question : quels sont leurs buts et que veulent-ils voir en Ukraine ? Quid de la Russie ? Et à quoi doit ressembler l’Europe ?
Il me semble que la faute principale a été commise juste après le sommet de Vilnius, lorsque le président ukrainien Ianoukovytch, peu intelligent, peu courageux, homme imprévoyant, refusa au dernier moment de signer l’Accord d’Association. Vous pouvez ne pas être d’accord avec moi, mais l’UE aurait dû dire dans cette situation que « si vous n’êtes pas prêt à signer cet Accord, allez-y, préparez-vous bien et lorsque vous vous sentirez prêt, nous signerons l’Accord en question ». Or, au lieu de cela, nous divisons aujourd’hui l’Ukraine. A mon avis, l’UE, la Russie et même les Etats-Unis doivent avoir le courage de reconnaître que l’Ukraine est à l’heure actuelle un pays qui ne peut pas être intégré, quel que soit le système d’intégration. Il est grand temps de laisser l’Ukraine tranquille et ne pas l’ennuyer avec toutes sortes de projet d’intégration. La Russie et l’UE doivent cesser leurs controverses au sujet de l’Ukraine et s’asseoir à la table des négociations.
En guise de conclusion. Il me semble que nous restons des spectateurs trop détachés de la politique réelle et que nous faisons trop confiance aux hommes politiques. Il serait grand temps que l’opinion publique de tous les pays concernés dise stop à cette politique, dont les créateurs ne font que lutter pour leur propre avenir. Nous avons tous vu ce qui s’est produit en Yougoslavie, en Afrique. Voudrions-nous que la même situation se produise aujourd’hui en Ukraine ?
Publications
Aires de Recherche
Actualités
|